L’action diplomatique de la France aujourd’hui

Intervention d'Alain Dejammet, ambassadeur de France, représentant de la France au Conseil de Sécurité des Nations Unies de 1995 à 2000, ancien président du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica, devant les auditeurs de l'IRSP, le 16 janvier 2024.

Marie-Françoise Bechtel : Nous allons parler de la politique étrangère de la France. Nous aborderons avec l’ambassadeur Alain Dejammet, que nous avons le très grand honneur de recevoir, des questions larges.

Nous avons conçu son intervention sous forme de causerie, avec d’abord  un exposé sur la façon il a perçu, depuis une cinquantaine d’années, ce qu’a été la politique étrangère de la France dans un monde qui a beaucoup changé. J’omettrai volontairement de demander devant vous s’il faut être optimiste ou pessimiste, mais nous pourrons aborder lors de la discussion ces enjeux qui déterminent la façon dont évoluera l’Europe, la question du Sud global – j’anticipe par là sur un colloque que nous ferons bientôt à la Fondation Res Publica.

Je  lancerai le débat à partir d’un constat basique : étant donné ce que le monde est devenu, les gens de ma génération se demandent parfois si le monde n’était pas beaucoup plus sûr de leur temps…

Cher ambassadeur, je ne vous présente pas, si ce n’est pour rappeler que vous avez été ambassadeur à l’ONU…


Alain Dejammet : … Malheureusement ! Car j’y ferai fréquemment référence. Je vais évoquer une période assez longue, avec un vaste champ d’examen et des réflexions que je me faisais lorsque j’étais diplomate, et pas seulement aux Nations Unies, même s’il est vrai que ce fut une affectation vivante. Je vous propose donc une réflexion sur les relations internationales depuis une cinquantaine d’années.

L’actualité est cruelle pour ses victimes et pour ceux qui, de près ou de loin, commentent, et, pis, président. Pour comprendre donc un peu moins mal le monde, il me paraît utile de réfléchir aux lourds mouvements géopolitiques de fond qui sous-tendent les relations internationales. Quatre points. Premier point, donc, les matrices que sont les fondamentaux de la géographie et de l’histoire, balancés toutefois par le rôle tout à fait disruptif de quelques personnalités singulières. Deuxième point : les mécanismes d’apaisement et de régulation qu’offrent les institutions internationales, de l’ONU à l’OTAN. Troisième point : « Et la France dans tout ça ? », avec un rapide survol du théâtre des crises où la France parait avoir joué un rôle utile. Quatrième point : pourquoi ce rôle, et quelles sont les conditions de sa survie ?

Les données de fond, donc : la géographie et l’histoire, autrement dit la géopolitique.

Géographie d’abord, c’est-à-dire la terre et la mer. Vous connaissez la toujours présente rivalité entre les paladins de la terre, ceux pour qui le sol, le pré-carré, le redoutable bastion que sont la Chine et la Russie, et ceux qui exaltent la mer, le grand large : l’empire britannique, le Brexit, l’Amérique… En 1945, le général de Gaulle lui-même était tenté de rapiner un peu de terre italienne, Brigue et Tende. Et, un peu partout depuis trois quarts de siècles, l’on voit des pays avides de s’agrandir. La liste est considérable. Venezuela et Guyana, Turquie et Chypre, Maroc et Sahara occidental, Rwanda et Nord-Congo, Libye et Tchad, Israël et Territoires occupés, sans compter la question inquiétante des appétits de la Russie et de la Chine.

Ou bien, au contraire, on se sépare, on se racornit sur la fameuse identité : éclatement de la Yougoslavie, de l’Inde, de l’Éthiopie et de l’Érythrée, du Soudan, du Yémen, du Pakistan, etc.  Un mot de respect pour la séparation toute courtoise et confidentielle de la Tchéquie et de la Slovaquie…  

Le monde n’est pas plat, contrairement à ce que disait Thomas Friedman : il est comme un vieux volcan, perclus d’éruptions, en perpétuelle refonte. En France, toutefois, après le bref épisode italien, le dessein du général de Gaulle est de se libérer pré-carré, en l’espèce de l’Algérie, qu’il qualifiait de « boite à chagrin » et de se tourner comme son vieux complice Churchill vers le grand large, vers la couche supérieure de la politique, c’est-à-dire la gestion au sommet des grands sujets internationaux, loin des médiocres problèmes de voisinage. C’est la triste histoire du mémorandum que de Gaulle, adressa aux États-Unis et au Royaume-Uni, dès que fut tournée la page impériale, pour leur proposer un triumvirat. Il veut se joindre à l’attelage des grandes puissances. Dans leur attitude logique, après quatre ans de vie en couple, Washington et Londres lui tournent le dos.

De Gaulle en est-il mortifié ? On peut en douter. De l’ex boîte à chagrin, l’Algérie, il va tolérer des entorses aux accords d’Évian, car, sans trop le dire, il n’est pas malheureux qu’Alger lui permette de continuer d’utiliser le Sahara pour poursuivre des essais nucléaires. Il va, pour le reste, tirer argument de la distance prise d’avec lui par les États-Unis et le Royaume-Uni pour se dégager des contraintes de l’organisation intégrée de l’OTAN ; pour rendre à Macmillan la monnaie de sa pièce en lui claquant la porte devant la communauté européenne ; en affichant enfin une souveraine indifférence pour les travaux sur le désarmement que menaient à Genève les Américains et les Russes, dans ce que plus tard Pompidou et Jobert qualifieront de « condomidum russo-américain ».

C’est un premier coup d’œil sur les Nations Unies, avec la première commission qui traite du désarmement, mais qui ne fait rien parce que l’essentiel se fait à côté, dans les bois aux alentours de Genève, entre les diplomates américains et russes.

La géographie c’est donc la terre avec ses soubresauts. Mais c’est aussi la mer, espace immense ouvert à toutes les convoitises. Les anciennes colonies qui, dans les années 1960-1970 rejoignent en masse l’ONU, comprennent très vite que ce sont les grandes puissances, membres permanents du Conseil de sécurité, qui monopolisent parole, silence, vétos. La place des pauvres n’est pas là. Elles entreprennent alors de bâtir, à l’opposé du capitalisme occidental, un nouvel ordre économique international à fort caractère dirigiste. La France de Georges Pompidou, puis de Valéry Giscard d’Estaing, joue d’ailleurs ce jeu, en prônant le développement d’un système de stabilisation des cours des matières premières que Michel Jobert est arrivé à transposer de la Communauté européenne Nations Unies.

Mais c’est surtout vers la mer, voici cinquante ans, que se concentrent les efforts des pays du tiers monde. Entrainés par d’excellents juristes, formés d’ailleurs pour beaucoup dans nos écoles de droit, les latino-américains posent le principe que les fonds marins sont le patrimoine commun de l’humanité. Ils amorcent une longue renégociation du droit de la mer. Nous étions alors, nous les Français, très présents et fiers de citer notre droit, mais aussi de rendre publics les travaux du CNRS et de l’Ifremer. C’est une époque où nous avions des choses à apporter aux Nations Unies. L’exploitation du fond des mers, la zone économique, tout cela passionnait les pays du tiers monde qui avaient déboulé à New York. Et nous-mêmes paraissions conscients de ce que nous étions, par l’étendue des espaces soumis à notre juridiction, la seconde puissance maritime mondiale.

Que reste-t-il, un demi-siècle plus tard, de cet exceptionnel engouement aux Nations Unies et en France, pour un traitement juste et équilibré des questions économiques ?

Le grand sujet de l’environnement a été évoqué à l’ONU dès 1992, est certes de plus en plus présent, mais il est traité aux Conférences des parties, les fameuses COP, en marge des enceintes onusiennes, CNUCED et Conseil économique et social. Le thème du nouvel ordre économique est mort, terrassé par la vigoureuse contre-offensive du capitalisme libéral. Morte aussi la proposition de Giscard d’Estaing d’une « entente à trois » :  pays-du nord industrialisés fournisseurs de savoir-faire ; pays du sud bénéficiaires supposés de ces transferts ; pays pétroliers, supposés idéalement être les financiers des transactions. Le froid égoïsme a prévalu, et pendant que sombraient dans l’oubli la CNUCED et le Conseil économique et social, la France a créé le G5, bientôt G7 – club des pays importants — et plus tard, en 2008, le G20 élargi aux vedettes du tiers monde, ajoutant à nouveau son clou au cercueil des vieilles enceintes des Nations Unies. Quant aux fonds marins, au droit de la mer, ils fournissent un marronnier aux journalistes ; on se flatte de l’étendue de notre juridiction maritime sans que personne ne s’intéresse à l’avenir des territoires de Nouvelle-Calédonie et de Polynésie. Et le sujet disparait à nouveau pour dix ans.

Autre donnée de fond, l’histoire. Le sujet sera bref tant est courte la mémoire de nos diplomates. Récit contrasté entre le poids du passé chez nos partenaires européens et la légèreté de nos vagues réminiscences historiques, comme l’illustre le cas de la Yougoslavie. Lorsque les Croates et les Slovènes ont fait sécession, la solution était simple : offrir aux serbes le même droit à se séparer, de manière à ce que les populations, désormais homogènes, ne se massacrent pas. Ou bien, garder les mêmes frontières mais promouvoir les droits de l’homme. Il suffit aux diplomates allemands qui ne parlaient d’ailleurs que de Partizans et autres Tchetniks, d’observer qu’un nouveau redécoupage de la carte européenne pouvait leur donner des idées pour écarter cette hypothèse. Le président Mitterrand était sans doute affligé de ce renversement de l’histoire. C’était le prix à payer qui lui était martelé par certains pour remporter la victoire éclatante que serait, à Maastricht, l’enterrement du mark allemand impérial.

Autre exemple de ces lectures opposées, le thème très contradictoire de l’encerclement. Les chrétiens craignent pour leurs coreligionnaires encerclés par l’islam. Des travaux de la conférence islamique montrent que les musulmans aussi se montrent tout autant inquiets d’un encerclement par les autres religions.

Mais que fait l’Unesco ? Les livres scolaires des uns et des autres continuent d’opposer des visions antagonistes de l’histoire.

Géographie en mouvement et histoire controversée ou ignorée n’ont pas figé le monde, que vient parfois perturber une figure particulière. Chacun d’entre nous doit avoir à l’esprit un nom. Je me bornerai à mentionner le revirement de Sadate en Égypte, un nationaliste farouche, adversaire déterminé d’Israël, qui soudain, en 1977, annonce son départ pour Jérusalem et pour Washington. Il revient avec la paix.

Sur cette toile de fond faite d’alternance de mouvements telluriques et de personnalités exceptionnelles s’inscrit la palette des instruments servant à réguler, à pacifier la marche du monde : bons offices, arbitrages, négociations, sanctions, opérations de maintien de la paix ou — pourquoi pas ? —, ultime solution pour mettre fin à un conflit, le paradoxal recours à la guerre. Les appels téléphoniques de Kissinger ont suffi pour mettre fin à la guerre de Kippour. Les prières collectives, mises en place par Jimmy Carter à Camp David, ont parfois réussi… Mais l’emploi de procédés plus brutaux s’imposent plus souvent.

Le thème des sanctions ne figure ni dans le pacte de la Société des Nations, ni dans la Charte de l’ONU. Dans l’esprit des diplomates, il renvoie au terme de « force », qui est lui bien présent. Force armée et force non armée, laquelle ne se traduit pas par le recours aux armes et dont l’article 41 donne des exemples. Ces mesures relèvent, en raison de leur gravité, du Conseil de sécurité. Elles ne peuvent être prises individuellement par les États en dehors du Conseil. La charte (article 2, paragraphe 4) édicte que « les membres s’abstiennent dans leurs relations internationales de recourir à la menace ou l’emploi de la force ». Il en ressort que lorsque des États édictent des sanctions sans passer par le Conseil, ils le font illégalement. Mais personne ne paraît s’en soucier.

Pourquoi ? Parce que consciemment ou non, les États peuvent invoquer une autre base juridique, celle de l’article 51, tout aussi fondamental : « aucune disposition de la Charte ne porte atteinte au droit de légitime défense en cas d’agression ». Les moyens de légitime défense n’étant pas définis par la charte, l’on peut considérer que les sanctions entrent dans ce cadre. Mais personne ne fait explicitement ce raisonnement, le seul permettant de justifier la pratique actuelle des sanctions, le cas d’agression étant évident.

De fait, les États membres n’ont cessé de faire usage des sanctions pour contraindre un Etat jugé délinquant à changer d’attitude. La diplomatie française a toutefois, avec raison, tenté de maintenir l’autorité du Conseil. Nous avons plaidé pour que celui vote des résolutions de sanction contre la Libye en 1992, alors que Washington souhaitait au départ se contenter d’une décision du G7.

Parallèlement, le Conseil de sécurité a autorisé des opérations de maintien de la paix. Le modèle de ces opérations est né lors de la crise de Suez, pour accompagner le retrait des envahisseurs français et anglais. Nulle nécessité de chicaner sur les fondements juridiques : la Charte réserve au Conseil la possibilité d’ordonner toute action utile. Le vrai problème est dans l’ignorance que beaucoup de responsables ont de la vraie nature de ces opérations. Elles ne sont pas conçues comme des opérations de guerre, ne visent pas à détruite un adversaire, mais à créer une zone de tranquillité à l’abri de laquelle pourrait être lancée une négociation. Le mandat exprimé par l’ONU en Yougoslavie était une opération de maintien de la paix classique, supposant une égale protection de toutes les parties et permettant aux diplomates extérieurs de parlementer.

En revanche, s’il n’y pas mandat pour faire la guerre, les règles d’engagement sont conçues avec souplesse. Elles permettent d’user de la force des armes pour surmonter, et éventuellement éliminer l’obstacle qu’une partie au conflit opposerait au déclenchement de la mission. Ces règles ont été méconnues dans les opérations, car les responsables militaires insistaient sur la nécessité d’un recours au chapitre 7 de la charte. Mais tout ceci est très théorique et les diplomates à New-York devraient être conscients de la responsabilité très lourde qui pèse sur les jeunes officiers, confrontés sur le terrain à de redoutables dilemmes.

A cet instrument délicat à manier s’ajoute, depuis la guerre en ex-Yougoslavie, la poursuite en justice des délinquants ; châtier, punir et menacer les criminels pour faire changer les attitudes sous peine d’aller en prison. Les procès ouverts touchent en majorité les africains, d’où les reproches que la justice soit discriminatoire. Mais, surtout, l’attitude des grands pays : États-Unis Chine, Russie, qui ne sont pas partie au traité, affaiblissant son autorité. Quant à l’effet de la menace d’un châtiment sur l’attitude des dirigeants, il reste controversé, les couples choisissant, par crainte de défaite et de prison, de renforcer et de durcir leur régime.

Reste que le Conseil peut tout faire : existe donc aussi le recours à l’arme ultime de la guerre. Mentionné dans le préambule de la Charte, qui le dénonce, ce qui montre que l’on ne prenait plus en compte le traité Briand-Kellog. Le Conseil a fait emploi de la force armée deux fois, une première 1950 pour combattre la Corée du Nord, et une deuxième, en 1990-1991, pour chasser les Irakiens du Koweït. Il faut rendre crédit à Bush père d’avoir écouté les Français, qui l’incitaient à obtenir une résolution du Conseil de sécurité — ce qui fut le cas, en novembre 1990 ­—, alors qu’il souhaitait agir directement. On le voit : le politique, pour une fois, s’articule sous le droit.

Cette palette d’instruments, concernant l’ONU, comment la France l’a-t-elle utilisé ?

1989-1990 : dissolution de l’URSS ; réunification allemande ; élection comme nouveau Secrétaire général des Nations Unies de Boutros Boutros Ghali, qui était bien disposé à notre égard… Beaucoup célèbrent ces événements comme l’aube d’une ère de paix construite sur le multilatéralisme onusien et la construction européenne.

A rebours de ce jugement fracassé aujourd’hui, l’opinion dominante est que le monde de Bush-fils, de Poutine, de Xi Jinping n’est pas un diner de gala mais une soupe à la grimace traversée de sanglantes empoignades. Parcourons les zones de troubles.

Asie. Se souvient-on du drame du Cambodge ? En 1981, la région restait lourde de menaces, alors que dans un univers dantesque, les occidentaux soutenaient les Khmers rouges parce qu’agressés par les Vietnamiens. Le mérite des Français a été de pousser les différents acteurs à convenir d’une conférence en France, qui déboucha sur des élections et sur une relative démocratisation de cette région. Saluons à cette occasion l’effort heureux de la langue française, maitrisée par toutes les parties, sur le terrain.

Proche-Orient. Après l’assassinat d’Hariri au Liban en 2004., la France obtint le retrait de l’armée syrienne. En 2006, la France remit sur pied la force des Nations Unies au Liban. Cette force est toujours présente et la France en est toujours — heureusement.

Europe. En ex-Yougoslavie, il ne faut pas oublier que ni les Etats-Unis, ni la Russie, ne voulaient envoyer de soldats au sol. Srebrenica : il y a un sommet franco-allemand le même jour, le 10 juillet 1995. Chirac apprend qu’il se passe des choses, et dit à Kohl : « On va demander aux Hollandais, qui ont leurs forces là-bas sous la bannière onusienne, d’intervenir. Réponse du ministre hollandais : « trop dangereux, surtout pas ». Rappelons-enfin que le plan de règlement a été animé par le groupe de contact créé sous l’égide de la France.

En août 2008, le président Sarkozy obtint des Russes un cessez-le-feu en Géorgie, avalisé par le Conseil de sécurité La guerre en Ukraine contraint aujourd’hui les occidentaux à faire bloc, alors que la France n’avait pas hésité, en 2008, à faire cavalier seul.

Afrique. Rwanda. On a accusé la France d’avoir été isolée, alors qu’elle poussait à l’accord d’Arusha. Cette démarche était encouragée à l’ONU et celle-ci élut le Rwanda membre non- permanent du Conseil de sécurité pour 1994-1995. C’est le signe que la majorité des grandes puissances faisaient confiance au Rwanda. Critiquons en revanche la lâcheté des membres des Nations Unies qui se dérobèrent quand il fallut augmenter la force de l’ONU sur place. Critiquons également la lâcheté avec laquelle ils acceptèrent que le très faible contingent onusien ne soit pas francophone, créant de fortes difficultés sur place. La tâche au Rwanda était exigeante et périlleuse ; c’est pourquoi Boutros Boutros-Ghali soutint la France. C’est pourquoi aussi de nombreux pays ont fait appel à la France pour le Sahel. Personne n’a contesté alors le siège permanent français au Conseil de sécurité. C’était celui d’un premier contributeur aux opérations de maintien de la paix des Nations Unies.

Force est cependant de rappeler les erreurs, auxquelles la France a pris part. Ainsi du Kosovo, avec une intervention militaire conçue et développée en dehors des Nations Unies. Le résultat reste contesté : le représentant de la Russie au Conseil ergota, mais laissa faire. Toutefois, lors des bombardements sur la Serbie en 1999, Lavrov prit note et date : ce qui se passait « pouvait donner des idées pour d’autres régions du monde », observa-t-il, dans l’esprit de la référence constante au reproche des « deux poids deux mesures ». Et plus tard ce fut l’Abkhazie, l’Ossétie du sud, l’Ukraine.

Pourquoi ce rôle ? Parce que nous sommes légitimes, parce que nous avons obtenu cet extrême privilège du siège permanent au Conseil de sécurité. Certains n’y voient que le résultat d’un plaidoyer amical de Churchill. Mais curieusement, ni Churchill, ni de Gaulle ne font allusion à un quelconque plaidoyer. Tout au plus trouve-t-on à Yalta une référence à la participation de la France au contrôle de l’Allemagne. Mais il n’y pas de plaidoyer de Churchill à propos du Conseil. Pourquoi ? Parce que le sujet avait été réglé, et de manière favorable, à la conférence de Dumbarton Oaks, dès le 25 août 1944, c’est-à-dire le jour de la Libération de Paris. Le statut de membre sanctionne le fait qu’on est également victorieux. Lorsqu’on lit les témoins, Leahg, Stettinius, le secrétaire d’Etat américain et Alexandre Cadogan, l’on observe à quel point Staline méprisait la France, probablement parce que de résisté à ses vues sur la Pologne. Mais le résultat était acquis, parce que la France s’était ressaisie et qu’Eisenhower et donc Roosevelt et donc Churchill, avait besoin de divisions militaires, tant en Afrique du Nord, qu’en Italie, qu’en Provence et sur le Rhin. Donc la France membre permanent, car elle peut se targuer d’être une puissance victorieuse. Nous méritons ce siège autant que les autres.

Mais à quelle condition peut-on continuer de jouer ce rôle ? Trois conditions.

Connaissance des faits d’abord. La France dispose d’un vaste réseau diplomatique ; nos dirigeants sont bien informés. Nos diplomates savent reconnaitre les régimes et les oppositions sans insulter l’avenir. Le printemps arabe a été mieux décrit par les diplomates en poste que par les journalistes. La plupart de nos collègues cherchent leurs informations dans les images de CNN et les éditoriaux du New York Times. Nous pouvons avoir une certaine confiance dans les tableaux composites de nos diplomates.

Connaissance des textes, ensuite. « Mort cérébrale » de l’OTAN, qu’entend-on par cette formule ? Gardons à l’esprit les conséquences désastreuses de la mauvaise interprétation d’un texte Je prends souvent l’exemple de la guerre des Six jours avec la résolution des Nations Unies et la formule ambigüe sur le retrait « des territoires occupés » dans la version française, « de territoires occupés » dans le texte anglais. Vertu de ceux qui lisent et relisent les textes. Connaissance des textes comme la dépêche d’Ems, Yalta, et entre les deux de nombreux exemples. Que s’est-il passé en Ukraine avec la destitution de Ianoukovitch ? Y a-t-il eu un mouvement de foule vers le parlement ukrainien ? On parle de 2022 comme du début de la guerre ukrainienne, alors qu’elle a commencé en 2014. Mettons de l’ordre dans ces textes souvent confondus de février 2014, de septembre 2014 et de février 2015.  

Connaissance de l’autre, enfin. C’est la clé de la diplomatie. Les autres ne pensent pas toujours comme nous et parfois ils ne nous aiment pas. Exemple : la justice. Les occidentaux ont soif de justice. Mais ailleurs, on préfère parfois la réconciliation aux châtiments et, ici et là, on crée des commissions « vérité et justice », qui ne sont pas des tribunaux à proprement parler. Parfois, on crée des tribunaux qui n’en ont que le nom. Choc des civilisations ? Nul besoin de relire Huntington : à nous de comprendre l’autre. Connaissance indispensable car seule la connaissance de l’adversaire permettra d’atteindre la paix durable. La France n’a ni les moyens ni la volonté d’être une nation dirigeante. Nous sommes à des années-lumière d’une nation pionnière. La France peut être mieux : le pays vers lequel nos partenaires se tournent pour recueillir un avis réfléchi. Le propos plus modeste est d’agir posément, de donner du temps au temps, pour être un pays de référence. Cela suppose, cela va sans-dire, l’indépendance.

Marie-Françoise Bechtel : Cher Alain Dejammet, c’était magnifique. Vous avez conduit un parcours faussement empirique, en fait extrêmement construit, par lequel vous avez déconstruit, en réalité.

On pourrait partir de la Second Guerre mondiale : elle aura cent ans dans vingt ans. Donc la légitimation de la France – il faut essayer de penser contre soi – remontera à cent ans… C’est l’écart que donne Kissinger entre le Traité de Vienne et la Première Guerre mondiale. En dehors de l’ordre westphalien, vous avez dressé des pistes pour que la France tire son épingle du jeu. Que pourra-t-elle faire dans un monde où l’Asie s’éveille, ou l’État-nation aura perdu son rôle ? En dépit de tout cela, vous nous dites qu’il y a quand même des possibilités, que nous avons des atouts, et d’abord, la capacité de notre diplomatie.

J’ai effectivement vu, au Conseil d’Etat, des notes du quai d’Orsay d’un très haut niveau. Le Quai d’Orsay, plus ancien même que les Finances, est notre premier ministère dans l’histoire. Cela dit, s’agissant  du développement de la connaissance de l’autre, il y a un vrai problème : c’est la tendance à donner des leçons, avec des discours qui sont censés valoir action. J’ai été un jour à la table d’un ambassadeur en Pologne qui disait aux parlementaires qu’ils ne connaissaient rien à la démocratie. Je crains qu’un certain nombre d’ambassadeurs dans certains pays qui ne sont peut-être pas majeurs, se laissent aller à une certaine condescendance. Le meilleur, « l’aristocrate », c’est pourtant celui qui  sait mettre l’autre en valeur …

Alain Dejammet : Vous devez avoir raison. Il y avait dans l’entourage de Michel Jobert des personnages terriblement arrogants. Quant à Jobert, il se cachait derrière un brouillard linguistique. Des personnalités comme Couve de Murville étaient pleines de respect…

Dans la salle : Merci beaucoup. J’ai une question sur la capacité de la France à tenir la position que vous évoquez, une puissance de sagesse et d’intermédiaire. Est-ce qu’elle n’est pas concurrencée, sur ce créneau-là, par des pays émergents comme les Émirats arabes unis, qui ont pu jouer ce rôle dans le cadre du conflit israélo palestinien ? La France n’est-elle pas, en dépit de cette volonté de conserver une position médiane, bloquée par le fait qu’elle apparaisse arrimée au camp occidental ?

Alain Dejammet : Plusieurs pays peuvent avoir cette attitude. En face, vous avez une telle vague permanente, « benign » du leadership américain. Malgré leur très grande gentillesse, leur bienveillance, leur humour, les Américains inspirent un courant monumental de leadership. Mais face à eux, il y a place pour plusieurs individus. J’ai connu deux ou trois diplomates formés en France, qui éteint excellents, et qui essayaient de jouer un rôle. Je pense à Celso Amorim, un ministre des Affaires étrangères de Lula, qui a été ambassadeur à Genève et New York. Il voulait non seulement agir autrement, mais en fournissait la possibilité par des propositions précises. Aussi étrange que cela puisse paraitre, à un moment, le représentant de la Guinée-Bissau, formé à Moscou, savait aussi être original et constructif. Il y a donc place pour plusieurs personnages qui souhaiteraient jouer ce rôle.

Le monolithe américain est épaulé par les Polonais, les Baltes et par ces pays indépendants. Mais on oublie que l’Ukraine était membre des Nations Unies depuis 1945, et n’était d’ailleurs pas propriétaire de la Crimée. Lorsqu’elle a été inscrite à l’ONU, c’était sans la Crimée et je ne sais pas si le transfert de la Crimée de l’URSS à l’Ukraine, décidé par Khrouchtchev en 1954, a été enregistré aux Nations Unies.

Il faut se représenter le monument de satisfaction de soi qu’est le leadership américain. Je vais vous choquer, mais ce que je trouvais intéressant chez Trump, c’est qu’il n’a jamais parlé de leadership. Il est vrai que son ministre des Affaires étrangères, Pompeo, l’a fait à la fin de son mandat.

Dans la salle : Dans son livre sur l’ordre mondial, Kissinger souligne que le risque pour l’Europe est d’être tellement absorbée par sa construction, qu’elle passerait à côté de la possibilité de jouer un rôle dans l’ordre international.

Alain Dejammet : Vous parlez avec plus d’autorité que moi-même et je n’ai pas connu de pays européen qui ait cette prétention. Je n’ose vous répondre parce que je n’ai pas vu de rôle européen assumé, hors de l’appui aujourd’hui donné à l’Ukraine. Voyez, les divergences criantes des Européens à propos du Moyen-Orient. Je pense que les Britanniques ne peuvent pas jouer ce rôle. Les Allemands, depuis quelques années, ont certes développé l’ambition de remplacer la France au Conseil de sécurité, et agissent donc très prudemment. Aujourd’hui face au conflit du Proche-Orient il faut être capable de heurter, et ce n’est pas si facile vis-à-vis de nos alliés américains. Enfin, pour mesurer l’attrait du modèle européen, il faut se rappeler le regard que nous avons tourné vers l’Asie, et la réplique brutale que l’’Australie nous a donnée.  

Marie-Françoise Bechtel : Vous avez l’axe de 2003 quand même… Entre Paris, Berlin et Moscou. Cela parait loin maintenant, mais beaucoup l’ont pensé solide et innovant à l’époque.

Alain Dejammet : Entre le Schröder de 2003 s’alignant sur la France, et puis les ambassadeurs d’Allemagne aux Nations Unies qui revendiquent poliment le siège… J’ai rendu crédit à Bush père d’avoir fait appel au Conseil de sécurité, pour la première invasion de l’Irak. Connaissance des faits : ne pas se faire berner. Un geste d’estime pour les Américains : je trouve stupéfiant qu’ils n’aient pas profité de leur présence en Irak pour prétendre trouver de l’anthrax ou quelque autre arme de destruction massive. On me dit que c’était la crainte des médias, qui auraient fini par dénoncer une turpitude. Mais c’est extraordinaire : à un moment donné, ils ont fini par reconnaître qu’ils n’avaient rien trouvé. Éloge de cette honnêteté.

Marie-Françoise Bechtel : Biden a récemment reconnu l’erreur en disant à Israël de ne pas reproduire la faute, voire le crime, qu’ils avaient commis en Irak.

Alain Dejammet : Ce leadership est conçu d’une manière presque religieuse.

Dans la salle : Merci pour votre intervention. Vous listez les dernières réussites diplomatiques françaises, la dernière date de 2008. Est-ce que vous en voyez d’autres ? et pourquoi ?

Alain Dejammet : Je regarde le paquet de résolutions du Conseil de sécurité, et je vois qu’on a essentiellement géré — et bien géré — ces opérations de maintien de la paix. Il y a une gestion quotidienne d’environ 5 000 à 10 000 officiers qui sont sur le terrain… Bilatéralement, notre président a essayé d’harmoniser les relations avec le Maghreb mais sans succès. Reste donc, essentiellement, le travail de Pénélope ingrat, mal connu dans le détail, de l’action complexe, peu médiatique, des instances européennes. On est loin des rares succès enregistrés, voici longtemps, avec plusieurs opérations en Afrique et au Proche-Orient.

Marie-Françoise Bechtel : N’y a-t-il pas un sujet important avec la politique arabe de la France ? La France n’est-elle pas le pays le mieux placé pour prendre des initiatives ? Ce sont des questions importantes, y compris pour notre avenir continental, vu l’état d’enlisement du conflit. Vous avez la puissance américaine et face à cela des décisions du Conseil de sécurité et un droit international qui ne sont pas appliqués… Et une France qui pouvait dire un certain nombre de choses. Sarkozy a détruit tout cela. Compte tenu de la composition de sa population, la France devrait pouvoir être présente.

Dans la salle : La population peut-elle être un obstacle à la conduite diplomatique ?

Alain Dejammet : Je ne l’ai jamais senti. En revanche, il y a la montée en puissance du droit humanitaire à partir duquel on peut faire des choses tout à fait opposées, et nous avons des relations solides avec certains pays du Proche et du Moyen-Orient dans lesquels nous pourrions mieux concocter des plans et missions de paix.  Marie-Françoise Bechtel a raison : on pourrait essayer. Mais la démographie nous prend de court. L’Égypte des diplomates francophones disparaît. Il faudra plus de travail. Plus d’humilité aussi.

Marie-Françoise Bechtel : Vous n’avez pas traité la façon dont le droit d’ingérence s’est inséré dans la diplomatie française…

Alain Dejammet : Vous avez raison : il est évident que quand je parle connaissance de l’autre et des faits, je parle aussi de Bernard-Henri Lévy qui est parti faire la guerre à la Libye sur la base de quelques images vues à la télévision, et qui a entraîné de sérieux dommages en Afrique.

Marie-Françoise Bechtel : Je pensais en effet à l’influence de Kouchner, un moment désastreux… La France n’est plus la France. Le mot même d’ingérence… Il y a des courants philosophiques qui ont nui à notre action diplomatique.

Alain Dejammet : Il admirait un dirigeant kosovar qui est aujourd’hui trainé devant la Cour pénale internationale.

Dans la salle : Dans quelle mesure peut-on attribuer ce changement de posture à nos dirigeants et à notre personnel diplomatique ?

Alain Dejammet : Je peux difficilement répondre car je n’ai pas connu beaucoup de néo-conservateurs. Dans le dernier livre d’Hubert Védrine vous avez un portrait de Thérèse Delpech, qui a incarné ce néo-conservatisme influent. Le monde est compliqué : Alain Juppé n’était pas néoconservateur, mais Thérèse Delpech était, dans son cabinet, l’incarnation même de ce discours. Ce qui me désole, c’est l’Afrique car nous n’étions pas mal vus… Mais je crois que beaucoup peut être fait par de petites choses : du respect, avant tout. Je pense à ce séjour du président de la République, que vous retrouverez, où il dit au président africain en face de lui qu’il est allé « réparer la clim ». Une des clés est le respect, sans allégeance ni soumission ni complaisance. Écouter, d’abord, et respecter. Si vous passez une heure dans une capitale, cela ne suffit pas.

Marie-Françoise Bechtel : Et de temps en temps apparaissent dans notre pays, comme vous l’avez souligné, des individus disruptifs, qui rendent à nouveau tout possible…

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