Élever le niveau éducatif de la nation

Intervention de Joachim Le Floch-Imad, directeur de la Fondation Res Publica, auteur, notamment, de Main basse sur l’Éducation nationale (Le Cerf, 2025), lors du colloque "Le modèle social français a-t-il un avenir ?" du mercredi 26 novembre 2025.

Madame la Présidente, chère Marie-Françoise,

Avant de vous répondre sur le lien entre niveau éducatif, base productive et financement du modèle social, je commencerai par rappeler qu’il n’est pas anodin, vu l’affaissement qui frappe notre pays, que l’on s’interroge sur ce qui est arrivé à notre système éducatif.

C’est une constante en effet dans notre histoire républicaine : à chaque fois que la France s’est trouvée en proie au doute, elle s’est tournée vers son école pour y chercher le remède à ses malheurs et la force de résister à ses déconstructeurs.

C’est Condorcet dont les Cinq mémoires sur l’instruction publique étaient lues clandestinement alors que la Terreur faisait rage.

C’est Hippolyte Carnot qui rédigeait son grand plan pour l’instruction publique alors que la France était défaite à Waterloo.

C’est Jules Ferry et Ferdinand Buisson qui façonnaient l’école des Hussards noirs après la chute de Napoléon III.

C’est le général de Gaulle, enfin, qui refondait Sciences Po et l’ENA au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Un tel sens de l’État se fait rare aujourd’hui. Et lorsque nous tournons les yeux vers notre école, nous n’y découvrons plus l’antidote à nos maux, mais l’image même d’un effondrement protéiforme.

I- La réalité de la chute du niveau éducatif

Effondrement de l’école comme institution tout d’abord, l’Éducation nationale ne donnant plus aux professeurs les moyens de leur mission, si bien que seulement 4 % des enseignants se sentent aujourd’hui soutenus par la société, le pire taux de tout l’OCDE selon l’enquête TALIS.

Effondrement du climat disciplinaire, qui entrave la transmission des savoirs et compromet l’indispensable apprentissage de la maîtrise de soi.

Effondrement de l’ascenseur social, au prix d’une résurgence des déterminismes de la naissance.

Effondrement, enfin, et ce sera le cœur de mon intervention, du niveau éducatif de la nation, et ce en dépit de l’inflation des diplômes et des mentions. À titre d’exemple, le taux de réussite au Baccalauréat général atteint 96,4 %, avec une augmentation des mentions TB de 1157 % en 25 ans.

Le niveau des jeunes Français n’a quant à lui pas augmenté dans une proportion similaire, si bien que certains discours – par exemple l’ouvrage des sociologues Christian Baudelot et Roger Establet Le niveau monte (1989) – se sont peu à peu fracassés sur le mur de la réalité.

Je pense bien sûr à ces 85 % de professeurs qui affirment, dans un sondage OpinionWay pour Hexagone, que le niveau scolaire « s’est dégradé ».

Je pense aux évaluations nationales annuelles du ministère, publiées dans l’indifférence quasi-générale, qui montrent qu’un collégien sur deux ne maîtrise pas les attendus élémentaires en français et en mathématiques, avec la moitié des sixièmes qui est incapable de dire combien de ¼ d’heures il y a dans ¾ d’heures.

Je pense en outre aux enquêtes internationales toutes plus alarmantes les unes que les autres :

  • L’étude TIMSS qui classe les écoliers français en dernière position en maths à l’échelle européenne et entre le Kazakhstan et le Monténégro au niveau mondial ;
  • L’étude PIRLS, selon laquelle la France serait 16e sur 19 en lecture dans l’Union européenne ;
  • Et, bien sûr, l’étude PISA, où la France arrive en 26e position en mathématiques et en culture scientifique, avec une chute sans précédent dans le dernier volet (- 45 points).

Ce déclassement éducatif frappe tous les milieux socio-économiques, tous les types d’établissements et tous les profils d’élèves, y compris les meilleurs. Selon TIMSS, seuls 2 % d’élèves français ont ainsi un niveau avancé en mathématiques contre 50 % à Singapour et en Corée du Sud.

Les problèmes ne s’arrêtent néanmoins pas aux portes du secondaire. Seuls 27 établissements français d’enseignement supérieur figurent ainsi dans le top 1000 du classement de Shanghai (et une seule université dans le top 30, en l’occurrence Paris-Saclay).

Il y aurait enfin beaucoup à dire sur le décrochage des compétences des adultes, en particulier en littératie, numératie et résolution de problèmes. L’enquête PIAAC de l’OCDE est ainsi particulièrement sévère à notre endroit, d’où le cri d’alerte du directeur de son département d’éducation au mois de septembre dans Marianne : « En France, il y a des adultes qui ont passé des années à l’école et parfois à l’université et qui n’ont même pas les compétences à l’écrit d’un enfant de 10 ans. »

II- L’impact du déclassement éducatif sur l’économie française

L’effondrement du niveau, que je viens d’étayer par ces quelques données, emporte des conséquences dans tous les domaines. L’un d’eux nous occupe tout particulièrement ce soir : il s’agit du lien entre notre déclassement éducatif et notre difficulté à préserver la vitalité d’un système productif qui conditionne aussi bien notre rang dans le concert des nations que la pérennité d’un modèle social.

Emmanuel Todd a écrit des pages tout à fait éclairantes sur ce sujet dans L’illusion économique, ouvrage dans lequel il montre, exemples à l’appui, que de ce que vaut l’école aujourd’hui dépend la vigueur de l’économie demain. Dans un registre plus universitaire, je vous renvoie aux travaux des économistes Eric Hanushek et Ludger Woessmann, qui montrent qu’un gain de 25 points à PISA peut représenter jusqu’à 30 % de PIB supplémentaire à l’horizon 2100. La réalité que nous vivons correspond à l’exacte opposée de cette modélisation puisque, dans le dernier cycle PISA, la France a perdu 21 points en maths. Une note de la Direction générale du Trésor, de décembre 2025, concluait dans le même sens[1] : « L’OCDE estime qu’une augmentation en France du score moyen des élèves au test PISA pour atteindre la moyenne des dix pays de l’OCDE les plus performants en compréhension de l’écrit, en culture scientifique et en culture mathématique, augmenterait à terme la productivité de 2,7 %. La composante de la productivité liée à l’innovation constitue un facteur clé de croissance à mesure qu’un pays se rapproche de la frontière technologique. »

À cet impact à long terme de la performance éducative sur la croissance, l’innovation et la productivité, s’ajoute le coût à court terme que représente le décrochage scolaire pour les finances publiques.

  • D’une part, dans le secondaire, où 75 000 jeunes quittent notre système éducatif sans diplôme, avec un coût pour la société évalué à 340 000 euros par décrocheur.
  • D’autre part, dans l’enseignement supérieur, où seulement 36 % des étudiants obtiennent leur licence en trois ans et où l’échec en premier cycle universitaire nous coûte 534 millions d’euros par an selon la Cour des comptes.

Le délitement éducatif dont témoignent ces données est étroitement corrélé au chômage des jeunes, qui demeure à un niveau très élevé : 18,8 % de la population active des 15-24 ans. Un chiffre en augmentation chez les diplômés de l’enseignement supérieur, en particulier en sciences humaines, où les chances de se retrouver au chômage à l’issue des études sont deux fois plus importantes que dans les filières scientifiques.

La mise en regard de ces éléments fait apparaître un paradoxe cruel : jamais notre école n’a autant compromis l’avenir économique de la nation qu’à un moment où elle ne jure plus que par la notion d’« employabilité ». Je pense bien sûr aux discours des ministres successifs, à commencer par Élisabeth Borne qui affirmait en mars dernier qu’il faut se préparer « dès la maternelle » à « se projeter dans une formation et un métier ». Je pense surtout à l’imaginaire néolibéral et managérial qui irrigue de la Commission européenne à la rue de Grenelle, en passant par l’OCDE, l’ONU et Bercy. Autant d’instances dont on ne soulignera jamais assez le travail de sape pour transformer l’école en prestataire de services, imposer l’approche par compétences et instiller l’idée que les élèves n’auraient plus à apprendre et comprendre, mais à acquérir des savoir-être et des
savoir-faire.

On ne relèvera pas le niveau éducatif de la nation tant qu’on n’aura pas rompu avec ce glissement idéologique qui a brouillé les finalités de notre école, sur fond de navigation à vue, au gré de toujours plus d’effets d’annonce et de débats périphériques, à l’instar de la récente convention citoyenne sur les temps de l’enfant, exemple éloquent s’il en est.

III – Les voies et moyens du rebond

Ce rappel liminaire étant fait, nous pouvons désormais aborder plus concrètement les voies et moyens du rebond.

Il faut d’abord revoir l’allocation des moyens et interrompre le recul de la dépense publique d’éducation en part du PIB (de 4,3 % en 1980 à 3,7 % en 2020 !), alors même que celle-ci est déjà artificiellement alourdie par le poids de la bureaucratie et des retraites. Parce que les bénéfices des investissements éducatifs ne se manifestent qu’à long terme, leur pertinence a été sous-estimée et le
court-termisme budgétaire érigé en règle.

Cet effort accru en faveur de l’école doit aller de pair avec une hausse ambitieuse du budget de la recherche. Alors que la France demeure la 7ᵉ puissance économique mondiale, elle a glissé en deuxième division en matière de dépense intérieure de R&D : 2,2 % du PIB seulement, loin de l’objectif des 3 % fixé par la stratégie Europe 2020 et très en deçà d’Israël (5,5 %), de la Corée du Sud (5 %), des États-Unis (3,5 %), du Japon (3,4 %) et de l’Allemagne (3,1 %). Il y a donc urgence à réaffirmer que la recherche est une priorité nationale, à mieux rémunérer nos chercheurs pour retenir les talents, et à investir massivement dans les technologies de rupture. L’expérience de 1981-1982 devrait nous inspirer en ce sens : redonner à la recherche un ministère autonome, distinct de l’enseignement supérieur, afin de la reconnecter pleinement aux logiques productives et technologiques.

Parallèlement à la question des moyens – qui n’épuise pas le sujet – il faut envisager des politiques publiques de rupture. La première consiste à recentrer l’école sur les fondamentaux : le français, auquel on a retiré près de 700 heures d’enseignement par élève en cinquante ans, et bien sûr les mathématiques. Malgré son 2ᵉ rang mondial au palmarès des médailles Fields, la France n’est plus que l’ombre d’elle-même dans cette discipline ô combien décisive pour la performance économique, l’innovation et le rayonnement technologique. Un rebond est donc nécessaire à tout niveau : à l’université ; dans le secondaire – notamment en terminale, où la réforme du lycée a fait perdre 18 % des heures de mathématiques ; et surtout en primaire, où les difficultés sont telles qu’il faut reprendre les choses à la base, en commençant par la formation des instituteurs. Trop souvent issus de filières littéraires ou des sciences de l’éducation, les professeurs du premier degré se retrouvent démunis pour enseigner les mathématiques. D’où la nécessité d’améliorer leur formation disciplinaire et casser la mainmise de l’université sur les maquettes pédagogiques, ce qui n’est pas prévu pour les futures « licences professorat des écoles ». Mais je n’en dis pas plus sur ce point et vous renvoie au séminaire que la Fondation avait organisé en 2021[2], celui-ci demeurant, je crois, d’une actualité brûlante.

Pour élever le niveau éducatif de la nation, il y a en outre urgence à repenser l’orientation. Je pense en particulier à l’offre de formations universitaires. Sans verser dans l’utilitarisme, on peut se demander s’il est raisonnable de laisser faire l’emballement quantitatif des inscriptions dans certaines filières et si la France a réellement vocation à diplômer chaque année autant de sociologues que le reste de la planète (de mauvais sociologues de surcroît). 26 % des étudiants en licence s’inscrivent en sciences humaines, contre 22 % dans l’OCDE. Et seulement 19 % des jeunes Français font le choix d’un parcours scientifique à l’université, une proportion qui devrait nous inquiéter, en particulier pour les filles qui sont de plus en plus nombreuses à tourner le dos aux mathématiques. L’abandon à bas bruits de ces filières devrait nous inquiéter compte tenu du fait que le nombre d’emplois en lien avec les mathématiques va exploser et que l’économie française devra recruter près de 100 000 ingénieurs et techniciens par an d’ici 2035 (Institut Montaigne).

Au-delà de la question de l’orientation à l’université, c’est celle de la massification qui se pose. Alors que la France compte huit fois plus d’étudiants dans le supérieur que dans les années 1950, nos gouvernants confondent trop souvent élévation du niveau éducatif et inflation des diplômes, au prix d’une quasi-disparition de la sélection qui ignore les réalités de l’économie. Selon l’INSEE, 60 % d’une génération atteint désormais un niveau Bac +2, alors que
55 % des emplois en France sont conçus pour des profils titulaires du bac ou d’un diplôme inférieur. Résultat : notre pays produit toujours plus de Bac +5 socialement déclassés, dont les diplômes sont dévalués et les perspectives professionnelles bouchées. L’âge moyen du premier emploi stable en France est ainsi de 27 ans, contre 23 ans en Allemagne. Un écart qui se reflète dans le faible taux d’activité de notre jeunesse. Ce système, qui enferme artificiellement dans un même moule généraliste, est devenu intenable :

  • du point de vue des élèves, dont on nie la singularité des vocations ;
  • du point de vue de la société dont la stabilité est menacée par la surproduction d’élites précarisées et frustrées[3] ;
  • et enfin du point de vue de notre économie, tant la massification universitaire empêche de pourvoir les besoins de main d’œuvre et freine la croissance.

Pour sortir de ce cercle vicieux, il faudrait flécher davantage d’élèves vers les voies technologiques et professionnelle. On pourrait à cet égard faire évoluer le collège unique, non pour revenir au système structurellement inégalitaire qui précédait la loi Haby, mais pour en faire un « collège modulaire », permettant à chacun de valoriser ses talents spécifiques. Il s’agirait concrètement de proposer une pré-orientation vers la voie technique dès la 4e, incluant des temps d’immersion professionnelle, de développement des savoirs manuels et de découverte des métiers au cœur du nécessaire effort productif : chaudronnier, couvreur, soudeur, tuyauteur, etc.

Cette refondation du secondaire serait d’autant mieux comprise et acceptée si elle s’accompagnait d’un plan de revalorisation de l’enseignement technique et de l’apprentissage qui, à l’inverse de notre voisin suisse, restent les parents pauvres de notre système éducatif : écrémage des filières sans débouchés ; priorité donnée aux métiers de demain, par exemple dans le numérique avancé ; articulation plus étroite entre la carte des formations et la carte de l’industrie ; rétablissement du Bac pro en 4 ans ; fléchage accru des lycées de la voie pro vers les certifications de spécialisation et les CAP.

– – –

Pour conclure, je dirai que les mesures évoquées au fil de mon propos ne suffiront pas à elles seules : elles ne constituent qu’un point de départ. Vu l’abîme dans lequel nous avons plongé et l’affaissement plus général de la société, le redressement éducatif exigera une résolution à toute épreuve, inscrite dans la durée.

Mais rien ne serait plus dangereux que de céder à l’idée d’une fatalité. Il suffit d’observer ce qui s’est fait ailleurs pour mesurer la vertu du volontarisme politique. Je pense aux réformes engagées aux États-Unis dans les années 1980, après la publication du rapport A Nation at Risk, quand l’éducation fut érigée en enjeu de sécurité nationale et recentrée sur les fondamentaux après des décennies d’errements socio-constructivistes.

Plus récemment, l’État Mississippi est passé du 49ᵉ au 7ᵉ rang national en lecture au primaire en moins de dix ans – preuve qu’une politique cohérente peut produire des effets rapides. L’Angleterre, elle, a opéré dans les années 2010 un rattrapage spectaculaire : grâce à un enseignement plus explicite et à une exigence disciplinaire renforcée, elle est aujourd’hui 4e mondiale en lecture à PIRLS et
1ère puissance européenne en mathématiques à TIMSS.

À ces exemples, on pourrait ajouter le Portugal des années 2000, la Pologne ou encore l’Estonie : autant de pays qui démontrent que, même lorsqu’il est très tard, il n’est jamais trop tard. Ces précédents doivent nous aider à trouver en nous-même l’élan nécessaire au rebond et la force d’y croire encore. L’école a fait la France hier. À chacun désormais de refuser qu’elle la défasse et la tiers-mondise demain.

Marie-Françoise Bechtel

Merci beaucoup pour cet exposé très net, précis, citant les bons chiffres au bon moment, en même temps pouvant créer un certain découragement chez ceux d’entre nous qui ont déjà traité ici même la question du redressement éducatif en matière technique et technologique (vous vous y êtes d’ailleurs référé). Cela rend la chose un peu décourageante surtout si on se réfère à ce que Jean-Pierre Chevènement – comment ne pas y penser ? – avait essayé de faire également en matière éducative mais aussi, et auparavant, en matière de recherche, avec les Assises de la recherche dès 1981-1982. Comment n’être pas quelque peu découragé ? Cependant, bien sûr il ne faut pas l’être. Mais pour ne pas rester dans le pur prescriptif, il faut en effet – vous l’avez souligné – une prise de conscience importante de la classe politique et de la nation tout entière. Mais il faut aussi comprendre ce que des politiques à moyen terme pourraient donner avec des lois de programmation qui ne seraient pas sans effet et qui seraient en cohérence et permettraient peut-être d’obtenir des objectifs qu’en creux vous avez très bien dessinés.

Merci beaucoup, donc. Nous allons passer à l’exposé de Tristan Claret-Trentelivres qui va nous mener dans un domaine tout à fait différent, encore que très complémentaire à tout ce que nous avons dit jusqu’ici, celui de la question démographique.


[1] Direction générale du Trésor, « La performance du système éducatif en France : quels enjeux économiques ? », n°377, décembre 2025.

[2] « La formation des professeurs des écoles, un enjeu majeur pour le XXIe siècle », séminaire organisé par la Fondation Res Publica, le 19 mai 2021.

[3] Voir sur ce sujet : Peter Turchin, Le chaos qui vient : Élites, contre-élites, et la voie de la désintégration politique, Paris, Cherche Midi, 2024 (trad. Peggy Sastre).

Le cahier imprimé du colloque « Le modèle social français a-t-il un avenir ? » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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