Des quartiers minés par l’insécurité et dépourvus de toute représentation politique 

Intervention de Michel Aubouin, ancien préfet et inspecteur général de l’administration, ancien directeur du ministère de l’Intérieur en charge de l’intégration des étrangers et des naturalisations, auteur, notamment, de 40 ans dans les cités (Presses de la Cité, 2019) et Le Défi d’être français (Presses de la Cité, 2023), lors du colloque "Enjeux sécuritaires, un défi républicain" du mardi 6 mai 2025.

Comment choisir ? Tous ceux qui travaillent sur ces sujets sont confrontés à leur complexité, car ils mobilisent à la fois des approches géographiques, anthropologiques et de politique publique.

Ma vie, tant professionnelle que personnelle, a été marquée par des rencontres régulières avec la réalité des « quartiers ». Comment, d’ailleurs, les qualifier ? « Quartiers de la politique de la ville », « Quartiers populaires », « Quartiers sensibles » ? Je n’aime aucun de ces termes. J’aimerais que l’on trouve un jour la façon la plus juste de les nommer. Il en va de même de la « politique de la ville », qui ne s’occupe pas de la ville, mais de certains de ses territoires, sans que l’on sache très bien comment les distinguer.

Mon parcours a débuté en 1976, quand, futur professeur, je fus envoyé en stage à Dreux, dans le quartier des « Chamards », depuis débaptisé. J’y ai assisté à la naissance d’un « quartier », au sens où nous l’entendons ici : un espace en construction, isolé du reste du tissu urbain, et accueillant les premières familles d’une immigration marocaine. Cinquante ans plus tard, le quartier demeure l’un des plus sensibles de la grande couronne parisienne. J’y ai vécu la confrontation violente entre des enfants venus du Maghreb et des enfants originaires de la ville. Les premiers avaient l’habitude de se battre en groupe, les seconds avaient l’interdiction absolue de se défendre. La cour de récréation est, de mon point de vue, le premier endroit où se fait l’intégration dans la République – je m’adresse à l’ancien ministre de l’Éducation nationale -, où les enfants parlent la même langue et ébauchent les mêmes références. La violence subie par les enfants, empêchés de se battre par leurs parents, fut le début d’un processus qui n’a, depuis, jamais cessé de se renforcer. Je n’avais, à l’époque, aucun recul sur ce phénomène que les enseignants subissaient aussi.

Vingt ans plus tard, j’animais, au sein de l’Institut des Hautes Études de la sécurité intérieure, fondé quelques années plus tôt par Pierre Joxe, un groupe de travail sur les émeutes urbaines, composé de sociologues, d’anthropologues et de statisticiens. L’une des questions concernait le profil des émeutiers. J’en ai tiré une note de synthèse de deux pages qui vous a été remise, Monsieur le ministre, lors de votre prise de poste au ministère de l’Intérieur. L’enquête décrivait un profil de jeunes marqués par une forte désocialisation et une méconnaissance absolue de leur environnement institutionnel. J’ai toujours pensé que cette note avait permis l’émergence de cette notion de « sauvageons », qui vous avait alors été tant été reprochée, mais qui, avec le recul, sonnait tellement juste !

Puis, j’ai connu, en 2005, dans l’Essonne, l’embrasement des quartiers. J’ai ensuite dirigé, pendant quatre ans, la direction de l’intégration des étrangers en France. En 2016, j’ai été chargé par le Premier ministre, Manuel Valls, d’un rapport sur la situation particulière de la commune de Grigny, et de ses deux quartiers à la dérive (la Grande Borne et Grigny II). Ma connaissance du sujet s’est ainsi construite au croisement d’une expérience de terrain et d’une réflexion théorique, en prenant appui sur des travaux plus académiques que les miens. J’ai enfin quitté le ministère de l’Intérieur, en 2019, pour pouvoir écrire.

Depuis, je m’applique à témoigner d’une histoire entamée il y a un demi-siècle et qui n’a jamais cessé, depuis, de se complexifier. Les « quartiers » étaient environ un millier en 1976, ils sont 1500 aujourd’hui, regroupant entre 6 et 8 millions d’habitants. Il est toujours difficile d’établir des statistiques sur la population, à cause du système des sous-locations. L’INSEE n’a qu’une vision imparfaite du sujet, à cause de la difficulté qu’ont les enquêteurs à rencontrer les habitants. Nous nous en sommes rendu compte lors de notre enquête à Grigny, où le nombre des enfants à scolariser était sans rapport avec celui des enfants recensés.

Les « quartiers » ont été créés par un décret de 1959, instituant les ZUP (zones à urbaniser en priorité). Ce texte visait à répondre à l’appel de l’Abbé Pierre de 1954. Les espaces à urbaniser, choisis par les préfets contre l’avis des maires, se trouvaient sur des terrains au foncier accessible, c’est-à-dire situés loin des centres-villes. Le modèle fut celui du HLM, rassemblant dans un espace vide des immeubles collectifs bâtis à la hâte. Ils étaient destinés à accueillir des familles françaises dans l’attente d’un meilleur logement. Une partie d’entre elles les avait quittés quand, en 1962, ils ont été réoccupés par des Français rapatriés d’Algérie, puis, à partir de 1976, par des familles issues de l’immigration familiale. C’est cette année-là que s’est produit le basculement des modèles, quand les populations immigrées ont commencé à habiter des logements destinés à être démolis. Jusque-là, le principe était celui du parcours résidentiel, qui débutait par un logement social et se poursuivait par une accession à la propriété. À cette époque, le rêve des Français était le pavillon flanqué de son petit jardin. Avec le recul, ces modes d’habitats nés tous deux dans les années soixante posent de nombreuses difficultés.

Nous avons ainsi fondé un modèle d’urbanisme qui n’existe qu’en France et soulève des difficultés presque insurmontables. Dans des quartiers isolés du reste de la cité, on a créé les conditions de la relégation, en leur déniant le droit à une représentation politique. Ces quartiers appartiennent certes à une commune (parfois deux), mais quand nos 35 000 communes sont administrées par un conseil municipal d’au moins neuf élus, des quartiers conçus comme des villes, de 10, 20 ou 50 000 habitants sont dépourvus de toute représentation politique.

Pour beaucoup de leurs habitants, ces quartiers n’appartiennent à personne. En réalité, ils appartiennent à des offices publics ou des sociétés anonymes, mais ces organismes se sont éloignés des territoires au fur et à mesure de leur concentration, à la demande des gouvernements successifs. Ces propriétaires sont souvent inconnus d’une partie de la population résidente, qui ne les connaît qu’à travers un représentant local ou un gardien d’immeuble.

Nous avons ainsi constitué, au sein de la République, des enclaves géographiques et politiques, hors du champ de la citoyenneté, qui sont devenues, par le phénomène du remplacement des populations, des juxtapositions d’isolats recroquevillés sur les cultures d’origine.

Dans un rapport pour la Fondapol (avril 2024), j’ai découvert la permanence, sur la longue durée, d’une partie des locataires d’origine étrangère. La population qui demeure le plus longtemps dans le quartier est la population d’origine algérienne. C’est d’autant plus surprenant qu’elle descend de la première génération de l’immigration. Nous trouvons ainsi des familles de la troisième génération demeurant dans la cité des grands-parents. Cette permanence s’explique en partie par la propension de ces familles à investir leurs revenus disponibles dans le pays d’origine, même lorsqu’elles possèdent la nationalité française depuis deux générations. Pour la première génération, ce comportement n’a rien de choquant. Les immigrés de l’intérieur venus de Bretagne conservaient souvent une maison dans le village de la famille. À la troisième génération, c’est la question de l’assimilation qui est posée, dès lors que l’on postule que l’accès à la propriété constitue l’une des modalités de l’intégration. Évoquant les émeutes urbaines (c’était le cas en juillet 2023), la presse a largement souligné la nationalité française des émeutiers, sans préciser que les jeunes Français auteurs des désordres étaient majoritairement des Français d’origine algérienne ayant conservé la double nationalité. En Algérie comme au Maroc, ces Français figurent toujours dans les registres de leurs ressortissants, ce qui complique nos processus d’intégration.

Cette réalité, à la fois éthique et juridique, éclaire les deux sujets traités ici : celui des émeutes et celui de la criminalité organisée. Ces deux sujets ne se superposent pas. La question des émeutes renvoie de mon point de vue, à une forme de contre-culture, de patriotisme de quartier, qui s’est déployée dans des quartiers « clos », disposant de leurs propres écoles et de leurs propres collèges. L’Éducation nationale, dont la mission est de construire la communauté des citoyens, a généré des distinctions entre les enfants. Les familles qui souhaitent que leurs enfants réussissent les inscrivent dans des écoles privées où ils pensent la discipline mieux assurée. Ces écoles accueillent 20 % de la population scolaire. Beaucoup d’enfants des quartiers fréquentent ces écoles et voit de plus en plus d’enfants musulmans dans les établissements catholiques. De ce fait, il ne reste dans les quartiers, en particulier dans les collèges, que des enfants d’un niveau scolaire plus limité. Ce mécanisme favorise un entre-soi des jeunes. Ils font souvent référence, quand on les interroge, à leur collège ou à leur lycée. Cet entre-soi crée une forme de réaction épidermique à l’égard de tout ce qui n’est pas du quartier. La guerre entre quartiers génère des morts et des blessés dans des rixes qui alimentent la vengeance. L’ennemi principal du quartier est la police, parce qu’elle entend imposer au quartier un ordre étranger. Son intervention active un « sentiment patriotique », de nature primitive, qui peut mobiliser la totalité des jeunes du quartier, au-delà du petit noyau des délinquants.

Ce qui a changé, depuis cinquante ans, c’est l’extension du phénomène. Au départ, chaque quartier agissait pour son propre compte. En 2005, avec l’introduction du téléphone portable, tous les quartiers se sont mis en réseau. Puis, sous l’effet de la loi SRU (solidarité et rénovation urbaine), les quartiers se sont multipliés dans des centaines de villes plus modestes. On a vu alors se propager, de manière quasiment instantanée, les évènements émeutiers en juin 2023, surprenant des villes moyennes qui n’avaient jamais été confrontées à ce phénomène.

Ce mouvement est grave mais pourrait être contrarié. L’intrusion de la criminalité est d’une gravité plus grande, car elle constitue aujourd’hui un risque majeur pour la République. De puissantes organisations criminelles ont réussi à s’implanter dans les quartiers. Si elles n’y sont pas nées, elles y trouvent à la fois une topographie et une sociologie qui leur permettent de faire fructifier leurs affaires sans y être menacées par le contrôle de la police. Ni même par le contrôle social « ordinaire ». Car elles ne seront jamais dénoncées par les voisins ou les gardiens d’immeubles. Ces quartiers isolés, repliés sur eux-mêmes par l’urbanisme des années 70, rendent les interventions policières particulièrement délicates. Leur configuration a favorisé l’émergence de grandes organisations criminelles, capables aujourd’hui de commander la cocaïne directement au Mexique ou en Bolivie et qui la diffusent grâce à un réseau de dizaines de milliers de jeunes adolescents sur la totalité du territoire national. L’État étant malheureusement absent sur ce sujet, il y trouve un nombre incommensurable de consommateurs. Ces organisations vont défier l’État. Elles vont tenter de corrompre et d’imposer leur loi, par des attaques contre l’administration pénitentiaires, les commissariats, les juges. Nous avons maintenant face à nous une armée ennemie intérieure. Dans les années 90, j’avais théorisé la notion de sécurité intérieure dans une série d’articles. Je la définissais de la façon suivante : la sécurité intérieure, contrairement à la sécurité extérieure, est un concept dépourvu d’ennemi, car le délinquant n’est pas un ennemi et la force publique n’est pas chargée de l’éliminer. J’avais toutefois appelé l’attention, dans un texte de prospective, sur le risque qu’un jour ces deux menaces se rejoignent. Aujourd’hui, l’intérieur et l’extérieur s’entremêlent. Et il devient très compliqué de savoir quand la notion de sécurité intérieure basculera. Les grands patrons de la DZ Mafia, qui mettent à feu et à sang une partie de nos quartiers et commencent à déstabiliser nos institutions deviennent des ennemis de la France, qu’il faudra combattre en tant que tels.

Marie-Françoise Bechtel

Merci beaucoup, Monsieur le préfet. Vous nous avez apporté l’immédiateté mais dotée de recul. Vous avez apporté le côté empirique, c’est-à-dire la nécessaire description des faits réels. J’ai aussi beaucoup apprécié la façon dont vous avez donné sa juste place à la territorialisation de la question. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle nous vous avions invité.

Votre critique de la politique de la ville, votre approche historique des quartiers, ce que vous avez dit sur la cour de récréation a contrario montre aujourd’hui que les actes parfois sauvages, barbares, qui se produisent dans ce dernier lieu, y compris contre des professeurs ou contre le proviseur, comme on l’a vu il n’y a pas si longtemps, vont complètement à rebours de la sanctuarisation de l’école.

Le seul endroit au fond où on pourrait « sanctuariser » l’ensemble des citoyens serait un service national universel. Là, pas question qu’il se passe des choses comme dans les cours de récréation… jusqu’à un certain point d’ailleurs, parce que la Cour européenne des droits de l’homme interdit aujourd’hui une certaine forme de discipline qui, il est vrai dans le passé, nous en serions d’accord sans doute, avait peut-être des formes excessives.

Vous avez souligné pour finir l’importance de la drogue et on a envie de se demander si on ne change pas de dimension maintenant dans la lutte contre l’insécurité au quotidien, en particulier au moment où la drogue, certes très liée aux quartiers, se répand aussi dans un certain nombre de villes. Vous avez cité les chiffres atterrants du nombre de passeurs qui peuvent être conjoncturels d’ailleurs. Vous avez aussi posé la question de la corruption pour laquelle je dois dire que, a contrario, si nous nous comparons à d’autres pays, nous disposons d’une administration compétente et honnête. Mais jusqu’à quel point la pression de l’argent, la corruption au premier degré proprement dite peut-elle aller jusqu’à corroder cela ? Aurons-nous dans deux ans un colloque qui observera ce stade ultérieur ? à tout cela il faut se préparer. Il faut prévenir.

Je reviens à ce que je disais de la démocratie du contrôle. Sans des corps de contrôle – au sens large du terme, non au sens technocratique – et des corps éducatifs qui soient bien formés, bien rémunérés et suffisamment nombreux, la démocratie des libertés tous azimuts, des frontières ouvertes, ne peut pas s’en tirer. Nous avons là quand même une contradiction fondamentale que nous voyons très bien aujourd’hui, y compris dans l’actualité. Ce n’est pas quelque chose qui est enviable, je pense, pour ceux qui ont à la gérer.

Merci beaucoup encore pour avoir adopté cette tournure à la fois concrète, historique et extrêmement précise sur des analyses qui ont l’immense mérite de reposer sur l’expérience d’un responsable et, nous l’avons compris, d’un responsable très motivé. Je me tourne vers Natacha Polony pour lui demander ce que lui inspire tout cela, quelles conclusions elle donnerait à ces débats que nous avons essayé de centrer autant qu’il était possible sur les questions névralgiques.

Le cahier imprimé du colloque « Enjeux sécuritaires, un défi républicain » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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