Introduction

Introduction par Marie-Françoise Bechtel, présidente de la Fondation Res Publica, lors du colloque "La question migratoire aujourd'hui" du mardi 24 février 2026.

Mesdames et messieurs,

Chers amis,

Je me réjouis de vous voir nombreux.

Nous sommes honorés et heureux de la présence de notre Président-fondateur, Jean-Pierre Chevènement, qui, sur ces questions comme sur tant d’autres, en sait « un petit bout ».

La question migratoire aujourd’hui.

Si j’insiste sur le mot « aujourd’hui », c’est que si les interrogations sur l’immigration, son taux, ses effets, sont liées depuis assez longtemps maintenant à deux facteurs qu’on pourrait dire opposés, le travail et le désordre social, pour le dire de façon un peu brute, la question revêt quand même aujourd’hui un caractère spécifique.

Bien entendu la question des migrations a un caractère mondial, nous en parlerons d’abondance avec le premier intervenant. Nous risquons d’autant moins de l’oublier du fait de l’irruption dans la politique menée aujourd’hui outre-Atlantique de cette question, que ce soit objectivement ou telle qu’elle est perçue dans le champ politique et social. En Europe, nous aurons l’occasion d’y revenir, des politiques migratoires finalement assez différentes sont menées dans le cadre plutôt général du pacte migratoire qui, approuvé en décembre dernier par le Conseil des ministres européen, était sur la table depuis de longs mois… et qui ne semble pas de nature à faire avancer beaucoup les choses. Mis à part le problème commun du franchissement de plus en plus perméable des frontières, qui est normalement le premier problème de l’Union européenne, les populations immigrées présentent de larges différences en fonction des pays d’origine. Je ne suis pas en train de découvrir le monde en disant cela mais je le mentionne tout de même. L’Allemagne, on le sait, attire davantage une population turque pour des raisons liées à l’histoire des relations entre les deux pays. Cela induit une relation au travail, aux professions, différente en Allemagne de ce qui se passe dans d’autres pays. De même que le Royaume-Uni accueille beaucoup de migrants venus du sous-continent indien, ce n’est pas non plus une découverte. Quant à la France, on sait que l’immigration d’origine africaine, au sein de laquelle la population maghrébine représente la part la plus importante, atteint 46 % à 47 % dans notre pays.

Quels sont donc les traits spécifiques du problème dans notre pays aujourd’hui ?

On se souvient bien sûr de la fin des années 1990, je le dis ici en présence de celui qui fut à l’époque un ministre de l’Intérieur qui, pour ce qui était déjà une « gauche morale », était apparu comme « décoiffant » par rapport aux certitudes acquises lorsqu’il a mis en valeur les questions que la sécurité quotidienne pose au peuple français et lorsqu’il a su en matière migratoire tenir une ligne à la fois ouverte et ferme. Intégration et co-développement étaient les instruments devant équilibrer dans la balance l’afflux réel, quoique plus limité qu’aujourd’hui, des migrants à une époque où le marché du travail n’était déjà pas au mieux en raison notamment de la désindustrialisation du pays.

Que s’est-il passé depuis la fin des années 1990 qui donne aujourd’hui de l’actualité à notre colloque ?

Vingt ans ce n’est rien dans l’histoire, c’est beaucoup en politique. En vingt ans il s’est quand même passé un certain nombre de choses :

D’abord, comme dans tous les pays d’Europe, l’augmentation de l’immigration, mais aussi sa diversification intimement liée à la multiplication des crises et des conflits sur tous les continents.

Ensuite le blocage du co-développement, une très belle notion à laquelle notre ami Pierre Guidoni – dont je salue l’épouse, ici présente – avait donné tant de force, de précision et de vigueur. Co-développement qui devait, je le rappelle, contrebalancer les difficultés du retour des immigrés sous OQTF dans leur pays d’origine. Je fais une petite parenthèse pour dire ma surprise de voir, depuis une dizaine d’années, chaque ministre de l’Intérieur arrivant Place Beauvau découvrir le blocage des OQTF… que, Jean-Pierre Chevènement s’en souvient, nous connaissions très bien à l’époque ! On constatait déjà une certaine résistance des pays d’accueil, à la suite de l’obligation de quitter le territoire français, à délivrer les visas nécessaires au retour dans le pays. D’où l’idée que le co-développement pourrait être un facteur d’attraction de l’immigré vers son pays, ajoutant à cela le fait que la coopération avec le pays d’origine avait aussi un aspect d’aide financière. Tout cela devait pouvoir contrebalancer le retour des immigrés auxquels on ne trouvait pas de place, pas de travail notamment, et favoriser le développement des pays dans lesquels ils auraient pu trouver une place véritable.

Outre le blocage du co-développement, la néfaste expédition en Libye de Messieurs Sarkozy et Cameron a ouvert largement les voies d’une immigration jusqu’alors modérée et donné un foyer au terrorisme islamique en laissant le passage de la Libye désormais ouvert depuis l’Afrique. S’y sont ajoutés la désagrégation du Moyen-Orient puis l’expédition américaine d’Irak, l’évolution néfaste de pays comme l’Afghanistan, le maintien du Maghreb par des dirigeants qui semblent y trouver leur compte dans une situation néfaste pour sa jeunesse, tout particulièrement en Algérie, pays gros pourvoyeur d’émigration, et enfin la multiplication des conflits et des crises en Afrique noire dont le nombre est tel qu’à l’ONU même le décompte en varie tous les six mois.

C’est ainsi que sur le plan interne la question, importante au début des années 2000, est devenue inflammable en moins de vingt-cinq ans, au point de devenir aujourd’hui un des facteurs importants de l’évolution même des partis politiques.

Autre fait qui n’existait pas en 2000, la spécialisation de certains médias dans la dénonciation permanente du lien entre immigration et violences, avec notamment, il faut bien le dire, une chaîne audio-visuelle qui s’est fait une spécialité de la dénonciation plus ou moins contrôlée, relayée par une partie de la presse écrite qui a en commun avec elle un fond d’identitarisme revendiqué. Ce relais médiatique quasiment dévolu à la place des étrangers retentit sur les partis politiques à la droite de l’échiquier et booste une extrême-droite sur son terreau privilégié, celui de l’identitarisme catholique et ethnique.

Et que dire de la posture, qui est plus qu’une position, d’une gauche morale qui reste crispée sur des idées qui ne convainquent plus aujourd’hui, sans parler même de celle d’une gauche qui conjugue provocation et irresponsabilité, je n’ai pas besoin je pense d’en dire davantage là-dessus.

Si l’on ouvre largement le champ nous nous trouvons devant un paradoxe historique qui est celui de l’augmentation relativement forte de la population immigrée dans la population du pays d’accueil au moment où la démographie mondiale est en baisse. Mais cette baisse ne produira pas ses effets avant plusieurs décennies, la baisse de la natalité généralisée dans le monde entier étant contrebalancée par l’augmentation de l’espérance de vie tenant au fait que depuis le sommet du millénaire en 2000 un taux de pauvreté assez remarquable a été éradiqué dans les pays les plus pauvres de la planète. C’est un fait. Et l’espérance de vie va avec. Il n’y a donc pas d’effet véritablement sensible à attendre de ce grand bouleversement de l’ordre démographique mondial sur la question migratoire telle qu’elle se pose à notre pays et à beaucoup d’autres aujourd’hui. Ce constat sur le long terme n’empêche donc pas aujourd’hui l’augmentation des migrations et ce moment où la population des sociétés développées comme la nôtre est en voie de régression.

Nous sommes ainsi en proie à des contradictions en série. L’appel à l’immigration de travail, qui a aussi ses limites, reste une réalité et le rejet simultané d’une cohabitation avec des populations dont les mœurs différentes sont d’autant plus visibles que leur proportion augmente, créant une situation paradoxale ou du moins duale. Le lien violences – immigration augmente également – ne cachons pas ici les choses – dans une société où la diminution considérable de la violence depuis un siècle récemment évoquée par Marcel Gauchet, guerres comprises, rend plus sensible sa présence. Et il faut y inclure naturellement les formes de violence issues de la déstructuration des valeurs familiales, de l’échec de l’école dans l’intégration qui, même relatif, pèse lourdement dès lors que la population concernée est en augmentation, et enfin dans la conquête de nombreux territoires par des violences liées à la drogue.

Les faits et leur représentation sont donc quelque chose qui est déjà biaisé au départ. Rappelons quand même que la part des immigrés dans la population française, stable de 1970 à 1990, est passée de 7 % à la fin du siècle à presque 10 % en 2024, avec un doublement des titres de séjour entre 2024 et 2027. Ce n’est évidemment pas une submersion mais cette évolution d’ensemble ne doit pas cacher que les chiffres ne sont évidemment pas les mêmes dans tous les endroits du pays. Et nul n’ignore quel chiffre écrasant est celui du rapport avec la population immigrée dans nombre de banlieues de grandes villes. À quoi s’ajoute la dévalorisation socio-professionnelle puisque les sociologues de la violence montrent que les formes de délinquance sont corrélées à la position socio-professionnelle. Pour parler clair, dans les banlieues où la position socio-professionnelle est plus basse il n’est pas tellement étonnant que les violences augmentent parce que c’est un cas général.

Plusieurs phénomènes contemporains sont donc marquants :

Moins que l’augmentation de l’immigration, peut-être sa localisation, très concentrée.

Deuxièmement la montée des radicalités de tout ordre.

Troisièmement la faible réponse, en matière d’ordre public et d’intégration.

J’ai déjà rappelé les années où Jean-Pierre Chevènement avait voulu lier fortement le co-développement vers l’extérieur avec le retour des immigrés dans leur pays d’origine lorsqu’il n’était pas possible de faire autrement. Il y a aussi le lien dans la France elle-même, dans nos banlieues et dans nos quartiers entre une intégration véritablement pensée, réfléchie, voulue et organisée, avec des moyens, et la relation à l’ordre public.

Il faut ajouter que les années d’augmentation de flux migratoire ont accompagné les mesures les moins raisonnables en la matière : fin de la police de proximité et des dispositifs d’intégration lancés en 1997-1999 qui devaient accompagner l’évolution des populations. Réduction des forces de police sur le terrain : 10 000 emplois de policiers sur le terrain ont été supprimés sous le quinquennat de Nicolas Sarkozy. Ils ont été rétablis sous le quinquennat de François Hollande mais un peu à la va-vite – j’étais parlementaire à l’époque je m’en souviens très bien – avec notamment une sorte de « politique du pauvre » en matière de niveau de recrutement et de formation.

Tout cela nous met aujourd’hui dans une situation doublement difficile tenant à la spécificité des migrations en France puisque, je l’ai rappelé, 46 % d’arrivées du continent africain, dont 21 % des trois pays du Maghreb contre 28 % pour le reste de l’Union européenne et, ajoutées à cela, aux difficultés budgétaires que connaît notre pays. Alors que, ici plus encore qu’ailleurs, nous avons besoin de politiques de moyen et long terme. La dernière fois qu’on a légiféré c’était avec la loi du 15 juillet 2025, suivie d’un décret d’application, pris, je crois, le même jour : « pour contrôler l’immigration, améliorer l’intégration et à l’évolution du contrat d’intégration républicaine », contrat dont nous parlerons peut-être avec l’intervention de Didier Leschi. 

En tout cas, s’agissant de l’intégration républicaine, on notera que le modèle communautariste n’a pas protégé le Royaume-Uni de la violence, y compris de la violence issue de l’immigration. Les chiffres sont très clairs à cet égard. Quant aux règles européennes j’ai fait allusion au pacte migratoire adopté en décembre 2025, après adoption en avril 2024 par le Parlement européen. Il prévoit de nouvelles règles régissant la gestion des migrations, incluant la gestion des frontières et l’intégration. Mais il définit en réalité un cadre large pour des problèmes qui ne sont qu’en partie communs. J’ai rappelé les différences d’accueil, selon le pays d’origine des populations, entre des pays comme l’Allemagne, la France ou l’Espagne. Aujourd’hui l’existence d’une migration de travail disposant de qualités professionnelles ou universitaires est reconnue avec des règles spécifiques par certains pays. C’est ce que fait l’Allemagne, par exemple, qui a une politique spécifique envers les Balkans occidentaux, avec des visas de recherche d’emploi de six mois et des dispositions particulières pour les étudiants et chercheurs. Mais dans le cas général il faut au préalable un contrat de travail.

Tout cela n’est pas un modèle reproductible à l’échelle de l’Union européenne tout entière. Il est permis de penser que la question des frontières est le problème clé et le plus difficile à résoudre. Le détournement du droit d’asile, dit politique, le démontre. J’ai commencé ma carrière d’auditeur au Conseil d’État comme rapporteur à ce qu’on appelait à l’époque la « Commission de recours des réfugiés » et beaucoup plus tard j’ai présidé une section de la Cour nationale du droit d’asile. Je peux dire que l’on a assisté vraiment dans toutes ces années au détournement du droit d’asile. On pourra dire qu’il est lié à la multiplication des crises dans le monde, auxquelles j’ai moi-même fait référence au début de cette introduction. Mais il est lié aussi au détournement, à l’existence des passeurs. Et malheureusement les associations bénévoles qui appuient les demandeurs du droit d’asile – je le dis pour l’avoir vécu – ne font pas toujours un travail très utile parce qu’elles fournissent une sorte de curriculum clé en main. Et quand on interroge la personne qui a fait un recours contre le rejet de l’OFPRA on se rend compte qu’il eût été parfois plus utile pour l’immigré demandeur d’asile d’avoir raconté sa situation véritable que d’avoir écouté ce que les associations leur proposaient de dire. Je suis obligée de le dire parce que je l’ai vécu.

Donc le panorama d’ensemble de tout ceci est politiquement bien connu, avec les protestations vertueuses largement fondées sur le déni d’un côté et les polémiques, réductrices pour une part d’entre elles, marquées par la vertu identitaire offensée de l’autre. Nous sommes face à deux positions quasiment morales d’une certaine manière. Tout cela dessine un champ qui se rétrécit et c’est peut-être la raison pour laquelle nous avons pensé qu’un colloque aujourd’hui était opportun.

Il reste en effet qu’une large part de l’opinion publique ne veut plus du déni des constats et se sent par là-même poussée à adhérer à des solutions simplistes par rapport aux faits qui sont têtus. Il n’est pas douteux que nous n’en serions pas là si nous avions été capables de prévoir et réguler un flux migratoire qui est une réalité mondiale par des règles européennes adaptées. S’il y a une vague, il faut l’encadrer par des règles sans manquement, qu’elles soient négatives (quitter le territoire) ou positives (intégration par l’école, travail). Entre les deux un pré-contrôle au niveau des entrées est le point nodal et la partie la plus difficile de la tâche.

Il manque aujourd’hui une pensée et des guides d’action véritablement républicains dont les principes devraient être ceux que je viens de rappeler en creux. Nous affrontons la réalité des questions et la manière dont celles-ci sont affrontées : déni à gauche, vision rétrécie à droite avec des surenchères aux deux extrêmes. Reste qu’il y a une question objective à traiter, je le disais, avec un double constat : nous sommes loin d’être les seuls à affronter ce problème et ce dernier, pour chaque pays dont le nôtre, revêt sans doute quelques traits spécifiques.

Nous allons d’abord entendre Gérard-François Dumont, recteur, professeur à Sorbonne Université, président de l’excellente revue Population et Avenir, qui va faire la grande ouverture sur le problème mondial des migrations avant que nous poursuivions avec l’intervention d’Aquilino Morelle, celle de Renaud Large et, pour finir, celle de Didier Leschi. Cher professeur, c’est à vous.

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Le cahier imprimé du colloque « La question migratoire aujourd’hui » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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