Les migrations internationales au XXIe siècle : des facteurs classiques et des changements majeurs

Intervention de Gérard-François Dumont, recteur, professeur à Sorbonne Université, président de la revue Population et Avenir, lors du colloque "La question migratoire aujourd'hui" du mardi 24 février 2026.

Merci beaucoup, Madame la présidente, de votre invitation. Je suis particulièrement honoré de la présence du président d’honneur de la Fondation Res Publica, Jean-Pierre Chevènement, et de celle d’un certain nombre de collègues que je revois avec un grand plaisir.

L’objectif de ma synthèse est d’expliquer les caractéristiques des migrations internationales au XXIe siècle.

Dans une première partie, je préciserai qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Les causes des migrations internationales contemporaines ne sont pas différentes des facteurs explicatifs des migrations internationales au fil des siècles passés.

Toutefois, même s’il ne faut pas oublier les enseignements de l’histoire pour la connaissance des migrations internationales, il est nécessaire d’avoir un regard largement renouvelé. En effet, des changements majeurs, inédits dans l’histoire de l’humanité, se constatent au XXIe siècle. Ils nécessitent d’appréhender différemment la question migratoire.

I Les facteurs migratoires classiques.

L’analyse des facteurs explicatifs classiques des migrations internationales conduit à distinguer des causalités selon leur nature politique, économique et démographique. Pour chacune de ces causalités, généralement, deux éléments se combinent : un élément de répulsion, quand des personnes ne souhaitent pas rester dans leur pays compte tenu d’un certain nombre de conditions politiques, économiques ou démographiques et un phénomène d’attraction vers des pays où l’on considère que « l’herbe est plus verte » ou la situation plus satisfaisante.

En ce qui concerne les facteurs politiques, un premier phénomène de répulsion se constate dans des pays qui souffrent de régimes liberticides. Par exemple, l’une des grandes migrations de ces dernières années a concerné le Venezuela : 8 millions de personnes sont parties en masse de ce pays d’Amérique du Sud, tout particulièrement lors de l’année 2019, en raison du caractère liberticide du régime. Il en est résulté d’importantes diasporas[1] dans des pays dont certains, comme la Colombie, se sont montrés assez accueillants, et ce que j’ai appelé une « déroute démographique[2] » pour le pays de départ.

Les guerres sont aussi des facteurs de répulsion. Depuis fin février 2022, 7 millions d’Ukrainiens ont quitté l’Ukraine essentiellement vers des pays occidentaux et notamment l’Union européenne, qui leur a accordé un statut de « protection temporaire » aux conditions plus favorables que la position de demandeur d’asile. Et de nombreux jeunes Russes ont quitté la Russie pour éviter d’être enrôlés dans l’armée et dans la guerre d’Ukraine. S’ajoutent, bien sûr, comme facteurs de répulsion politique des guerres civiles comme actuellement celle du Soudan ou le conflit dans l’est du Congo RDC.

Parallèlement, si l’on quitte son pays, on recherche des destinations attirantes. À cet égard, il est clair que la situation des pays européens les rend politiquement avantageux du fait qu’ils sont signataires de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés. En outre, au sein de l’Union européenne, en raison de décisions de la Cour de Justice de l’Union européenne, et tout particulièrement en France à la suite de décisions de la Cour nationale du droit d’asile[3], l’interprétation de la Convention de Genève s’est trouvée considérablement élargie au fil des années[4], ce qui rend davantage attractifs les pays concernés. Autre élément attractif, la Convention européenne des droits de l’homme, notamment dans la mesure où la Cour européenne des droits de l’homme a imposé une interprétation géographiquement limitée de l’article 8 en considérant que le Droit à la vie privée et familiale s’exerce en priorité dans les pays signataires.

Un autre élément politique attractif, très important, du pays de destination envisagé est sa relative stabilité institutionnelle et juridique. L’une des raisons de l’attractivité des États-Unis, par exemple, est son système économique juridique, considéré comme durable par ceux qui s’y rendent. Les droits de propriété, par exemple, ne semblent pas risquer d’être remis en cause. En Chine, un Chinois devenu aisé peut se voir retirer ce qu’il possède alors que, a priori, il considère qu’aux États-Unis on ne le privera pas de ses biens et que ses enfants pourront en hériter.

La même logique de répulsion et d’attraction s’applique en examinant les facteurs économiques.

Sont facteurs de répulsion des pays au développement insuffisant ou présentant des conditions économiques non jugées favorablement. À cet égard. il faut rappeler que la France est un grand pays d’émigration pour nombre de natifs[5]. D’autres émigrations sont la conséquence de crises économiques, comme celles de Grecs, d’Espagnols, d’Italiens lors de la crise économique de 2008 avec principalement l’Allemagne comme pays de destination.

Les facteurs d’attraction économique sont liés aussi aux possibilités d’emploi, par exemple dans certains secteurs comme la santé ou les services à la personne. Ainsi, Les États-Unis exercent une forte attraction pour des infirmières philippines et de nombreux pays européens, comme la France, l’Espagne ou à l’Italie, attirent des auxiliaires parentales, plus couramment appelées « nounous », de très nombreux pays au niveau de vie moindre, souvent de pays du Sud.

Ceci est illustré par exemple par deux grandes régularisations. En Italie, en 2012 (loi dite Bossi-Fini), la moitié des 700 000 personnes en situation irrégulière régularisées l’ont été au titre de travailleurs à domicile, en particulier les gardes d’enfants et personnes dispensant des soins aux personnes âgées et aux handicapés. La première nationalité concernait des Roumaines. Lors de la grande régularisation réalisée en Espagne en 2005, sachant que l’initiative de la demande de régularisation venait des employeurs, la moitié des 700 000 personnes régularisées assumaient des fonctions de services à la personne, d’aide aux familles ; les personnes concernées les plus nombreuses étaient des Equatoriens, des Roumains, des Marocains et des Colombiens.

L’attraction économique provient aussi de possibilités d’emploi lorsque l’on constate que certains métiers éveillent une faible appétence chez les nationaux, dans la restauration, dans le bâtiment et les travaux publics…

Dans tous les cas, l’attraction économique s’explique parce que les prétendants à l’immigration considèrent que le pays dans lequel ils se rendent est extrêmement intéressant en termes de revenus parce qu’il leur permet d’apporter à leur famille restée au pays un pouvoir d’achat sans comparaison. Certes, être payé au SMIC ne fait pas rêver en France. Mais quand un immigré africain envoie tous les mois 15 % de son salaire minimum à sa famille restée au pays, cela représente dans ce pays un pouvoir d’achat très significatif. Donc l’attraction économique est un facteur essentiel des migrations internationales, y compris pour des métiers qualifiés : informaticiens français travaillant en Californie, occidentaux diplômés travaillant dans des pays du Golfe, managers ou ingénieurs travaillant à l’étranger par exemple pour la filiale ou l’antenne d’une entreprise internationale…

En troisième lieu, la démographie est un facteur essentiel des migrations internationales.

En termes de répulsion, certains pays, compte tenu du calendrier de leur transition démographique[6], sont à une période historique marquée par des générations très nombreuses de jeunes adultes. Il en résulte par exemple une émigration d’Inde ou d’Éthiopie[7] notamment vers les pays du Golfe.

Les facteurs démographiques d’attraction ont été par exemple observés en Allemagne en 2015. Certes, les médias ont largement considéré que c’était mue par son grand cœur que Mme Merkel avait décidé d’accorder l’entrée en Allemagne à toutes les personnes pouvant présenter un passeport syrien. Mais, en réalité, compte tenu de la faiblesse de la fécondité en Allemagne depuis des décennies, la population active diminuait et toutes les associations de chefs d’entreprise allemands réclamaient des immigrants pour satisfaire leurs besoins de main-d’œuvre.

Terminons cette première partie en insistant sur le fait que les différents facteurs politiques, économiques et démographiques des migrations internationales sont souvent complémentaires.

Madame la présidente a fourni un bon exemple en citant la question des Turcs en Allemagne. Jusqu’en 1961, il n’y a pratiquement pas de Turcs en Allemagne de l’Ouest (RFA). La main-d’œuvre nécessaire pour satisfaire les besoins liés au développement de l’Allemagne de l’Ouest vient d’Allemagne de l’Est jusqu’au 13 août 1961. Un facteur de répulsion politique amène des millions d’Allemands de l’Est qui n’apprécient pas le régime liberticide de la RDA à quitter l’Allemagne de l’Est pour l’Allemagne de l’Ouest. Cette répulsion politique se combine avec une attraction politique puisque la Loi fondamentale allemande de 1949, l’équivalent de sa constitution, ouvre le droit à s’installer et à travailler pour tout Allemand. La RFA fait preuve aussi d’une attraction économique compte tenu de ses considérables besoins démographiques en termes de population active.

Or, à compter du 13 août 1961, la construction du mur de Berlin empêche cette migration de l’Allemagne de l’Est vers l’Allemagne de l’Ouest. Aussi, l’Allemagne va négocier la venue de Turcs qui, au départ, vont être considérés comme des travailleurs « hôtes » (Gastarbeiter), c’est-à-dire que les Allemands considèrent que ce sont des travailleurs temporaires. Cette migration de Turquie vers l’Allemagne est politique : d’un côté un gouvernement turc qui souhaite des emplois pour sa population active et de l’autre un pays qui souhaite voir venir des immigrants turcs, d’où de premiers accords migratoires entre les deux pays le 30 octobre 1961. Elle est économique avec un pays – la Turquie – dont l’économie ne crée pas suffisamment d’emplois et qui apprécie de recevoir des transferts financiers de ses travailleurs ayant migré en Allemagne et un autre dynamisé par son « économie sociale de marché ». En troisième lieu, cette migration est démographique avec un pays, la Turquie, en forte croissance de sa population active compte tenu de sa trajectoire dans la transition démographique et un autre, l’Allemagne, qui a des besoins de main-d’œuvre.

Les quelques exemples de migrations internationales cités ci-dessus montrent qu’il existe trois facteurs classiques explicatifs qui, souvent, se combinent : ces facteurs se sont toujours exercés dans l’histoire de l’humanité et donc il n’est pas illogique qu’ils s’exercent encore aujourd’hui au XXIe siècle.

II. Des changements majeurs engendrant un nouveau système migratoire international

Néanmoins, le XXIe siècle est marqué par des changements absolument majeurs par rapport à l’histoire de l’humanité dans les mécanismes des migrations internationales et dans l’explication de ces migrations.

Le premier changement, le plus évident, est l’effet flux.

Au cours des deux siècles écoulés, la quasi-totalité des pays du monde se sont trouvés ou se trouvent encore, essentiellement en Afrique, dans une phase de la transition démographique qui se caractérise par des générations extrêmement nombreuses de jeunes actifs, en chiffres absolus avec des effectifs inédits dans l’histoire des pays, et en chiffres relatifs, donc en proportion de la population totale. Et, comme l’âge à la migration internationale se concentre à la période du début de la vie adulte, le potentiel d’éventuelle émigration atteint des records historiques sans équivalent historique. En conséquence, et même à supposer que des pays comme le Nigeria, l’Éthiopie ou le Congo RDC aient un taux d’émigration faible, cela engendrerait, compte tenu de l’importance de leurs générations de jeunes adultes, des flux nécessairement élevés de personnes souhaitant quitter leur pays pour améliorer leur situation. Cet effet flux est l’un des éléments explicatifs du fait que le nombre d’immigrants dans le monde ait atteint un chiffre inédit, estimé par l’Onu à 304 millions en 2024 contre 244 millions en 2015, 191 millions en 2005 et 161 millions en 1995.

Le deuxième changement majeur est la diminution de l’espace-temps. Dans le passé, migrer avait un coût très important dans la mesure où, dès que le cheminement migratoire nécessitait de parcourir plusieurs centaines de kilomètres, il s’étalait sur plusieurs journées. Jusque dans les années 1950, les déplacements, même en avion, signifiaient souvent, lorsqu’il s’agissait de migrations intercontinentales, d’interminables trajets avec de nombreuses escales. Par exemple, dans les années 1930, le Vietnamien qui souhaitait migrer dans l’Hexagone, soit de Saïgon à Paris, devait financer un voyage dont la durée, par transport aérien, était de douze jours en raison d’une part de la faible vitesse des avions et des multiples escales – une dizaine – nécessaires pour ravitailler l’avion ou effectuer des opérations de maintenance.

Aujourd’hui, compte tenu des immenses progrès technologiques du transport aérien et donc de la multiplication des trajets directs sans escale et de la baisse du prix des trajets, des migrations très lointaines peuvent s’effectuer avec une rapidité phénoménale, soit dans l’exemple cité une douzaine heures au lieu d’une douzaine de jours dans les années 1930. En conséquence, l’espace-temps considérablement réduit et donc beaucoup moins coûteux facilite de nombreuses migrations lointaines et intercontinentales. Par exemple, la France, ces dernières années, accueille désormais une migration historiquement nouvelle, celle des ressortissants des Philippines, notamment pour assumer des fonctions du service à la personne. Leur choix pour la France – comme pour d’autres pays de l’Union européenne où pourtant la langue officielle n’est pas l’anglais (langue officielle aux Philippines) – ou pour l’Amérique du Nord tient à l’existence des réseaux d’intermédiaires et à la possibilité de retourner périodiquement dans son pays voir sa famille ou ses amis et relations grâce à la réduction de l’espace-temps.

Le troisième changement majeur est l’effet lié aux technologies de l’information et de la communication. Pour l’exprimer simplement, aujourd’hui, on n’imagine pas un migrant sans smartphone. Le smartphone est l’outil absolument impératif de la migration quels que soient le trajet migratoire envisagé ou le type de migration, qu’il s’agisse d’une migration de pauvreté ou d’une migration entrepreneuriale. En effet, le smartphone est le moyen d’être informé en permanence des possibilités de trajet, des possibilités d’accueil et des opportunités qui peuvent se présenter. Le migrant peut donc éventuellement modifier son trajet ou le territoire initialement visé comme lieu d’immigration.

En conséquence, cela engendre un changement fondamental dans le jeu de l’immigration. En effet, l’histoire de l’humanité a connu surtout des migrations résidentielles radiales : on partait d’un point A, souvent son territoire de naissance, pour aller directement vers un point d’arrivée B correspondant à des informations recueillies et à un trajet déterminé, soit par exemple Cherbourg-New York (précisément Fort Clinton – 1855-1890 – puis Ellis Island – à compter de 1892 – où une sélection était opérée) ou Gênes ou Naples pour Santos au Brésil ou Buenos Aires. Autre exemple, dans les années 1920, le Polonais souhaitant aller travailler en France effectuait une migration directe. En dépit d’éventuels contre-exemples, les migrations internationales étaient essentiellement radiales.

Aujourd’hui, avec le smartphone, les logiques de migrations sont de plus en plus fréquemment réticulaires : une personne, informée d’une opportunité, a prévu de partir pour tel territoire, mais si, au cours de son trajet, elle reçoit des informations sur de meilleures possibilités de trajet ou d’autres opportunités professionnelles ou juridiques, elle peut être amenée à modifier son trajet et son point initial de destination. C’est un changement absolument majeur pour tout type de migration, c’est-à-dire quelle que soit la catégorie socioprofessionnelle de la personne du migrant, ce qui signifie une possibilité nouvelle par rapport aux migrations anciennes.

Le quatrième changement majeur dans les migrations internationales, combiné avec les précédents puisqu’il s’explique aussi en raison du développement des techniques de l’information et de la communication, est ce que j’appelle l’effet diasporique dans le cadre du processus de « diasporisation »[8].

Au XIXe siècle, et même au début du XXe siècle, l’Européen qui émigrait de son continent dans l’espoir de bénéficier de meilleures conditions de vie pour se rendre par exemple en Argentine, un voyage de plusieurs semaines, tournait le dos à son pays d’origine. Il en gardait sans doute le souvenir ; mais il n’avait pas la possibilité de continuer à communiquer en permanence avec sa famille et ses amis restés au pays d’origine, il n’avait pas non plus la possibilité de retourner en vacances dans ce pays d’origine.

Ce n’est plus le cas aujourd’hui, d’où un effet diasporique qui a une conséquence considérable : les immigrants gardent une part d’eux-mêmes, d’identité de leur pays d’origine beaucoup plus intense que dans le passé. En outre, il en résulte un point extrêmement important : ces diasporas jouent aisément le rôle de « conseil en migration » et de comité d’accueil pour des ressortissants de même origine géographique ou de même ethnie[9]. Donc, dans une certaine mesure, l’immigration nourrit l’immigration. Prenons un exemple : pendant longtemps, la France n’était pas un pays d’immigration pour les Indiens. Puis quelques Indiens ont commencé à s’installer en Île-de-France, et jouent un rôle de comité d’accueil pour d’autres Indiens qui arrivent. C’est en cela que l’immigration nourrit l’immigration.

Le dernier changement majeur est ce que j’appellerai le dividende politique migratoire : après les décolonisations, il faut bien constater que nombre de pays désormais indépendants n’ont pas véritablement réussi leur développement. De ce fait, la plupart de leurs dirigeants ne voient guère d’inconvénients et surtout des avantages à ce que nombre de jeunes adultes quittent leur pays de naissance pour émigrer.

De tels responsables voient au moins deux avantages qui contribuent à pérenniser leur pouvoir dans les pays en question. Le premier est l’avantage financier. Dans la mesure où les pays dont ils sont les dirigeants reçoivent beaucoup de remises ou de biens matériels venant de leurs ressortissants ayant émigré dans des pays à PIB par habitant beaucoup plus élevé, ceci apporte un pouvoir d’achat aux populations des pays de départ et limite en conséquence leur mécontentement vis-à-vis du pouvoir en place puisque ces remises et biens matériels satisfont en partie leurs besoins.

Le deuxième élément est le fait que les diasporas de ces pays de départ installés dans des pays d’immigration jouent parfois un rôle géopolitique. Ces dirigeants voient leurs diasporas comme un outil d’influence sur les pays étrangers. Je vous renvoie en particulier à une audition de l’ancien Premier ministre François Fillon à l’Assemblée nationale le 2 mai 2023 où il avait très bien précisé ce qu’il en était de l’influence de certains pays sur le vote de leurs diasporas en Europe. Ceci s’est aussi constaté à l’occasion d’élections.

En conséquence, on n’entend guère des dirigeants des pays émetteurs de migrants déplorer le départ d’une partie de leurs ressources humaines. Il y a eu néanmoins ces toutes dernières années un contre-exemple, celui des nouveaux dirigeants sénégalais, tant le président de la République que le Premier ministre, qui ont tenu plusieurs discours adressés aux jeunes Sénégalais : « Nous avons besoin de vous pour le développement de notre pays ; vous ne devez plus quitter le Sénégal. »[10] Mais ce contre-exemple, malheureusement, confirme la règle qui est absolument dramatique pour le développement dans la mesure où il faut bien reconnaître que les pays du Nord ont tendance à piller les meilleures ressources humaines d’un certain nombre de pays. Didier Leschi sait mieux que personne le nombre de visas que la France a délivrés à des médecins tunisiens au moment de la pandémie Covid-19.

En conclusion, pour revenir sur la situation purement française, une nécessité est impérative pour comprendre la question migratoire et apporter des réponses adéquates : il faut absolument demander aux instituts chargés de donner les chiffres de distinguer systématiquement les deux soldes migratoires. En effet, la France a deux soldes migratoires : le solde migratoire des personnes nées à l’étranger, qui est nettement positif, et le solde migratoire des personnes nées en France, qui est, chaque année, très largement négatif. Donc la France est certes un pays d’attraction pour un certain nombre de migrations mais un pays de très forte répulsion pour les natifs nés en France. Comment avoir de bonne politique migratoire si on ne fait pas cette distinction ? Je termine avec un souvenir : lorsque le gouvernement français avait créé un « ministère de l’immigration » en mai 2007, cet intitulé me paraissait inadapté, car je considérais qu’il fallait un « ministère des migrations ».

Merci.

Marie-Françoise Bechtel

Merci beaucoup.

Vos analyses tout à fait intéressantes, parfois paradoxales, ont montré le caractère permanent de certaines questions mais aussi le côté plus aigu de certains paradoxes, en particulier le paradoxe du smartphone qui se décline deux fois : le smartphone qui, facilitant la communication avec la famille, permet le maintien du lien d’identité et le smartphone qui permet de voyager plus facilement. J’ajouterai que le smartphone qui crée une communication immédiate avec la famille restée au pays permet aussi parfois d’enjoliver la réalité des migrations. Par exemple, l’immigré qui ne veut pas dire qu’il est mal reçu raconte via le smartphone que tout s’est bien passé, y compris avec des passeurs. Cela induit de fausses idées sur la possibilité migratoire. Ce n’est peut-être pas un phénomène mineur.

Je me tourne vers Aquilino Morelle qui a la lourde charge d’intervenir sur la manière dont la question migratoire se pose aujourd’hui, peut-être dans l’inconscient des peuples et notamment par comparaison avec les États-Unis. Cela en relation avec la manière dont les partis, tout particulièrement ceux de la gauche dite « morale », ne comprennent plus cette question, s’ils ne l’ont jamais comprise. Aquilino Morelle est l’auteur, ces dernières années, de plusieurs essais publiés chez Grasset dont, tout récemment, La France au miroir de l’Amérique : quand les progressistes font triompher le populisme. Un titre particulièrement nerveux et bien trouvé. Il fut aussi conseiller d’un ancien Premier ministre puis du Président de la République.


[1] Gérard-François Dumont, « Les diasporas vénézuéliennes et leurs effets géopolitiques », Géostratégiques, n° 67, avril 2025.

[2] Gérard-François Dumont, « Les diasporas vénézuéliennes et leurs effets géopolitiques », Géostratégiques, n° 67, avril 2025, pp. 37-53.

[3] Juridiction administrative qui statue sur les recours formés par les demandeurs d’asile contre des décisions rendues par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) qui leur refuse le statut de réfugié ou le droit à une protection subsidiaire.

[4] Par exemple, le 9 juillet 2024, la Cour nationale du droit d’asile (CNDA) a jugé que les femmes et jeunes filles afghanes constituent, dans leur ensemble, un “groupe social” au sens du droit d’asile ; en raison des persécutions systématiques subies sous le régime taliban, elles peuvent prétendre au statut de réfugié. Concrètement, cela signifie qu’une femme afghane peut obtenir l’asile en France du fait même de sa condition de femme dans le contexte afghan, sans devoir démontrer des persécutions individuelles très spécifiques. Cette décision française s’appuie notamment sur un arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne du 16 janvier 2024, qui a admis que les femmes peuvent constituer un “groupe social” au sens du droit d’asile. Puis, un arrêt de la CJUE du 4 octobre 2024 a encore renforcé cette logique en considérant que le sexe et la nationalité peuvent suffire à justifier l’octroi de la protection internationale.

[5] Éric Le Penven, « Populations de France : une émigration croissante à la géographie diversifiée », Les analyses de Population & Avenir, n°35, août 2021.

[6] « Période pendant laquelle une population passe d’un régime démographique de mortalité et de natalité élevées à un régime de basse mortalité, puis de faible natalité ». Voir : Gérard-François Dumont, Géographie des populations. Concepts, dynamiques, prospectives, Paris, Armand Colin, 2023,

[7] John F. May, « L’Éthiopie : un géant démographique à la croisée des chemins », Population & Avenir, n°746, janvier-février 2020.

[8] Gérard-François Dumont, Démographie politique. Les lois de la géopolitique des populations, Paris, Ellipses, 2007.

[9] Hamidou N’Diaye, « Une ville africaine en Île-de-France ? Les Soninké entre Montreuil et le Val-Fourré », Thèse de l’université Paris Ouest, soutenue le 6 février 2014.

[10] Seydou Kanté, Géopolitique de l’émigration irrégulière. L’exemple du Sénégal, Paris, Éditions Population & Avenir, 2025.

Le cahier imprimé du colloque « La question migratoire aujourd’hui » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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