La laïcité, un combat inachevé

Intervention de Marie-Françoise Bechtel, présidente de la Fondation Res Publica, au colloque « 120 ans de laïcité, 120 ans de liberté », organisé au Sénat par le GODF, l’ADLPF, le CLR, la FDDEN et l’UFAL, le 24 février 2025.

Sans doute l’entrée de la laïcité dans l’histoire de notre République, son acclimatation, marquée au travers de nombreux heurts, par une adhésion de plus en plus résiliente de nos compatriotes est-elle le fait majeur si nous jetons les yeux sur les cent vingt années qui se sont écoulées depuis la loi de séparation des Eglises et de l’Etat.

Pourtant le cheminement historique de la laïcité ne peut aujourd’hui être considéré comme achevé. Les menaces qui pèsent sur cette valeur fondatrice de notre République appellent à réveiller un combat qui ne devrait céder ni à l’angélisme ni au défaitisme. Certes les termes de la guerre aujourd’hui menée à la liberté de conscience en acte ne sont pour l’essentiel pas les mêmes que ceux du siècle dernier. Le combat qui est devant nous est en effet pluriel : la montée des valeurs individualistes et consuméristes appuyant les menaces identitaires, l’incompréhension croissante que suscite le concept français de laïcité non seulement chez nous mais dans le monde entier constituent les défis du moment, ceux que nous devons relever comme les Républicains qui nous ont précédés se sont attaqués aux défis qui ont hanté leur siècle.

Pour mieux appréhender dans sa dimension historique ce nouveau défi, il m’a semblé utile de rappeler quelques éléments majeurs du combat qui a marqué le XXe siècle pour l’installation de la laïcité dans le paysage social et mental de la France, un détour permettant de faire ressortir les différences avec les heurts de ce début du XXIe siècle.

I- La loi de 1905, un défi audacieux finalement adéquat à notre tradition culturelle :

Le défi d’abord : les piliers de la loi sont coulés, on le rappellera, dans le terreau historique du protestantisme. On sait combien l’esprit de cette loi doit à Louis Méjan, le conseiller protestant d’Aristide Briand, fils et frère de pasteur, héritier des idées du pasteur Vinet qui dès 1842, avait formalisé la laïcité. Louis Méjan devait d’ailleurs par la suite devenir directeur du Bureau des cultes au ministère de l’Intérieur, chargé donc de l’application de la loi. Or la portée de la loi fut très vite en cause en raison de la question de la propriété et de la gestion des lieux de culte. Le pape  ayant refusé la propriété des édifices cultuels que la loi entendait lui remettre, la situation fut finalement débloquée par la reconnaissance des associations diocésaines : accommodement contraire à l’esprit de la loi qui se fondait sur le modèle de la loi sur la liberté d’association de 1901, parfaitement adéquate à l’organisation protestante mais inacceptable pour l’Eglise catholique : il a fallu ainsi « recatholiciser » un modèle qui allait à rebours de la tradition culturelle du culte dominant. Ce fut le prix à payer pour que l’Eglise romaine revienne dans le jeu.[i]

L’adéquation à notre héritage : un esprit cartésienappliqué à des structures au départ réticentes, tel est, en résumé, l’irruption dans l’ordre social du concept fondateur de la liberté de conscience. Mais ce penser par soi-même, précepte inconditionné repris par les Lumières, ne pouvait en l’espèce s’appliquer qu’à travers une conscience collective en voie d’éveil débouchant sur le civisme républicain. Ce complément nécessaire de la liberté de conscience puisait quant à lui ses forces dans le véritable renouveau mental que fut la Révolution française. C’est par cet amalgame que le système mis en place a pu aisément se diffuser dans une société acquise à la clarté d’esprit et plus largement à la prévalence des Lumières, avec une exception remarquable toutefois, celle de l’« enseignement privé ».

S’il est en effet juste de dire qu’il y a eu de grandes, voire de très grandes concessions faites par les consciences catholiques, on connaît les grandes difficultés qui se sont étalées dans le temps jusqu’à la loi Debré de 1959 pour régler la querelle dite de l’enseignement privé[ii]. Lors de la résurgence de la querelle public-privé, en 1984-1986, la reprise en mains des dérives sous le ministère de Jean-Pierre Chevènement montrait clairement l’enjeu. Il fallait restaurer l’autorité des recteurs et des services académiques face aux directeurs diocésains notamment en ce qui concerne la nomination des maîtres : payés par l’Etat ceux-ci ne pouvaient être l’objet du choix exclusif des autorités catholiques. Le problème a été réglé par voie de décret. Mais parallèlement au nom du « caractère propre » introduit en 1977 par la loi Guermeur, que devait malheureusement sceller dans le marbre le Conseil constitutionnel, de nombreuses dérives se sont installées qui perdurent. C’est ainsi que l’enseignement a offert une sorte de revanche non dite en réintroduisant la culture catholique greffée sur une loi qui entendait laisser sa spécificité historique à la porte :  réintroduction subreptice de l’enseignement confessionnel dans les matières enseignées ou « bénédiction des cartables » qui semble marquer la rentrée de nombreuses écoles confessionnelles sans émouvoir outre mesure les autorités de l’Éducation nationale. Le dispositif de contrôle des établissements privés sous contrat – financés à 80 % sur fonds publics – ne fonctionne en effet que si l’on a la volonté de l’appliquer. On se bornera à cet égard à mentionner ici les malheureux accords Lang-Cloupet par lesquels le ministre avait accepté de traiter à égal avec le secrétaire général de l’enseignement catholique[iii], une autorité interne qui n’a aucune existence dans la loi.  

Au total donc on peut dire rétrospectivement que si la séparation des églises et de l’Etat a bien fonctionné dans la société elle-même, l’enseignement catholique reste à certains égards un bastion de résistance culturelle qu’il ne faut ni surestimer (de nombreuses écoles, souvent de petites écoles au plus près de la population, jouent le jeu dans l’ensemble du pays) ni sous-estimer comme le montrent les remarques ci-dessus ainsi d’ailleurs qu’une malheureuse actualité. Ce n’est pourtant pas là aujourd’hui le défi majeur auquel je viens maintenant.

II- L’étape contemporaine : des difficultés de l’acclimatation de la laïcité à la culture dominante.

Le système juridique et culturel issu de la loi de 1905 devait instaurer une situation dans laquelle la liberté de conscience surplombait la liberté de culte. Cela marchait très bien avec une République qui se sentait fille des Lumières, dans laquelle l’enseignement était fondé sur la « promotion des élites par l’émancipation de tous », et dans laquelle Il y avait cet élément fondamental que fut la formation des maîtres – largement laminé depuis les années 1990 à coups de réformes démagogiques et hasardeuses. Or la laïcité, lorsqu’elle n’est pas accompagnée par l’esprit des Lumières et le civisme républicain, lorsqu’elle baigne dans une société consumériste, différentialiste, dans laquelle « mon choix », « ma différence » fonde une revendication permanente, perd son assise naturelle. C’est ainsi qu’elle se retrouve aujourd’hui attaquée à la fois de l’intérieur et de l’extérieur. De l’intérieur avec l’adjectivation que quelques bien-pensants ont voulu lui adjoindre : laïcité « ouverte », laïcité « tolérante », laïcité « plurielle », etc. Ces dérives qui furent notamment celles de la Ligue de l’enseignement dans les années 1990-2000 ont clairement préparé un terreau qui a alimenté une certaine dénaturation de l’institution scolaire. Or la laïcité adjectivée, contrairement à ce qu’ont pensé de bonnes âmes, cela ne marche pas. L’architecture conceptuelle dont la liberté de conscience est la clef de voûte ne saurait être ni modelée ni ornementée de quelque attribut que ce soit faute de perdre son autorité philosophique et sa force juridique – l’une appuyant l’autre. C’est justement ce qui est difficile à expliquer à toute une génération née dans une époque où d’une part la montée des droits individuels de toute nature, d’autre part l’affaiblissement de l’intégration républicaine se conjuguent pour créer une situation dont il faut prendre toute la mesure.

J’en viens en effet à un point sensible qu’on ne saurait édulcorer. Outre le défi d’une démocratie saisie par le différentialisme, le surplomb de la liberté de conscience suppose une verticalité qui s’ajuste mal aujourd’hui à une religion qui est de caractère embrassant. C’est pourquoi l’islam lorsqu’il se regarde comme un marqueur identitaire fondamental a tant de difficultés à intégrer la supériorité de la liberté de conscience individuelle. Je précise tout de suite mon propos. La liberté de conscience était inséparable de la proclamation de la liberté de l’individu dans une République, c’est à dire un système qui distribue avec équité le savoir, qui permet la promotion et l’émancipation avec les ressources de l’ascenseur social. C’est tout cet ensemble-là qui est mis à mal lorsqu’une de ses parties est affaiblie. Il n’est donc pas tellement étonnant que la liberté de conscience soit méconnue et souvent maltraitée par une population en panne d’intégration dans laquelle la République n’infuse pas. Cette panne de l’intégration laisse le champ libre à la mainmise sur des consciences en mal d’identité par un fanatisme appuyé sur des réseaux dont la volonté de nuisance et la capacité de propagation sont des plus inquiétants. Les épouvantables attentats qui ont saigné l’institution scolaire tout entière, mis à mal la quiétude intellectuelle de nombre d’enseignants si nécessaire à la dispense des savoirs et ébranlé la solidité du système scolaire tout entier demandent aujourd’hui une action énergique, persévérante et dépourvue d’œillères dans sa nécessaire rigueur. On notera à cet égard que la laïcité récupère aujourd’hui de singuliers nouveaux amis, marqués par la détestation de la religion ennemie conçue comme un défi ethnique – vieille résurgence d’un catholicisme réactionnaire et identitaire qui se pare des couleurs de la République.

Le système scolaire tout entier est ainsi devenu un enjeu majeur pour le développement de notre société : jamais on n’aura vu plus clairement à quel point il fournit les bases de la vie commune que seul peut-être un service national universel et obligatoire, reconstitué sur des bases réfléchies, pourrait compléter.

Dernière considération et non la moindre : la fragilité extérieure de l’assise culturelle de notre laïcité. A l’encontre de ce qui fut la réception du message républicain, la laïcité à la française est aujourd’hui de plus en plus mal perçue à l’étranger. A l’ONU, le secrétaire général -francophone et a priori francophile – dénonce en 2023 à la tribune de l’assemblée générale à propos des droits des femmes « les pays où elles sont trop voilées et celles où elles ne le sont pas assez », dans une symétrie qui laisse quelque peu stupéfait. Ce n’est malheureusement pas là un fait isolé. De plus en plus rares sont ceux qui dans les organisations internationales aussi bien que dans la plupart des autres États comprennent les exigences de notre modèle et le pourquoi de ces exigences. La puissance du modèle communautariste dans de nombreux pays, développés ou non, montre bien la corrodation du lien entre la vision universaliste de la République et l’acceptation des différences comme modèle structurant de la société. Quant à l’Union européenne, si prodigue en leçons de « droits fondamentaux », le moins que l’on puisse dire est que la liberté de conscience et l’appareil conceptuel qu’elle suppose n’est pas un élément majeur de ceux-ci. Une chose semble au moins certaine. C’est au moment où elle est le plus méconnue dans le monde que la laïcité à la française montre en creux sa nécessité, en une époque où le totalitarisme islamique, les excès d’un hindouisme suprémaciste, le messianisme totalitaire qui affecte nombre de territoires américains, sans oublier les colons de Cisjordanie, la rendraient plus nécessaire que jamais.  C’est assez dire dans quel défi historique nous sommes si l’on veut regarder la situation les yeux ouverts. La position courageuse prise par nombre de nos « hussards noirs », une position de combat ne cédant ni à l’invective ni à la transaction honteuse, devrait nous inspirer aujourd’hui.


[i] C’est d’ailleurs ce qui conduit aujourd’hui à un déséquilibre puisque, du fait du refus du Vatican d’accepter la propriété des édifices cultuels, l’État et les communes ont en charge l’entretien et les réparations des édifices du culte, allant jusqu’à la notion de grosses réparations qui sont parfois quasiment une reconstruction. Il en résulte ainsi dès le départ une forme de déséquilibre au profit du culte catholique en raison de l’étendue et de l’ancienneté de son patrimoine religieux.

[ii] Qu’on ne devrait pas désigner comme tel : la loi ne connaît qu’un enseignement confié à des « établissements privés -avec un s à privés- chargés du service public ».

[iii] Ou l’incroyable « protocole » que le ministre Pap NDiaye avait entendu passer avec le même secrétaire général de l’enseignement catholique pour gager un financement accru des établissements privés sur des engagements en matière sociale.

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