Conclusion de Jean-Pierre Chevènement

Intervention de Jean-Pierre Chevènement, Président de la Fondation Res Publica, au colloque « La démographie en Europe et ses répercussions économiques et sociales » du 24 octobre 2016.

Nous parlons de questions difficiles. Il faut savoir reconnaître les réalités.
Par expérience – mais je n’ai pas tous les chiffres qui permettraient de corroborer cette expérience – je pense qu’il y a quand même des problèmes d’intégration redoutables que vous semblez un peu sous-estimer.

Je citerai quelques faits : Les attentats en France et ce qu’ils ont révélé, le Brexit, ce qui s’est passé en Allemagne avec les déclarations de Mme Merkel et la montée de l’AfD dans un certain nombre de Länder, les élections régionales françaises où le Front national a obtenu 6,8 millions de voix…

S’il n’y a pas là des indicateurs d’alerte, je ne sais pas ce dont on parle !
La réalité, c’est qu’il y a des problèmes que nous ne devons pas occulter.

D’expérience, je connais les problèmes de l’échec scolaire, ceux de la délinquance, je sais comment celle-ci peut prospérer dans certains quartiers où, pour des raisons diverses, la police pénètre difficilement et où les informations circulent extrêmement mal. C’est la caractéristique d’un certain nombre de systèmes sociaux très largement liés à l’immigration et à la famille endogamique. Faire comme si ces problèmes n’existaient pas c’est refuser de regarder la réalité en face. Pour la dominer il ne faut pas dénier ce qu’elle est et ce qu’elle présente comme difficultés.

Nous avons entendu des exposés extrêmement intéressants. On a trouvé des solutions : faire voter les bébés et faire travailler les vieux, y compris par des « mini-jobs », jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus !

D’une manière générale, bien que n’étant pas libéral, je crois aux systèmes d’autorégulation, ne serait-ce que l’inflation qui, à la fin, met tout le monde d’accord. « L’euthanasie des rentiers » permet aussi de restructurer les dettes et de résoudre les problèmes qui sont au cœur de la politique qui découle des accords de Maastricht.

Ce que nous avons entendu des précédents exposés révèle l’existence de conflits entre ceux qui tiennent à leur bas de laine (les vieux) et ceux qui considèrent que, dans la « lutte des âges », ils ont finalement le dessous (les jeunes). C’est une réalité.

On a parlé aussi de l’opposition entre les pays européens qui attirent et ceux qui perdent de la population. Ce problème des migrations des pays périphériques, des pays méditerranéens vers les pays du Nord est au cœur même du fonctionnement de la zone euro.

Je suis tout à fait favorable à l’intégration, absolument essentielle dans le modèle républicain français pour pouvoir maintenir un pays ouvert, ce qui est non seulement souhaitable mais nécessaire. Cette intégration ne va pas de soi, il faut être conscient que c’est difficile. Au-delà d’une question d’argent, c’est très probablement une question de mentalité, de culture, de valeurs communes. Or les valeurs communes ne s’acquièrent pas facilement. La terrible violence de la société française, les agressions contre les policiers et les enseignants, sont aussi des indicateurs d’alerte. Cela tient probablement à bien d’autres choses que l’immigration. Vous avez raison de dire que cela tient aussi à la désagrégation du système de la transmission, bref de la crise de l’Ecole républicaine.

Cela tient aussi au chômage. Comme le disait M. El Mouhoub Mouhoud, les États-Unis connaissent une croissance deux fois plus importante que celle de l’Europe, ce qui favorise l’intégration et limite les écarts en termes de chômage. En effet, les États-Unis ont un taux de chômage de 5 % contre 10 % à 12 % en Europe.

Regardant les tendances générales de la démographie, je constate qu’on prévoit que l’Afrique subsaharienne double sa population… Elle l’a déjà doublée en trente ou quarante ans, avec 700 millions d’habitants. L’Afrique du nord du Sahara a à peu près réalisé sa transition démographique, sauf, me dit-on, en Égypte et en Algérie où on observe des retournements de l’indice de fécondité. Selon une projection, en 2100 la population de l’Afrique serait de 4 milliards d’habitants ! Nous avons tous à l’esprit un exposé que nous avait fait Serge Michailof, auteur de « Africanistan: L’Afrique en crise va-t-elle se retrouver dans nos banlieues ? » [1]. Il s’appuyait sur les travaux de Paul Collier pour montrer le rôle des diasporas que le Professeur Dumont a évoqué : la diaspora, sorte de « bureau d’accueil », facilite le flux des pays d’émigration vers les pays d’immigration.

M’intéressant à ces problèmes, en 1998-1999, j’avais lancé le concept de co-développement. J’avais essayé d’influer sur la politique européenne au conseil de Tampere [2]. Il faut absolument aider ces pays à se développer. Les taux de fécondité (5, 6 ou 7 enfants par femme au Niger) dans les pays du Sahel – du caillou ! – font réfléchir. Bien sûr la migration se fera d’abord vers le Golfe de Guinée mais elle n’y restera pas.

Je ne crois pas qu’il soit possible d’accueillir quiconque veut s’installer sur le sol européen. Mme Merkel vient d’en faire l’épreuve. Il faut donc résoudre ce problème, en ayant une vision « en amont » qui ne me paraît pas du tout exister aujourd’hui. J’ai vu avec plaisir que Mme Merkel est allée faire une tournée en Afrique, en commençant par le Niger. Je pense que ces problèmes ne peuvent être sous-estimés. Ils sont forcément très impressionnants et il faut les traiter d’une manière non irénique car ce sont de vrais problèmes à venir. Si nous voulons éviter des dérives que nous-mêmes considèrerions comme inacceptables, il vaut mieux prendre le taureau par les cornes et voir ce qu’on peut faire pour maîtriser une équation qui est forcément difficile si les chiffres que j’ai avancés sont les vrais.

Ce n’est qu’un aspect de la question auquel s’ajoutent tous les aspects évoqués précédemment qui sont bien réels et vont modifier la carte géopolitique de l’Europe. Je ne sais pas comment cela peut se corriger. Je vois que les Allemands mènent dans le domaine du numérique une politique infiniment plus ambitieuse que la nôtre : Ils ont 200 000 robots quand nous en avons 30 000. La révolution numérique est une façon d’échapper à l’étreinte de la démographie.

Nous sommes en face d’immenses problèmes dont la solution implique imagination et volonté.

——
[1] Lors du colloque « Le modèle français d’intégration », organisé par la Fondation Res Publica le 23 novembre 2015, M. Serge Michailof, chercheur associé à l’IRIS, auteur de « Africanistan: L’Afrique en crise va-t-elle se retrouver dans nos banlieues ? » (14 octobre 2015, Fayard), était intervenu sur le thème « Pouvons-nous, devons-nous, accueillir tous les migrants ? » (https://www.fondation-res-publica.org/Pouvons-nous-devons-nous-accueillir-tous-les-migrants_a936.html).
[2] Le Conseil européen a tenu à Tampere, les 15 et 16 octobre 1999, une réunion spéciale consacrée à la création d’un « espace de liberté, de sécurité et de justice » dans l’Union européenne.

Le cahier imprimé du colloque « La démographie en Europe et ses répercussions économiques et sociales » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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