Introduction de Jean-Pierre Chevènement

Introduction de Jean-Pierre Chevènement, président de la Fondation Res Publica, lors du séminaire « La France et ses stratèges » tenu le 22 mars 2010.

Je suis heureux de vous accueillir pour cette table ronde consacrée à « la France et ses stratèges », dont l’heureuse initiative revient à M. Dejammet qui, retenu par un voyage lointain, ne peut pas être parmi nous ce soir.

Je veux remercier ceux qui ont accepté d’y participer :

M. Christian Malis, auteur de « Raymond Aron et le débat stratégique français (1930-1966) » (1) et, tout dernièrement de « Pierre-Marie Gallois, géopolitique, histoire, stratégie » (2). Pierre-Marie Gallois est pour moi un ami, une référence, un homme auquel il m’arrive souvent de penser : il ne doit pas être facile d’avoir cent ans et d’avoir vu autant de choses que le général Gallois !

L’amiral Jean Dufourcq, directeur d’études à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire, est également, depuis huit mois, rédacteur en chef de la Revue Défense Nationale.

M. Pierre Conesa, directeur général de la Compagnie européenne d’intelligence stratégique (CEIS), fut chargé de mission au ministère de la Défense où nous nous sommes croisés en d’autres temps.

M. Gilles Andréani, conseiller maître à la Cour des Comptes, ancien directeur du Centre d’analyse et de prévision du ministère des Affaires étrangères.

Enfin, M. Gabriel Robin, ambassadeur de France.

Je salue également le général Quesnot, le général de la Maisonneuve et toutes les personnalités qui ont répondu à notre invitation et qui auront l’occasion de s’exprimer au cours du débat.
Je suis heureux de vous voir réunis pour réfléchir à ce sujet très difficile.

Guibert (3), au XVIIIe siècle, avait donné le la d’une révolution stratégique, celle de la « guerre totale », pourrait-on dire. Plus récemment, on cite les généraux Ailleret, Beaufre, Gallois, Poirier, « les quatre généraux de l’Apocalypse » comme les a appelés François Géré, bien qu’ils soient gens très raisonnables qui, conscients du rapport entre une stratégie de dissuasion et le développement de stratégies indirectes proportionnées, ont vu à quel point la dissuasion pouvait aussi être une manière de revenir à un « art de la guerre » qui n’avait plus cours depuis Guibert.

On pourrait énumérer les stratèges. Il y en eut de très grands chez les Anglo-saxons : Mahan (4), Mackinder (5) ; chez les Allemands : Haushofer (6) et bien sûr Clausewitz (7). Il y eut Jomini (8), un Vaudois qui servit dans les armées de Napoléon … et sans doute beaucoup d’autres dont les noms ne me viennent pas spontanément à l’esprit.

Mais les vrais stratèges, surtout à l’âge atomique, ne sont-ils pas d’abord les politiques ? Les « quatre généraux de l’Apocalypse » n’auraient pas existé sans le général de Gaulle qui, en matière de stratégie, avait des idées très pratiques. Selon lui, il convient de ne jamais en dire trop, en raison de la nécessité de s’adapter aux circonstances et parce que l’incertitude est au principe de la dissuasion. M. Malis raconte cette anecdote du général Gallois, convié un soir par le général de Gaulle. Celui-ci, après l’avoir écouté un moment, lui dit : « Si je comprends bien, il faut pouvoir arracher un bras à l’agresseur »… théorie de la dissuasion du fort au faible.

Alain Dejammet et moi-même, souhaitions vous poser les questions suivantes :
Y a-t-il encore aujourd’hui des stratèges français ? (question impertinente car la réponse est dans cette salle !) Je ne parle pas des grands hommes d’État, tel Napoléon, auteur d’aphorismes qui étaient d’un stratège : « Tout État a la politique de sa géographie », voici qui révèle une vision stratégique !
Quel peut être l’objet, la matière d’une stratégie aujourd’hui ? Parlerons-nous d’une manière thématique ? Faut-il se centrer sur le nucléaire ? Dépasserons-nous le nucléaire ? Si oui, comment ?
De nombreuses discussions, aux États-Unis, portent sur la « nouvelle triade », sur les nouvelles armes conventionnelles, le bouclier antimissile, la course sans fin entre la pénétration et l’interception. C’est le général Poirier, me semble-t-il, qui disait qu’il y avait toujours un aléa très grand et que la pénétration avait toujours, en définitive, raison de l’interception, celle-ci connaissant des hauts et des bas. On pourrait en discuter longuement.

J’ai parlé du bouclier antimissile. La maîtrise de l’espace est évidemment un aspect tout à fait essentiel.
D’un point de vue plus géopolitique, il est nécessaire d’identifier les « menaces », comme on dit en langage militaire (en effet, s’il n’y avait pas de menaces il n’y aurait pas de militaires).

D’où viennent aujourd’hui les menaces ?
Viennent-elles de l’Est ? (Il y a toujours un équilibre géostratégique, bien entendu). Viennent-elles de Russie ? Viennent-elles des puissances montantes de l’Asie, qui développent leur arsenal et, demain, pèseront lourd sur les équilibres mondiaux ? Dans deux décennies, la Chine aura peut-être un produit intérieur brut égal à celui des États-Unis, ce qui perturbe complètement le jeu, qu’il s’agisse des matières premières, de l’Afrique, de l’Amérique latine… Avons-nous réellement anticipé les conséquences de cette nouvelle donne pour les équilibres de sécurité ? Une lecture attentive du « Livre blanc sur la sécurité » montre qu’on a ignoré le changement des acteurs, les modifications de la hiérarchie des puissances, privilégiant l’« arc de crise » et le terrorisme. Pour ma part, je n’ai jamais vu un État succomber au terrorisme. Peut-être cela pourrait-il arriver, pour des raisons psychologiques ? Si le terrorisme est un danger terrible qu’il est nécessaire de combattre, beaucoup d’États s’en accommodent comme d’un caillou dans leur chaussure.

Existe-t-il d’autres menaces ?
Ces questions nous interpellent.
Je poserai une question plus fondamentale : Une stratégie française est-elle encore possible, enserrés que nous sommes dans des réseaux d’alliances, de solidarités, d’obligations, de contraintes européennes et transatlantiques ? Peut-il y avoir des stratèges français ?

A partir du moment où nous acceptons de concevoir notre défense dans le cadre de l’OTAN, aux termes mêmes du Traité de Lisbonne (qui a repris la « substance » de la « Constitution européenne »), que reste-t-il de la défense nationale ? Le général de Gaulle disait que « … si on admettait pour longtemps que la défense de la France cessât d’être dans le cadre national et qu’elle se confondît, ou se fondît avec autre chose, il ne serait pas possible de maintenir chez nous un État. » (9) Il a dit et écrit bien d’autres choses tout à fait intéressantes qu’il est utile de relire aujourd’hui. En effet, de Gaulle fut un grand stratège français, avec la théorie des chars dans la première partie du XXe siècle, ensuite en voulant doter la France de l’arme nucléaire, enfin avec une certaine vision du monde dont je ne discuterai pas ici le bien-fondé. Notre vision des choses s’est profondément infléchie dans les années quatre-vingt, quand le Président de la République de l’époque disait : « La France est notre patrie, l’Europe est notre avenir. » (10) Devait-on entendre : la France est notre passé, l’Europe sera notre patrie ? Il faut bien sûr essayer de comprendre ce qu’il a voulu dire et comment nous sommes amenés aujourd’hui à raisonner. Quelles vues stratégiques pouvons-nous nous donner seuls ? Pouvons-nous nous en donner avec d’autres ? Y a-t-il une convergence entre nos vues et celles de nos voisins, particulièrement l’Allemagne ?
Ce sont des questions qui méritent d’être posées.

Y a-t-il des stratèges français ? Quelles thématiques privilégier ? Peut-il encore exister des stratèges français ? Le moment n’est-il pas venu de considérer qu’on doit ouvrir une autre page ? Les intervenants réunis autour de cette table et les experts présents dans la salle traiteront ces questions extrêmement difficiles.

Le premier intervenant est M. Christian Malis, docteur en histoire, directeur scientifique de la Fondation Saint-Cyr, membre du groupe Thalès. Spécialiste de Raymond Aron et de Pierre-Marie Gallois, il va nous brosser un bref tableau de ceux qui furent incontestablement des stratèges français. Peut-être aura-t-il aussi l’occasion de nous dire si, de son point de vue, il y a encore des gens de ce calibre.

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1) Raymond Aron et le débat stratégique français (1930-1966) de Christian Malis (préfacier Georges-Henri Soutou), paru en 2005, éd. Economica coll. Bibliothèque stratégique
2) Pierre-Marie Gallois, géopolitique, histoire, stratégie du même auteur, paru en 2009, éditions L’âge d’homme Collection : Mobiles géopolitiques.
3) Jacques-Antoine-Hippolyte, comte de Guibert, (1743-1790) général et auteur militaire français. Il publia notamment, en 1770, à Londres, Essai général de tactique, précédé d’un discours sur l’état actuel de la politique et de la science militaire en Europe ; avec le plan d’un ouvrage intitulé : La France politique et militaire (réédité en 2004). L’œuvre de Guibert a eu une grande influence sur les conceptions militaires de Napoléon, qui avait lu et médité ses écrits.
4) Alfred T. Mahan (1840-1914), historien et stratège naval américain
(« La puissance maritime tient en premier lieu au commerce et celui-ci suit les routes les plus avantageuses; la puissance militaire a toujours suivi le commerce pour l’aider à progresser et pour le protéger. »)
5) Halford John Mackinder (1861-1947), géographe et géopoliticien britannique
(« Qui tient l’Europe orientale tient le heartland, qui tient le heartland domine l’île mondiale, qui domine l’île mondiale domine le monde »).
6) Karl Haushofer (1869-1946), théoricien de la géopolitique allemande, fondateur de la Revue Zeitschrift für Geopolitik
7) Carl Philip Gottfried von Clausewitz (1780-1831), officier et théoricien militaire prussien, auteur d’un traité majeur de stratégie militaire : De la guerre
(«La guerre n’est qu’un prolongement de la politique par d’autres moyens».)
8) Antoine-Henri de Jomini (1779-1869), banquier, militaire, historien ; il fit partie de l’état-major de Ney et de Napoléon. Il est l’auteur d’une importante œuvre d’historien et de critique militaire.
(« Porter, par des combinaisons stratégiques, le gros des forces d’une armée, successivement sur les points décisifs d’un théâtre de guerre, et autant que possible sur les communications de l’ennemi sans compromettre les siennes ».)
9) Extrait de l’allocution prononcée à l’École militaire le 3 novembre 1959 :
« Il faut que la défense de la France soit française. C’est une nécessité qui n’a pas toujours été très familière au cours de ces dernières années. Je le sais. Il est indispensable qu’elle le redevienne. Un pays comme la France, s’il lui arrive de faire la guerre, il faut que ce soit sa guerre. Il faut que son effort soit son effort. S’il en était autrement, notre pays serait en contradiction avec tout ce qu’il est depuis ses origines, avec son rôle, avec l’estime qu’il a de lui même, avec son âme. Naturellement, la défense française serait, le cas échéant, conjuguée avec celle d’autres pays. Cela est dans la nature des choses. Mais il est indispensable qu’elle nous soit propre, que la France se défende par elle-même, pour elle-même, et à sa façon.
S’il devait en être autrement, si on admettait pour longtemps que la défense de la France cessât d’être dans le cadre national et qu’elle se confondît, ou se fondît avec autre chose, il ne serait pas possible de maintenir chez nous un État.
Le Gouvernement a pour raison d’être, à toute époque, la défense de l’indépendance et de l’intégrité du territoire. C’est de là qu’il procède.”

10) Formule lancée par François Mitterrand le 31 décembre 1986, souvent reprise par la suite.

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Le cahier imprimé du séminaire « La France et ses stratèges » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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