Accroître la production pour conserver la générosité de la protection sociale

Intervention de Patrick Artus, économiste, membre du Cercle des économistes, auteur, notamment, de La France réinventée : pour un nouveau modèle social français et européen (Odile Jacob, 2025), lors du colloque "Le modèle social français a-t-il un avenir ?" du mercredi 26 novembre 2025.

Bonsoir à tous.

Le plus urgent pour sauver le modèle social français n’est pas de baisser les dépenses mais d’augmenter les recettes. Telle est la thèse – peut-être un peu différente de la thèse usuellement défendue – que je vais défendre. Et je vais essayer de voir quelles recettes pourraient être augmentées et comment.

Effectivement, les chiffres ne sont pas bons. Le déficit total de la France (État, collectivités locales, administration de la sécurité sociale) est de 5,4 % du PIB cette année. Probablement sera-t-il à peine inférieur l’année prochaine. On observe cette année un déficit de l’assurance maladie de 15 milliards d’euros. Selon la Cour des comptes le déficit des régimes de retraite, 7 milliards d’euros cette année, atteindra 30 milliards d’euros en 2045. Des chiffres très inquiétants peuvent être obtenus : pour stabiliser le taux d’endettement public il faudrait aujourd’hui réduire le déficit public de 130 milliards d’euros. Les débats à l’Assemblée nationale qui auraient pu aboutir à une réduction du déficit public de 5 à 10 milliards d’euros entre cette année et l’année prochaine ne sont qu’un très petit avant-goût de ce qu’il faudrait faire si nous ne parvenons pas à dynamiser l’économie.

On attribue assez souvent les difficultés budgétaires de la France à la trop grande générosité des prestations sociales. Je vais me concentrer sur les dépenses publiques de retraite et d’assurance-maladie. Les dépenses publiques de retraite, si on inclut les pensions de réversion, atteignent 14,5 % du PIB cette année (un peu moins de 12 % du PIB pour l’ensemble de l’Union européenne). Les dépenses de santé atteignaient l’année dernière 11,7 % du PIB (10 % du PIB dans les autres pays de l’Union européenne). Nos dépenses publiques de santé et de retraite représentent donc 4,5 % du PIB de plus que dans l’ensemble des pays de l’Union européenne. Selon une association d’idées erronée mais fréquente, puisqu’il faut réduire de 4,5 % du PIB le déficit public pour stabiliser le taux d’endettement public et que nos dépenses de santé et de retraite sont précisément 4,5 % du PIB au-dessus de ce qu’elles sont dans les autres pays européens, il suffirait de ramener les dépenses publiques de retraite et de santé au niveau des autres pays européens pour stabiliser le taux d’endettement public… et cela rapporterait 130 milliards d’euros ! Cette explication n’est pas convaincante, n’est pas la bonne piste, d’autant plus qu’une réduction très forte des dépenses de retraite et de santé aurait un effet négatif sur l’activité et, par effet d’entraînement, réduirait encore la croissance et les recettes fiscales. 

Quand on étudie un peu plus avant les choses on ne voit pas qu’il y ait une générosité des régimes de retraite et de santé trop forte ou très supérieure aux autres pays européens. Des chiffres assez fantaisistes circulent, par exemple sur le taux de remplacement des retraites. Le calcul d’Eurostat – qui fait référence – calcule le taux de remplacement des retraites en rapportant la pension moyenne des personnes âgées de 65 à 75 ans au revenu salarial moyen des personnes âgées de 50 à 60 ans. On entend que les retraités gagnent plus que les actifs mais si on calcule rigoureusement le taux de remplacement il est de 59 %, ce qui est exactement le chiffre moyen de l’Union européenne. Par exemple, en Espagne et en Italie il est de 75 %. Donc le système de retraite n’est pas particulièrement généreux vu du niveau des revenus de remplacement qu’il procure aux Français. Il en est de même pour le système de santé. Le nombre de lits d’hôpital par millier d’habitants est de 5,8 en France, de 7,9 en Allemagne. Et le nombre de médecins pour 100 000 habitants, de 317 en France, est de 428 en Allemagne et de 347 pour l’ensemble des pays de l’Union européenne. Nous avons donc moins de médecins, moins d’hôpitaux. Pour rationaliser les dépenses de santé, sans doute faudrait-il regrouper nombre de petits hôpitaux et mieux coordonner la médecine de ville et l’hôpital. Mais les grands indicateurs de générosité des systèmes de retraite et des systèmes de santé ne révèlent pas une générosité trop importante de ces systèmes en France par rapport aux voisins européens.

En réalité je crois que le problème de la protection sociale, et, plus largement, du budget de l’ensemble de l’administration publique, est un problème
macro-économique.

Trois pistes peuvent être suivies.

Beaucoup de gens se concentrent sur la durée annuelle du travail. Je rencontrerai demain matin dans un colloque un contradicteur, Xavier Fontanet qui a écrit des livres entiers sur le fait que les Français travaillent peu. Mais quand on regarde la durée annuelle du travail pour les salariés à temps plein, les salariés à temps partiel et les non-salariés, on arrive à une durée annuelle du travail de 1607 heures en France, 1548 heures en Allemagne et 1364 heures aux Pays-Bas. Donc, si la faiblesse de la durée annuelle du travail peut être un peu corrigée cela reste une piste assez marginale.

En réalité deux pistes extrêmement sérieuses permettent d’expliquer les problèmes des régimes de protection sociale et, plus globalement, les problèmes d’équilibre budgétaire : la piste de la productivité et la piste du taux d’emploi.

Le taux d’emploi en France (proportion des gens âgés de 15 à 64 ans qui ont un emploi) est exactement de 69 % au troisième trimestre de cette année (78 % en Allemagne, autour de 80 % dans les pays nordiques et aux Pays-Bas). Les taux d’emploi anormalement faibles en France sont essentiellement le taux d’emploi des jeunes (40 % pour les moins de 25 ans, 60 % en Allemagne), et le taux d’emploi des 60-64 ans (42 % en France, 60 % en Allemagne et encore plus élevé dans les pays nordiques). La France avait le taux d’emploi de l’Allemagne au début des années 2000 mais l’Allemagne a progressivement augmenté son taux d’emploi tandis que la France ne l’augmentait que très peu. Si la France avait le taux d’emploi de l’Allemagne notre niveau d’emploi serait plus élevé de 13 % et nous devrions faire appel à une immigration massive – ou cela ramènerait de nombreuses personnes sur le marché du travail – et notre niveau de PIB serait 10 % plus élevé (les nouveaux emplois ont une productivité plus faible que la moyenne des emplois). Nos recettes fiscales additionnelles atteindraient un peu plus de 5 % du PIB. L’équilibre budgétaire serait donc atteint aujourd’hui et nous nous poserions la question d’utiliser cette marge de manœuvre budgétaire pour financer l’éducation, la santé, le numérique, la transition énergétique… et non la question de réduire les dépenses publiques !

Le premier problème est le système éducatif. Toutes les enquêtes montrent la dégradation continuelle du niveau des élèves dans toutes les matières. Ce qui m’inquiète le plus est la dégradation du niveau des élèves dans les matières scientifiques, bien mesurée par l’enquête TIMSS (Trends in Mathematics & Science Study).

Je crois d’autre part qu’il faudrait adopter des règles automatiques des systèmes de retraite. On ne peut pas avoir un système de retraite déficitaire. La Suède par exemple a des règles automatiques d’équilibre du système de retraite. Le système de retraite doit être équilibré. L’âge de la retraite suit l’espérance de vie. Et si trois années de suite le système de retraite montre des déficits on baisse les retraites. Donc il y a un équilibrage automatique du système de retraite qui est sorti de la polémique politique.

Premier problème, donc, un taux d’emploi extraordinairement faible.

Deuxième problème, la productivité du travail n’a augmenté que de 1 % par an en France de 2010 à 2018. Elle augmentait plus rapidement dans le passé mais regardons la période qui a suivi la crise des subprimes. Puis, après une brutale rupture en 2019, le niveau de productivité est aujourd’hui inférieur de plus de deux points à ce qu’il était au milieu de l’année 2018. Les autres pays européens ont subi aussi une rupture mais moins violente.

Si la France n’a que 1 % de gain de productivité annuel, contre 2 % aux États-Unis, cela résulte aussi de la moindre taille des secteurs technologiques, de moins d’investissements dans le numérique, de moins de dépenses en R&D des entreprises… Si nous avions maintenu un rythme de croissance de la productivité de 1 % nous aurions aujourd’hui 8 % du PIB en plus, donc 4 points de recettes fiscales supplémentaires. Nous pourrions en même temps avoir un taux de croissance de la productivité de 1 % par an et faire progresser le niveau d’emploi. Cela nous donnerait pratiquement 9 points de PIB de recettes fiscales supplémentaires, à législation fiscale inchangée, et des marges de manœuvre extraordinaires.

En conclusion je crois qu’il faut résister à l’envie de réduire fortement la générosité de la protection sociale. Toutefois, compte tenu de la démographie : il y a aujourd’hui 1,67 cotisants au système de retraite par retraité (contre 6 au sortir de la Seconde guerre mondiale et encore plus de 4 dans les années 1970) et on va aller à 1,3 en 2050, si on ne dope pas l’activité économique et, de ce fait, les recettes fiscales, on n’échappera pas à un effondrement de la générosité sociale.

Avant d’en arriver là il faut essayer les deux autres pistes :

D’abord la piste du taux d’emploi. La priorité dans ce pays est le système éducatif. On ne peut pas avoir 19 % de taux de chômage des jeunes. On ne peut pas avoir des NEET (not in education, employment or training, c’est-à-dire des jeunes qui sortent sans qualification du système éducatif) trois fois plus nombreux qu’en Allemagne. On ne peut pas avoir des niveaux d’enquêtes PISA, TIMSS, etc. aussi faibles et qui se dégradent continument. Il faut un grand plan de redressement de la qualité du système éducatif, comme l’ont fait d’ailleurs certains pays. On sait à peu près ce qu’il faudrait faire.

Ensuite, il faut corriger le déclin de la productivité. Cela passe par une adoption plus rapide du numérique. C’est la responsabilité des employeurs comme celle des salariés. Seules 10 % des entreprises françaises utilisent continument l’Intelligence artificielle, contre 30 % des entreprises américaines et 50 % des entreprises chinoises. Les technologies nouvelles – c’était déjà le cas pour internet à la fin des années 1990 – se diffusent extrêmement lentement en France. C’est un problème de compétence de la population. L’enquête PIAAC, qui mesure les compétences de la population, menée par l’OCDE, est aussi catastrophique en France que l’enquête PISA. C’est aussi un problème de compétences des employeurs et pas uniquement des salariés. Le message de BPI France est qu’il y a énormément à améliorer dans le dynamisme, le goût pour la technologie, le goût pour les relations avec le monde universitaire, en particulier des PME françaises.

Donc je crois que nous ne sommes pas condamnés à rogner fortement sur la générosité du système social à condition de relancer de toute urgence un grand plan de modernisation des entreprises pour regagner des gains de productivité et un grand plan de rénovation du système éducatif pour améliorer sa qualité et améliorer l’employabilité des jeunes Français.

Marie-Françoise Bechtel

Merci beaucoup de la très grande clarté de ce que vous avez dit.

Vous n’avez pas évoqué la croissance, ce qui aurait peut-être été le cas à une autre date. Il faut relancer quand même une industrie qui a chuté dans ce pays de manière dramatique par rapport au PIB dans son ensemble.

Patrick Artus

Je crois qu’il ne faut pas faire l’erreur que fait Donald Trump en voulant réindustrialiser en milieu et bas de gamme. D’abord ça ne marchera pas, parce que nous avons perdu beaucoup de compétences industrielles et parce que les coûts salariaux sont trop élevés. Il faut donc réindustrialiser dans des secteurs qui ont un potentiel de croissance et de compétence élevé. Il faut avoir une industrie du numérique. Elle représente actuellement 4 % du PIB en France, comme dans l’ensemble des pays de l’Union européenne alors qu’elle représente 10 % du PIB aux États-Unis et 15 % du PIB en Chine. Nous avons un retard considérable alors que l’industrie du numérique permet d’énormes gains de productivité, avec des salaires élevés. La piste n’est pas non plus le plan allemand, ce n’est pas de sauver l’automobile fonctionnant aux carburants fossiles, ce n’est pas sauver la sidérurgie (j’ai du mal à penser qu’on pourra sauver la sidérurgie), c’est de développer les industries à potentiel de croissance nouvelle et plus haut de gamme.

Marie-Françoise Bechtel

Merci.

C’est tout l’enjeu dont nous parlera Baptiste Petitjean.

Vous avez cité plusieurs fois la question du système éducatif, à laquelle j’ajouterais volontiers celle de la recherche, mais c’était le débouché de ce que vous disiez. Aussi vais-je passer la parole à Joachim Le Floch-Imad dont c’est le sujet.

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Le cahier imprimé du colloque « Le modèle social français a-t-il un avenir ? » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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