Réindustrialisation : Comment et où l’État peut-il intervenir ?

Intervention de Nicolas Dufourcq, directeur général de la Banque publique d’investissement, lors du colloque « Comment penser la reconquête de notre indépendance industrielle et technologique ? » du mardi 13 avril 2021

Il est bon de se souvenir de la recommandation du cardinal de Bernis (1715-1794), grand diplomate qui disait qu’il ne fallait pas passer trop de temps à analyser ses impuissances. Plus tard le général de Gaulle dira : « Je vous donne vingt-quatre heures pour vous décourager mais pas plus. »

Le fait est que la France s’est mise elle-même dans un très mauvais pas. Mauvais pas que j’analyse de la manière suivante :
Des constantes culturelles qui remontent très loin sont probablement l’explication fondamentale et engendrent des préférences collectives du peuple français qui vont pratiquement toujours à l’encontre des intérêts des entrepreneurs. Cela a été très particulièrement le cas après le traité de Maastricht (1992). Avant Maastricht on avait dévalué seize fois. La dévaluation, succédant à la rente coloniale, était devenue la rente de la France. Du jour au lendemain, la grande porte en chêne de la facilité s’est refermée dans un grand bruit.

Le bon sens aurait voulu que la voix des entrepreneurs fût entendue. Or, à l’époque, le CNPF était totalement inaudible :
« Mettez-nous dans les mêmes conditions de compétitivité que les Italiens du Nord et les Allemands du Rhin en baissant les impôts de production. N’augmentez pas les cotisations patronales qui viennent à peine d’augmenter ! » Les cotisations patronales ont encore été augmentées en 1991 !

« Ne déplafonnez pas l’ISF !» (C’était avant le dispositif Dutreil [1]). « Ne faites pas les 35 heures ! » On a pourtant fait tout cela pendant une petite quinzaine d’années, à partir de 1992.

Les Allemands nous observaient. Les négociateurs de la réunification allemande et du traité de Maastricht étaient stupéfaits de voir que la France ne comprenait pas les conséquences naturelles de la monnaie unique, une monnaie unique qui était surévaluée pour les Français, sous-évaluée pour les Allemands. Ils n’étaient d’ailleurs pas dans la Schadenfreude (ils ne se réjouissaient pas de notre malheur). Honnêtement je pense qu’on ne peut pas leur faire de procès particulier. Ils ont tout de suite compris. Ils ont fait les réformes Schröder (sécurité sociale, réduction du coût de l’État providence, etc.). Ils ont mis un œuvre un système de « mini-jobs » à 400 marks, avec une branche « travailleurs pauvres » de la sécurité sociale allemande financée par le Bund allemand (ce que nous faisons maintenant avec le triplement de la prime d’activité mise en œuvre par le Président Macron en sortie de la crise des Gilets jaunes). Tout cela, à la charge de l’État, sortait des comptes des entrepreneurs. Ils ont fait ce qu’il fallait faire.

La France a fait exactement l’inverse. Elle l’a fait parce que c’est sa culture et la préférence collective de ce pays qui réclame davantage d’État providence à peu près tous les semestres. Grâce à Michel Rocard et à sa CSG, les gens ont fini par comprendre qu’il fallait cesser de demander aux entrepreneurs de financer cet État providence. Mais les mesures que j’ai citées et l’ouverture de l’OMC à la Chine avaient détruit 50 % de l’industrie française. Nous nous sommes retrouvés avec une économie insuffisamment spécialisée dont le rapport qualité-prix ne justifiait plus des victoires à l’exportation et dont les entrepreneurs avaient sombré dans une forme de dépression nerveuse qui a duré une grosse dizaine d’années. Il faut avoir à l’esprit l’importance de la psychologie collective de la famille industrielle, du patrimoine des régions françaises… Entre 1995 et 2015 des entrepreneurs ont « posé le sac », cessant même d’avoir envie d’investir pour la France, conseillant à leurs enfants de faire autre chose, tant ils se sentaient mal aimés dans ce pays.

Que peut faire l’État aujourd’hui ?

Les méthodes « d’avant » (nationalisation, contrôle majoritaire,…) sont maintenant périmées. On leur préfère les instruments d’influence : on prend le capital en minoritaire, on finance et on essaie de développer des écosystèmes d’entrepreneurs, aussi profonds que possible, qui ensuite, par concaténation « biologique » vont former des ETI (entreprises de taille intermédiaire entre 250 et 4 999 salariés), lesquelles vont former des groupes. Cela prend énormément de temps.

On peut être animé par un souci de vélocité. Nous prenons nos décisions extrêmement vite mais il faut ensuite du temps pour construire une entreprise, passer d’une PME à une ETI… C’est la raison pour laquelle Bpifrance est la banque publique dont les agences locales ont la boîte à outils la plus large du monde. À l’entrepreneur de La Roche-sur-Yon qui vient nous voir, nous proposons de multiples services : nous pouvons l’emmener dans nos écoles, le mettre en contact avec d’autres entrepreneurs pour rompre son isolement, entretenir sa volonté de puissance ; nous pouvons lui accorder une subvention, puis du crédit, puis du capital, du financement d’innovation, du crédit export garanti grâce à la Coface ; nous pouvons lui proposer de fusionner avec une autre entreprise… Nous soutenons ainsi chaque année 50 000 entrepreneurs. Nous sommes convaincus que la psychologie est le nerf de la guerre à tous les niveaux. Les entrepreneurs sont une « matière émotionnelle » très fragile. Si depuis quelques années ils ont retrouvé une vraie résilience, je garde un souvenir épouvantable du tour de France que j’avais fait à mon arrivée en 2012. Les entrepreneurs pensaient alors que c’était vraiment fini pour eux. Nous essayons de monter des mouvements communautaires d’entrepreneurs solidaires, avec tous les instruments d’un mouvement militant ou politique (une marque, des événements…). Nous nous encourageons les uns les autres, nous partons à l’attaque, nous n’avons peur de rien ! Mais cela prendra quinze ans. C’est le mouvement de la French Fab.

Ce qui m’effraie le plus, c’est la légèreté, l’inconséquence française. Pour parvenir au rebond nécessaire il faut des entrepreneurs très audacieux. Je pense à ces deux entrepreneurs suédois qui ont créé une entreprise de batteries (Northvolt). Sans aller chercher de l’argent à Stockholm, ils ont levé 17 milliards de dollars pour créer leur usine ! Ils ont décroché le soutien de Volkswagen (entré à hauteur de 20 % dans leur capital), ils ont fait du business ! Présentez-moi deux jeunes Français capables de lever 17 milliards de dollars pour monter une usine de batteries à Castres ! Si nous ne les avons pas c’est en raison de notre retard de volonté de puissance. Si les Suédois l’ont gardée c’est parce qu’ils n’ont jamais tapé sur leurs entrepreneurs, pas plus que les Autrichiens, les Hollandais, les Allemands, les Italiens du Nord, tous pays où des Mittelstand profonds se transmettent de génération en génération. Ces entreprises sont rutilantes de capital, investissent, prennent des paris extrêmement audacieux. Rapides, ambitieux, ces industriels peuvent se permettre de mettre des plaques au casino de l’industrie parce que, n’ayant pas été surfiscalisés, ils ont pu accumuler dans la durée. Nous pouvons y arriver si dans les quinze ans qui viennent nous traitons les entrepreneurs et l’industrie française comme les Autrichiens, les Suédois, les Norvégiens, les Danois, les Allemands traitent les leurs. Mais si nous nous remettons, par idéologie, à vouloir « augmenter les impôts des riches », « financer l’État providence » par les entreprises … c’en est fini de l’industrie. Bpifrance aura travaillé pour rien.

Un véritable travail sur l’écosystème des entrepreneurs suppose une quinzaine de milliers de patrons d’entreprises industrielles français heureux d’être les représentants de la grande tradition industrielle française, soutenus jusqu’au sommet de l’État et par la société française, confortés par l’intérêt que leur portent de jeunes demandeurs d’emplois et par la formation assurée à leurs futurs cadres dirigeants par les écoles d’ingénieurs. Nous y travaillons. Nous avons créé un contrat spécial incitant les jeunes à travailler dans les PME industrielles. L’écosystème se construit dans la durée. Des paris industriels limités mais massifs sont nécessaires pour constituer de très grandes unités industrielles qui deviennent elles-mêmes des pôles d’attraction magnétique pour l’écosystème.

Grenoble est une grande réussite française. On peut refaire un Grenoble. Encore faut-il pouvoir y mettre un capital considérable.

Si on veut reconstruire une industrie française les économies devront être faites ailleurs. Accorder 500 millions d’euros de subvention à STMicroelectronics quand les autres investissent des milliards…

Jean-Michel Quatrepoint

Une usine de composants c’est 10 milliards…

Alexandre Saubot

C’est 20 milliards sur du 2 nanomètres [2]. Mais personne en Europe ne fera une usine de 20 milliards.

Louis Gallois

Ils ont payé pour ça. C’était le choix de Strauss [3]. Il a financé Airbus.

Nicolas Dufourcq

Dans le domaine du semi-conducteur il ne faut surtout pas fusionner STMicroelectronics et Infinéon [4]. Ne soyons pas naïfs. Nous savons que cela se terminerait par l’installation du siège social à Munich. Ce serait terminé pour nous !

Jean-Michel Quatrepoint propose d’orienter l’épargne vers l’économie productive. J’ai sur ce point une position un peu différente. Il n’y a aucun problème de financement de l’économie française aujourd’hui. Après tout c’est une bonne nouvelle ! Avec les 130 milliards d’euros de PGE (prêt garanti par l’État) et la liquidité bancaire aujourd’hui un entrepreneur qui veut des fonds propres en trouve. La concurrence est féroce entre les fonds d’investissement pour trouver les entrepreneurs qui veuillent bien ouvrir leur capital. Ils ne veulent pas. Ils veulent du quasi-capital non dilutif avec zéro droit (que, d’ailleurs, ils peuvent trouver !). Aujourd’hui, il n’y a pas de problème de financement de l’économie française. On n’a donc pas besoin des 200 milliards d’euros des épargnants.

En revanche le problème réside dans les préférences collectives du peuple français qui donne un privilège absolu à l’approfondissement constant de la protection aux dépens de la production. Il faut essayer de comprendre pourquoi. Ont-ils peur de la longue vie ? Les autres peuples la redoutent moins parce qu’ils ont des systèmes de retraite par capitalisation. Ils savent que le capital qu’ils ont accumulé leur appartient. Je suggère donc que les 200 milliards d’épargne soient orientés vers la retraite afin que les Français se sentent protégés au travers du PER.

Jean-Michel Quatrepoint

Mon idée n’est pas de mettre le capital dans les entreprises mais de permettre le financement sur le long terme des investissements indispensables. Dans la santé, où il y a énormément à faire. Dans la défense – qui vise aussi à protéger les Français – dont le budget, qui atteint à peine 2 % du PIB (et encore, à cause de la baisse du PIB), doit être augmenté. Dans l’énergie, parce que les Français se sont habitués à avoir une électricité pas chère. Il faut permettre à EDF de financer ses nouveaux SMR (Small Modular Reactor), EPR (Evolutionary Power Reactor) etc. Cela représente entre 50 et 100 milliards d’investissements sur dix ans. Ces dépenses pourraient être couvertes par un emprunt, à charge pour la Caisse des dépôts ou l’organisme financier de redistribuer les sommes au fil des ans aux industriels concernés. Je parle d’emprunts dédiés, étalés dans le temps.

Nicolas Dufourcq

Faut-il recréer un grand ministère de l’Industrie ? nous demandait Monsieur le Ministre. Oui, évidemment. Mais pour une seule raison : pour nous permettre de prendre des décisions très rapides. Or nous sommes d’une lenteur invraisemblable. Un ministère de l’Industrie aurait donc pour mission, accessoirement, de défendre les intérêts de l’industrie (qui se défend plutôt bien toute seule) mais surtout d’accélérer la décision. Quand, dans une concurrence internationale, on doit décider de miser plusieurs milliards d’euros pour avoir une usine en France on ne dispose pas de dix-huit mois mais plutôt de trois semaines.

Jean-Michel Quatrepoint

Il faut poser le problème du ministère de l’Environnement, devenu ministère de la Transition écologique, un ministère tentaculaire qui a récupéré au fil des ans le Développement durable, l’Aménagement, le Logement, l’Energie et le Climat, les Infrastructures, le Transport et la Mer, l’Aviation civile, la Prévention des risques (avec le ministère de la Santé) …

Jean-Pierre Chevènement

M. Nicolas Dufourcq nous confiait qu’en 2012 il avait découvert en prenant ses fonctions des entrepreneurs découragés, dans un état moral épouvantable, accablés d’impôts, de prélèvements divers, souffrant beaucoup de la mentalité des Français qui surévaluent le besoin de protection par rapport à tous les autres.

Puisque nous sommes ici pour dialoguer et débattre amicalement, je voudrais inviter M. Dufourcq à nuancer son propos. La Révolution française nous a légué une culture de guerre civile. Du point de vue des travailleurs de base, les gens qui dominent, les « Cent familles », sont des voyous, des corrompus, des exploitateurs… tandis que les élites se désespèrent d’avoir affaire à un peuple ignare d’imbéciles, de lâches… Pratiquement cette mentalité peut aboutir à ce qui s’est passé à la fin de la Troisième République. Je ne veux pas rafraîchir les souvenirs de ceux qui ont perdu la mémoire de la Commune de Paris mais il s’est quand même passé à ce moment-là un phénomène tout à fait bizarre qui s’est répété avant 1940, quand les élites pensaient que la vraie guerre était entre l’Allemagne et l’URSS tandis que le « populo » refusait de recommencer la boucherie de la Première Guerre mondiale et préférait suivre le Parti communiste qui privilégiait l’intérêt de Moscou sur l’intérêt de la France. Nous devons nous affranchir de ce double regard, je devrais dire de cette double perversion dont chacune se nourrit de l’autre.

Je vais revenir à un discours qui m’est familier, celui de « l’alliance des productifs ». Depuis au moins trente ans Louis Gallois, alors directeur général de l’Industrie, m’entend invoquer « l’alliance des productifs » qui rassemble des travailleurs, qui sont dans la production, et des élites, dès lors qu’elles se comportent d’une manière patriote, dès lors qu’elles ne considèrent pas que seuls comptent leurs intérêts. Le propre de la société dans laquelle nous vivons depuis quarante ans est que le sens du collectif s’y est un peu perdu. Le PDG de Renault, M. Senard, a rédigé un important rapport [5] où il explique qu’il faut redonner du sens, une raison d’être à l’entreprise, associer les différentes parties prenantes à la stratégie de l’entreprise, faire en sorte que le profit ne soit pas le seul principe. Je pense qu’il y a dans ce rapport des mots justes. Il faut trouver un équilibre entre le souci de valoriser l’esprit d’entreprise et, d’autre part, de respecter le travail.

Je donne la parole à M. Alexandre Saubot qui va nous parler des axes, des priorités de la réindustrialisation.

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[1] Le « pacte Dutreil transmission » consiste en une exonération partielle des droits de mutation sur les transmissions à titre gratuit de titres de sociétés ou d’entreprises individuelles. L’objectif du dispositif Dutreil est d’alléger le coût fiscal des transmissions gratuites d’entreprises. (NDLR)
[2] TSMC va graver ses puces en 2 nanomètres (2 milliardièmes de mètre). Ces tranches extrêmement fines de matériau semi-conducteur sont l’un des composants de base de la microélectronique. (NDLR)
[3] Franz Josef Strauss, Ministre fédéral puis Ministre-président de Bavière, était convaincu de l’importance économique et stratégique du secteur aéronautique. Il s’est appliqué avec détermination à soutenir la reconstruction de l’industrie aérospatiale allemande au sortir de la guerre et à favoriser son intégration dans les projets internationaux. Le plus visionnaire de ces programmes, Airbus, est aujourd’hui l’incarnation de la réussite européenne par excellence dans le secteur des hautes technologies. (NDLR)
[4] Infineon est un groupe de semi-conducteurs, spin-off de Siemens AG, créé en 1999 et introduit en Bourse début 2000. C’est le leader mondial du marché des composants pour cartes à puce. Infineon figure parmi les plus grands fabricants de puces électroniques. (NDLR)
[5] Nicole Notat et Jean-Dominique Senard, « L’entreprise, objet d’intérêt collectif », Rapport aux Ministres de la Transition écologique et solidaire, de la Justice, de l’Économie et des Finances du Travail, 9 mars 2018.

Le cahier imprimé du colloque « Comment penser la reconquête de notre indépendance industrielle et technologique? » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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