L’Union européenne au cœur de la nouvelle géostratégie de la transition énergétique, 2030-2040

Intervention de Viviane Du Castel, analyste géopolitique et géostratégique, auteur de Transition énergétique et changement climatique : enjeux et défis géoénergétiques de l’Union européenne, (Connaissances et savoirs, 2017), Choix énergétiques : quels enjeux ? (L’Harmattan, 2015), La sécurité des approvisionnements énergétiques-enjeux et défis pour l’Union européenne, (L’Harmattan, 2014), lors du colloque « Défis énergétiques et politique européenne » du mardi 18 juin 2019.

Comment l’Union européenne, cette grande absente, peut-elle essayer de revenir au cœur de la nouvelle géostratégie de la transition énergétique ?

J’essaierai d’analyser la nécessaire prise de conscience de l’Union européenne de sa dépendance, des divergences qu’il peut y avoir entre les différents États membres mais également des contraintes, le tout dans une configuration de tensions géopolitiques, à l’horizon 2030 ou 2050.

Il est également nécessaire de s’intéresser aux politiques et aux instruments dans leur mise en place, leur évolution et leur vision d’ensemble. Je traiterai à ce propos de deux points plus particuliers : la nécessaire coopération entre les États membres et la place de la politique européenne de sécurité énergétique.

Concernant la nécessaire coopération, j’évoquerai le défi de la coopération France-Allemagne, notamment sur le passage problématique d’une énergie de stock à une énergie de flux tendu, avec toutes les conséquences et les incidences que cela peut avoir sur le plan technique, notamment pour les pays consommateurs, en raison de l’insuffisance de production d’énergie par manque de ressource alternative (éolien, hydraulique et solaire par exemple), mais également sur le plan géopolitique : le contrôle dépend des appareillages et des systèmes électriques, d’où les risques de cyber-attaques, de cyber menaces et les problématiques liées à la révolution de « l’énergie 4.0 » (énergie numérique ou digitale). Les problèmes d’adéquation des réseaux de transport sont également fondamentaux.

Nous sommes face à la nécessité d’un équilibre mutuel entre les modes de production et les conditions climatiques locales. C’est dans ce contexte que sont apparus les Super-grids [1] destinés à relier au niveau régional tous les points de production avec tous les points de consommation. C’est un élément déterminant. Les réseaux électriques de l’Union européenne doivent assurer l’accessibilité de nouvelles installations de production d’électricité, avec des engagements de 40 % de production énergétique d’électricité d’origine renouvelable. Cela pose évidemment des problèmes de réseaux de transport et de distribution d’électricité qui sont de plus en plus à la maille. Il faut également prendre en compte les problématiques de stabilité réglementaire pour que demain nous puissions avoir un véritable système continental.

À propos des piliers de sécurité énergétique, je n’insisterai pas sur les problèmes de mix énergétique de l’Union européenne et la dépendance aux importations d’énergie fossile, M. Appert en ayant parlé très largement. Sur la nécessité de densifier les approvisionnements gaziers je citerai l’exemple du doublement de Nord Stream (et la marginalisation de l’oléoduc Brotherhood qui traverse l’Ukraine). Cela entraîne évidemment des problèmes d’interconnexion au niveau du transport, sachant que le maillage est au niveau de la distribution. Tout cela est à mettre dans un contexte plus global de politique industrielle.

Les divergences entre la France et l’Allemagne sont liées aussi à l’effort de la puissance publique, notamment en ce qui concerne les incitations fiscales ou les subventions. Une grande coordination entre la France et l’Allemagne et une inclusion dans la plaque européenne sont nécessaires. La réduction des gaz à effet de serre est une des problématiques. Je ne reviendrai pas sur l’utilisation du charbon et du lignite dans la production non nucléaire d’électricité en Allemagne, M. Appert ayant bien présenté la question. Il faut également prendre en compte le faible coût du charbon. La dimension politique de l’énergie est un élément majeur des choix des Européens.

Or, concernant les énergies alternatives, notamment les éoliennes, il convient de rappeler qu’en Allemagne, l’opposition aux EnR (énergies renouvelables) est très faible, contrairement à la France.

La France va manquer ses objectifs de transition énergétique en termes d’EnR et l’Allemagne ne répondra pas à ses objectifs de diminution des gaz à effet de serre. Or, il s’agit bien là d’un fort enjeu de stabilité. La France redoute en effet que les conséquences de la fermeture des centrales nucléaires et des centrales à charbon n’entraînent une hausse des besoins énergétiques en provenance de France… énergie nucléaire… Or elle veut éviter un Black out énergétique. De ce fait l’Allemagne craint qu’une sortie rapide du charbon ne la rende encore plus dépendante des importations d’électricité en provenance de France.

Les axes de la politique énergétique européenne sont basés sur une véritable volonté politique, une logique spécifique, une politique de sécurité énergétique, une disponibilité brute pour tous et évidemment l’accessibilité. Les axes de la politique énergétique sont donc bien distincts des moyens.

Les grands enjeux de l’Union européenne, qu’ils soient économiques (mondialisation), sécuritaires (montée des intégrismes, risques cyber, etc.) ou environnementaux (transition énergétique), doivent être replacés dans un contexte global.

Pour cela on a des composants stratégiques :

– maximiser les avantages de l’efficacité énergétique,
– maximiser le déploiement des EnR et l’utilisation d’électricité (consommer au moment où l’on produit). Il faut souligner le rôle du Smart numérique et du digital.
– adopter une mobilité accrue, sûre et connectée,
– développer la bio économie et créer des puits de carbone,
– développer les infrastructures et les réseaux intelligents et les interconnexions adaptées liées (Micro et Smart Grids),
– favoriser une économie circulaire et, pourquoi pas, une industrie européenne compétitive,
– lutter contre les émissions de CO2 résiduel par le captage et le stockage de carbone,
– enfin, prendre en compte le coût pour le consommateur, adopter des réglementations et des normes stables.

Cette transition énergétique à l’horizon 2030 nous met face à de véritables défis pour respecter les engagements de l’Union européenne en matière d’énergies renouvelables :

– déploiement du solaire et de l’éolien,
– fermeture programmée des réacteurs nucléaires allemands en 2022,
– baisse progressive du charbon,
– transformation des systèmes énergétiques selon les 3D (Décentralisation, Décarbonisation et Digitalisation) mais aussi déploiement de la mobilité électrique. Des ruptures technologiques apparaîtront en 2050.

La dépendance énergétique de l’Union européenne n’est pas uniquement due aux importations de pétrole et de gaz (50 % de sa consommation) mais, comme l’a souligné M. Appert, elle concerne aussi les terres rares utilisées dans la production d’énergies renouvelables.

Cette diversification des risques est associée à de véritables tensions sur les approvisionnements.

Des tensions économiques sur les prix (gaz, notamment sur le marché des États-Unis, électricité, pétrole) liées aussi à la stratégie charbonnière de la Chine, à l’augmentation de la demande de GNL en Asie, aux stratégies commerciales influençant les prix à la hausse.

Des tensions géopolitiques, au Moyen-Orient, dans la mer d’Oman (Détroits d’Ormuz, de Bab el Mandeb) ont des conséquences sur le pétrole et le GNL. L’alliance Russie-Arabie saoudite influe sur le prix du brut et impacte le gaz en Asie.

Nous dirigeons-nous vers de nouvelles crises du gaz ?

Le renouvellement des contrats de transit entre transporteurs ukrainiens et Gazprom, en 2020, pose problème, tout comme les décisions sur les mises en service des différents gazoducs (Nord Stream 2, Turkstream). Ceci sur un fond de tensions entre Russie et Ukraine, Russie et États-Unis, États-Unis et Chine.

Concernant la sécurité énergétique de l’Union européenne, nous avons tous en tête la crise du gaz de 2009. Actuellement nous assistons à une hausse du système d’intégration du marché gazier européen et de la résilience. Les interconnexions bidirectionnelles sont de plus en plus nombreuses, en rupture avec le modèle d’entreprise verticalement intégré. Nous allons vers une convergence des prix de gros entre les différents marchés. Des bourses fixent le prix du gaz.

L’Ukraine est intégrée au marché gazier européen (importation de gaz à rebours depuis la Slovaquie) et joue un rôle accru en tant que pays de transit. Les terminaux de GNL permettent le désenclavement de la Pologne et de la Lituanie.

Malgré le projet de diversification du corridor gazier Sud, Gazprom voit augmenter ses parts de marché et profite de ventes très élevées.
Les consommateurs européens bénéficient d’un gaz moins cher.

Demain, quel sera le panorama ?

Il dépendra de conditions géopolitiques.

Le rachat des opérateurs de transports et de distribution électriques est un enjeu de sécurité énergétique. On pense aux interconnexions transfrontalières et à la présence chinoise, déjà importante au Portugal et en Grèce. Les transporteurs et distributeurs pourraient passer sous dépendance d’États extra-européens à l’image des mécanismes économiques et financiers.

Il sera aussi marqué par la volonté affichée de la Chine, à horizon 2030, d’une intégration électrique au niveau eurasiatique et, le cas échéant, d’un partage de la sécurité énergétique des États membres.

Les problématiques technologiques et réglementaires seront aussi des éléments majeurs (réseaux électriques intelligents, normes européennes) de Smart Grids vers une normalisation sur des standards européens propres. De même, un appui est nécessaire sur la prédominance continentale sur les réseaux électriques de nouvelle génération.

L’énergie est donc un axe essentiel et incontournable de la croissance économique et du développement social.

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Madame.

Vous avez souligné, après M. Appert, l’importance de la crise ukrainienne en 2014. Avant cette crise, l’Ukraine était intégrée dans le système russe (elle l’est toujours plus ou moins, en réalité, malgré les désaccords entre le gouvernement russe et le gouvernement ukrainien) et l’approvisionnement se faisait à un prix modéré de la Russie vers l’Ukraine. Depuis 2014, c’est beaucoup plus difficile. À noter quand même que la Russie n’a pas coupé le gaz à l’Ukraine. Avant cela était intervenue la mise en service du Nord Stream 1.

Comment expliquer la contradiction entre l’Energiewende de 2011, décidée par l’Allemagne de Mme Merkel et l’attitude de l’Allemagne lors de la crise ukrainienne (elle avait réagi sur un plan de principe d’une très grande fermeté, d’une très grande rigueur) ? Y a-t-il une cohérence entre ces deux politiques dont l’origine est quand même très largement en Allemagne ?

Viviane Du Castel

Concernant l’Energiewende, la chancelière Merkel a été contrainte de donner une réponse politicienne à une question politique, plus qu’à une véritable question énergétique. Son repositionnement actuel sur cette question montre que c’était plus une réponse de politique politicienne qu’autre chose.

La réaction allemande lors de la crise ukrainienne est due aussi aux relations particulières qu’entretiennent depuis longtemps l’Allemagne et la Russie. L’Ukraine étant un pays de transit, je pense que la réponse est aussi « en transit » dans les relations entre la Russie et l’Allemagne.

Jean-Pierre Chevènement

Les relations entre la Russie et l’Allemagne sont complexes. On observe deux orientations : l’Ostpolitik, à laquelle je rattacherais la politique de Helmut Kohl, et la politique de fermeté, de durcissement, menée par Mme Merkel et les libéraux allemands (pas M. Genscher mais son successeur). On peut donc parler de pile et face dans la politique allemande.

Dans toutes ces questions énergétiques, la grande question est finalement : Qui décide et en fonction de quoi ?

Quelle est la logique de toutes ces décisions qui, prises séparément, peuvent se défendre ou pas ? Quelle est la logique d’ensemble pour qui veut comprendre ? Est-ce simplement la résultante d’un rapport de force ? Ou bien y a-t-il une logique sous-jacente et quelle est-elle ?

Voilà, Monsieur le président, la question que nous vous posons.

—–

[1] Système de transport de l’électricité utilisant principalement le courant continu, conçu pour faciliter la production d’énergie d’origine renouvelable dans des régions retirées et leur transport jusqu’aux centres de consommation Capables de transporter de grandes quantités d’électricité sur de longues distances grâce aux technologies de Smart grids, ces réseaux électriques de grand transport permettront à l’Union européenne de développer une approche régionale de la gestion de ses ressources électriques, et donc de transporter l’énergie produite au Nord du continent (éolien en mers du Nord de l’Europe, hydraulique en Norvège) vers les centres de consommation au Sud.

Le cahier imprimé du colloque « Défis énergétiques et politique européenne » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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