Un monde nouveau, un choc pour l’Europe

Intervention de Hubert Védrine, ancien ministre des Affaires étrangères, ancien secrétaire général de la Présidence de la République, président de HV Conseil, auteur, récemment, de Une Vision du Monde (Bouquins, 2022) et Nouveau dictionnaire amoureux de la géopolitique (Plon, 2025), lors du colloque "Le Nouveau monde est-il si nouveau ? - L'Amérique et nous" du mardi 23 septembre 2025.

Je suis content de retrouver Jean-Pierre Chevènement et ce groupe dans lequel je compte beaucoup d’amis qui ont pensé des choses justes, depuis longtemps, mais qui, hélas, n’ont jamais été mises en œuvre.

Il y a donc un côté un peu mélancolique dans ces retrouvailles.

Mes remarques sur les États-Unis.

Je crois que le changement est profond. Je sais bien qu’il y a eu des précédents. On peut rappeler Nixon pour les décisions monétaires. On peut rappeler que l’Amérique n’avait pas été convaincue par la France sur l’Irak : le beau discours de Dominique de Villepin n’avait eu aucun effet. On peut rappeler de nombreuses décisions unilatérales américaines. « Quand il y a un problème, nous essayons de le régler avec nos amis, nos alliés mais si ça ne marche pas c’est nous qui décidons ! », avait d’ailleurs répété Clinton. C’est l’Amérique…

Mais pour moi il y a un vrai changement.

En résumé il faut oublier tout ce qui va de Roosevelt à Biden, donc toute notre vie…

Nous sommes face à l’Amérique du XIXe siècle… plus l’Intelligence artificielle ! L’Amérique du XIXe siècle ça veut dire un pays violent, agressif, hégémonique, unilatéraliste. Les exigences qui ressortent maintenant (Groenland, Panama, etc.) ne diffèrent pas tellement de la façon dont l’Amérique avait mis la main sur la Floride, acheté la Louisiane, « conquis » l’Ouest… en tuant les bisons pour éliminer les Indiens. N’oublions pas que les Américains n’ont jamais été isolationnistes, sauf sur l’Europe. Et George Washington ne voulait pas trancher entre Alexander Hamilton et Thomas Jefferson. Donc cette Amérique violente, hégémonique, unilatéraliste, mercantiliste, est tout le contraire de ce que nous avons vécu et dont beaucoup pensaient que c’était éternel. Je suggère donc, même si c’est difficile, d’intégrer le fait qu’on ne reviendra jamais à l’Amérique d’avant, ni même à l’Amérique d’après la fin de l’URSS, quand l’Occident pensait avoir « gagné ». Vous vous rappelez Fukuyama, « la fin de l’histoire » parce que « on a gagné » (« on », l’ensemble occidental). L’Occident reste une idée philosophique, une grande histoire, la chrétienté, etc. Mais qu’est-ce que l’Occident géopolitique aujourd’hui ? Celui qui a été créé par Roosevelt et Churchill ? On ne sait pas ce que c’est aujourd’hui.

Le changement est donc gigantesque pour nous. La plupart des autres peuples ou pays du monde n’avaient jamais vraiment cru à notre discours sur les valeurs, la communauté internationale, etc. Mais les Européens, eux, y croyaient. Après la fin de l’URSS, les Européens ont cru entrer dans la « communauté internationale » dans laquelle on avait moins besoin de travailler, où on était protégés par le haut et on allait rayonner dans le monde par les « valeurs »… Nous la France, « patrie des droits de l’homme », avions oublié Badinter qui disait : « La France n’est pas la patrie des droits de l’homme mais la patrie de la Déclaration des droits de l’homme. » Nous n’avons pas de baguette magique en fait. Les Européens ont vécu comme des « bisounours » dans une « époque Jurassic Park ». Toutes les élites centre gauche, centre droit, qui ont gouverné la France ont été sur cette ligne pendant des décennies, ne tenant aucun compte des demandes populaires de sécurité, de protection, considérant qu’elles étaient réactionnaires, que c’était du fascisme, du lepénisme, etc. Le gouffre était géant. Je suis très marqué par cet aspect parce que, Secrétaire général à l’époque de Maastricht, j’avais vu que les slogans à l’ancienne sur l’Europe ne marchaient pas. Et finalement le référendum est passé à un point près !

Je crois que le changement est durable. Même si le trumpisme est obligé de se corriger Donald Trump va garder ses obsessions. Pour lui, il y a un protecteur et des protégés qui sont des parasites. Tous les pays alliés des États-Unis sont des parasites, tous les pays qui ont un excédent commercial sont des parasites. Cette guerre mercantiliste peut paraître caricaturale mais ce courant existait. Il y a eu un autrefois un « protectionnisme » américain, qui était d’ailleurs plus mercantiliste que protectionniste. Beaucoup de mes amis américains, en général démocrates, me disaient depuis longtemps que l’électorat populaire n’adhérait plus à une mondialisation qui profitait surtout à la Chine. Il critiquait les élites. En effet l’Amérique avait fait entrer la Chine dans l’OMC alors qu’elle ne remplissait aucun des critères. « On fait ce qu’on veut, on a gagné ! » disaient alors les gens de Clinton, ajoutant que cela aiderait les Chinois à s’enrichir et « donc »… à se démocratiser. C’était le discours de l’époque.

Depuis longtemps j’entends dire aussi que l’électorat populaire américain veut donner un coup d’arrêt au progressisme américain. Celui des campus, du politiquement correct, des mouvements devenus woke, puis la cancel culture, rejetée notamment par les latinos ou les jeunes noirs évangélistes. Cela des années avant que Donald Trump ne récupère tout cela.

Si je n’en ai pas déduit qu’il allait gagner, j’ai pensé bien avant son élection que ce n’était pas impossible ! Mais pour les Européens c’était impensable. D’ailleurs, dans mon Nouveau dictionnaire amoureux[1], l’article Trump commence par « Impensable, mais vrai ». C’était impensable pour nous.

Les Démocrates peuvent-ils revenir ? Peut-être mais je ne crois pas qu’ils y parviennent sans retrouver un électorat populaire. Il faudrait pour cela qu’ils arrivent à changer de position sur la mondialisation et sur les « minorités ». Or le parti démocrate est vraiment tenu, pour le moment, par les plus radicaux de chacun des courants du wokisme le plus maximaliste. Toutefois j’ai noté que le gouverneur de Californie Newsom – candidat potentiel – a bougé sur le sujet le plus controversé, celui des transgenres[2]. Il me semble que le maire de San Francisco ferait de même. Et d’autres.

Mais même une victoire démocrate aux Midterms ne marquerait pas le retour à l’Amérique d’avant. Ce serait un Parti démocrate différent.

Aux présidentielles de 2027, je n’en sais rien. Ce peut être J.D. Vance qui est lui vraiment isolationniste (il a été Marine en Irak et en Afghanistan et en a conclu que tout cela ne servait à rien…). Ce peut aussi être Rubio… ou un démocrate… On verra.

En tout cas, pour moi, ce changement fondamental, énorme, nous invite à réétudier le XIXe siècle, notamment les présidents que Donald Trump admire : Andrew Jackson, par exemple, qui avait déporté à l’Ouest du Mississippi tous les Indiens qui vivaient à l’Est… mais aussi James Monroe, William McKinley, le premier Roosevelt (Theodore Roosevelt), James K.Polk, qui avait mis la main sur toute la partie Nord du Mexique. Il y a peut-être des ressemblances. Aujourd’hui, pour les Américains, les Israéliens sont des Américains, les Palestiniens étant des Indiens en gros… Même si Donald Trump peut réserver des surprises.

Quid des Européens, nos amis bisounours ?

Je n’ai pas besoin de rappeler ici qu’après la guerre ce sont les Européens, y compris les Français bien sûr, qui ont supplié les Américains de les protéger. Ce n’était pas le fait d’un impérialisme américain. D’ailleurs le Sénat ne voulait pas, il a fallu que Harry S. Truman tranche. Donc il y a eu l’Alliance. Mais l’Alliance ne suffisait pas parce que Staline avançait ses pions en n’appliquant pas les engagements pré-Yalta où il n’y a eu aucun partage du monde, contrairement à la légende française. Les Européens ont sollicité une plus grande implication des Américains dans l’OTAN. Ces derniers ont accepté à condition de tout diriger. C’était l’époque où Eisenhower habitait Marne-La-Coquette, où il avait une charmante résidence, proche du quartier général de l’OTAN.

Je pense que la mentalité des Européens n’a jamais changé. Sinon ils auraient été gaullistes ! Ils auraient dit : « De Gaulle a raison, gardons l’Alliance mais faisons une OTAN européenne et donnons-nous les moyens de nous défendre. » Jamais ! Jamais ! Quand Emmanuel Macron a fait son premier discours à la Sorbonne – très européiste – il n’a été soutenu par personne. On a pu se réjouir de la création de comités, de procédures, etc. Le résultat, c’est le sommet de l’OTAN où, en juin 2025, les Européens, terrorisés non pas par Vladimir Poutine mais par Donald Trump, ont pris l’engagement de consacrer 5 % de leur PIB pour la défense, ce qui est intenable pour les trois-quarts d’entre eux ! Mais il fallait calmer Donald Trump. Et le commentaire des Américains à l’époque a été que naturellement c’était pour acheter américain. D’ailleurs l’idée d’Emmanuel Macron, préconisant d’introduire la « préférence européenne », en pensant à l’industrie européenne, était bonne. Dans ce domaine il faudrait d’ailleurs un gigantesque plan pour rationaliser, fusionner, réorganiser, etc. À l’arrivée, il n’y a rien là-dessus dans le communiqué de l’OTAN, qui ne mentionne que la coopération transatlantique… Tout cela après 500 colloques sur la défense européenne ! C’est ça la vérité de l’Europe d’aujourd’hui.

Mais ce sommet de l’OTAN est passé inaperçu. Ce qui a choqué c’est Mme von der Leyen qui a dû assumer ce qui n’est pas un accord mais un diktat : les 15 % de taxes imposées par Donald Trump. La classe politique français s’est indignée. En Europe les autres étaient résignés à ce qu’ils voyaient comme un moindre mal. Le chancelier allemand a un peu hésité mais finalement il a dit à Emmanuel Macron trois jours avant : « S’ils nous embêtent sur la régulation du numérique, je serai avec toi. » Mais là on ne peut pas contrer ces 15 %. Il est donc injuste d’incriminer Mme von der Leyen… (même si on peut lui reprocher de se prendre pour la présidente de l’Europe alors qu’il n’y en a pas, de parler sur la défense alors qu’elle n’a aucune compétence juridique etc.). C’est le résultat des décennies d’irréalisme.

Il y a la question européenne et il y a la question française. La France est le seul pays au monde où une majorité de gens pensent qu’on peut gagner plus en travaillant moins. Même la Chine a reculé l’âge de la retraite. Mais c’est une parenthèse, on n’est pas là ce soir pour gémir sur la France.

Je ne crois pas à un sursaut européen immédiat. Ce n’est pas une question de traité. J’espère d’ailleurs qu’on ne va pas se lancer dans un nouveau traité. On n’arriverait jamais à se mettre d’accord et, si on y parvenait, il ne serait jamais ratifié… Il ne faut donc pas perdre dix ans de plus à un tel projet. Il faut prendre les institutions telles qu’elles sont, les faire fonctionner mieux, bâtir des coalitions par projet, ce qui est possible depuis les « coopérations renforcées », procédure introduite dans un traité oublié que j’ai moi-même signé à Amsterdam en 1997 ! On peut donc faire avec quelques-uns des « coopérations renforcées »… sauf que la Commission les a empêchées parce qu’elle veut garder le contrôle. Donc je ne suis pas pour un nouveau traité. Je pense qu’il y a plutôt une question de mental chez les Européens. Veulent-ils vraiment devenir une puissance ? C’est hyper-dangereux, c’est cher, et je crains qu’il y ait un décrochage de civilisation.

Qu’est-ce qui peut déclencher ce choc mental chez les Européens ?

On pensait que ce serait l’invasion de l’Ukraine par Poutine mais cela a réveillé l’esprit de défense en l’Europe dans l’Alliance (je renvoie au sommet de l’OTAN).

Cela peut-il être Trump ? Mme Merkel a quand même dit (elle avait été épouvantée en voyant Trump pour la première fois) : « Nous ne pouvons plus compter sur eux, nous devons nous organiser entre nous. » Très bien… mais cette phrase n’est jamais revenue et est restée sans suite. Donc Trump menace. Il est expert en matière de chantage. Il peut mélanger tous les chantages (si vous me contrariez sur le commerce je retire les soldats).

Alors comment vont réagir les Européens ?

Je ne critique pas les dirigeants européens actuels car cette situation est le résultat des dix ou vingt années précédentes. Trump reviendra-t-il sur les 15 % pour les aggraver, pour détruire la capacité européenne de régulation des plates-formes. ? N’oubliez pas que si les oligarques se sont mis derrière lui – alors qu’ils le méprisaient il y a deux ans – c’est pour anéantir cette capacité européenne de réguler. Vous connaissez ces grands textes (dont beaucoup de Thierry Breton). La Commission a commencé à infliger des amendes – pas trop grosses – à Meta, Google, etc. qui amènent Donald Trump à nous menacer. Si Trump menace de passer à 45 % que va-t-il se passer ? 

Selon les échos qui me parviennent de Bruxelles et de l’Élysée il y a quand même un sentiment général comme quoi trop c’est trop. Et on sent poindre un climat de « résistance » qui n’existait pas avant la réunion où Mme von der Leyen a encaissé les 15 %. C’est en tout cas ce que l’on entend… Mais en tout cas les Européens ont des choix terribles à faire dans les semaines qui viennent. Vont-ils résister à cela ? Ils ont résisté pour le moment à Donald Trump qui leur enjoignait d’appliquer à la Chine les mêmes droits de douane que l’Amérique décide de leur infliger. L’Europe a résisté, notamment parce que l’Allemagne sait qu’elle ne peut pas à la fois avoir perdu l’énergie russe, être confrontée à Donald Trump et se priver du marché chinois. Mais la Chine, en même temps, est en train de développer des champions chinois dans tous les domaines. Nous sommes donc face à une déferlante chinoise encore plus destructrice dans tous les domaines que celle qui a suivi l’entrée dans l’OMC. Pour le moment l’Europe hésite un peu mais elle n’a pas capitulé complètement là-dessus. Comment gérer les 15 % de Donald Trump, peut-être aggravés, et contenir le déferlement chinois, tout en trouvant des accords dans certains domaines comme l’écologie-technologie avec la Chine ? En effet l’écologie n’a rien à voir avec ce que racontent les écologistes politiques en Europe. C’est une question de science et de technologies. Il pourrait y avoir des alliances concrètes et précises avec la Chine. Il faudrait que ce qu’on appelle l’Europe (mot valise), ait, pour décider, un cerveau de la trempe d’un Henry Kissinger pour que ça marche… ce qu’on n’a pas tout à fait.

Donc je ne suis pas négatif mais je ne crois pas à un sursaut immédiat.

– Je crois qu’il y a un cheminement pour l’Europe, pour gérer le trumpisme, l’après-trumpisme, la Chine, etc.

– Je crois qu’il faut travailler plus, peut-être mieux et mieux payé, mais en tout cas travailler plus.

– Je crois qu’il faut investir à fond dans l’avenir de la combinaison écologie/technologie.

– Et je crois que politiquement il faut régler la question migratoire qui pourrit absolument tout, et est exacerbée du fait qu’elle a été longtemps niée, depuis des décennies, par les partis de gouvernement. L’extrême-droite s’en est donc emparée. Mais cela n’existerait pas si on arrivait à une synthèse dans les années qui viennent entre ce que fait maintenant la gauche scandinave et Giorgia Meloni, en disant : « Nous avons besoin de l’apport de l’immigration, c’est évident. Donc il faut dire à l’extrême-droite qu’elle dit des sottises. Mais il faut en reprendre le contrôle. » « Arrêtez le regroupement familial, c’est un danger mortel pour vous, vous n’arriverez jamais à le contrôler ! », répétait le roi du Maroc, Hassan II, chaque fois qu’il pouvait, s’adressant aux Européens. Cela peut paraître n’être pas lié à notre sujet mais c’est lié parce que c’est l’élément numéro un qui pourrit le climat politique, le débat entre les partis sur n’importe quelle mesure. C’est préalable. 

Mais les élites européistes n’ont jamais voulu lâcher.

Pour ma part, j’ai été frappé du résultat au moment du référendum de 1992. J’étais pour Maastricht parce que, même en termes de souveraineté, je jugeais que c’était mieux. C’était être quelque chose dans la monnaie unique que d’avoir un strapontin humiliant dans la zone mark.

« Je vais protéger le traité par un référendum », avait risqué François Mitterrand. Un peu bêtement autour de lui, on avait dit : c’est génial ! Vous allez avoir 80 % de oui ! « Mais non, objectait-il, vous vous trompez, ça devrait passer ric-rac si on fait une bonne campagne… ».

La campagne démarra en lançant des ballons sur les plages et en s’égosillant : « L’Europe c’est la jeunesse, l’avenir, la paix… » Pendant l’été Jacques Pilhan me dit : attention ! Le « oui » descend, avec cette campagne un peu « cruche » et le « non » progresse et peut gagner !

On a eu un débat à l’Élysée à l’époque. On a dit à Jacques Pilhan (qui n’était pas un sondeur mais un génie, qui faisait travailler et parler des gens pendant des heures et des heures) : « Les gens veulent de la protection… Mais contre quoi ? (cette époque était optimiste.) Ils ne savent pas… Mais le monde est dangereux et ils veulent de la « protection » … » Ce mot insupportait les plus européistes d’entre eux (d’ailleurs dans Schengen on supprime les frontières internes et on ne se préoccupe pas de la frontière extérieure). Il y a eu un débat entre nous. Finalement, François Mitterrand a déclaré, lors du débat avec Philippe Séguin – un monsieur qui n’a pas dit que des bêtises – : « Une Europe forte nous protègera mieux. », alors que le mot « protection » était détesté par les européistes militants. Il l’a dit, cela a fait passer le référendum, mais on n’a rien fait pour vraiment agir en ce sens, en tout cas jusqu’à aujourd’hui.

Depuis l’époque je dis que si on veut sauver ce qu’il y a de mieux dans l’idée européenne il faut la repenser « à la Chevènement », et pas selon la Commission.

Cela dit je rappelle que, quand Jacques Delors parlait de « subsidiarité », ce n’était pas pour chagriner les États membres mais pour contenir la Commission. Il y avait là 30 000 personnes qui voulaient faire des règlements toute la journée !

Donc il faut revenir à cela mais on n’arrivera à rien si les élites, les dirigeants de l’Europe de demain, ne parviennent pas à faire un deal avec l’électorat populaire. On peut toujours hurler au populisme et redouter que les peuples « votent mal » mais la démocratie est là !

Je suis donc pour un deal des dirigeants de l’Europe de demain avec les peuples : On fait la pause ; on n’a pas besoin d’augmenter le budget ; on n’a pas besoin de pousser l’intégration ; il faut faire fonctionner mieux ce qu’on a ; il faut remettre la Commission à sa place… Il ne faut pas crier au fascisme quand les gens demandent de la sécurité ou une gestion raisonnable du flux migratoire – dont on a besoin mais qu’il faut gérer -. Mais si on n’a pas des dirigeants capables d’avaler leur chapeau et de dire un peu le contraire de ce qu’ils ont dit pendant trente ou quarante ans, alors pour le coup je ne vois pas du tout l’Europe agir utilement. Aujourd’hui, nous dépendons trop des Américains, des Russes, des Chinois, des islamistes, des autres, etc.

Ma conclusion n’est pas anti-européenne, elle est européenne autrement. « Autrement », c’est ce que Jean-Pierre Chevènement a toujours voulu. Je suis d’accord avec lui.

Donc on ne peut pas séparer cette question de l’avenir du monde, du bras de fer États-Unis – Chine : la Chine veut devenir numéro un, pour les Américains il est inacceptable qu’il y ait un autre numéro un qu’eux, c’est simple. Si on veut revenir dans le jeu ce ne sera pas par une formule magique. C’est un travail dur, un cheminement.

Personne ne connaît mieux que Louis Gallois ce que veut dire réindustrialiser. Où les décisions se prennent-elles ? Chefs d’entreprises, niveau national, niveau européen… les atouts, les obstacles… Comment on fait ? Vous savez bien que cela ne se fait pas en un an ou deux. Moi j’ai en tête un schéma de reconstruction en cinq à dix ans et là on pourra peut-être parler autrement, au successeur du successeur de Donald Trump.

Marie-Françoise Bechtel

Merci infiniment.

Vous proposez une démarche inductive mais qui suppose quand même une forme de volonté.

J’ai été très frappée par ce que vous avez dit du traité de Maastricht. J’ai bien connu cette période. J’étais au cabinet du Garde des sceaux à l’époque de Maastricht, au moment où il a fallu modifier la Constitution en raison du Traité. Si on compare tout ce qui a été réfléchi et fait au moment de Maastricht, et même si on n’était pas pour, ce qui était mon cas (et aussi le cas de Michel Vauzelle, qui était alors le Garde des sceaux), avec le Traité sur la Constitution européenne de 2005, on voit très bien le chemin négatif qui a été parcouru en pratiquement 25 ans. Et on voit très bien comment le sentiment européen s’est de plus en plus dégradé chez les Français, pour d’excellentes raisons, me semble-t-il.

Hubert Védrine

C’est une question de « mental », comme chez les sportifs. Tout dépend de ce que veulent les Européens. Je ne veux pas parler des « valeurs » trop vagues mais le mode de vie européen actuel, s’il peut être perfectionné, est quand même ce qu’on a inventé de mieux dans l’histoire. Si on veut sauver le mode de vie européen, qu’on peut appeler la culture européenne, la civilisation européenne, il est évident qu’il faut se redresser, travailler plus et mieux, s’organiser. On ne peut pas garder ce mode de vie auquel tout le monde est attaché sans rien faire. Il faut qu’il y ait un déclic mental, sinon on va couler. On revient à la volonté. Qu’est-ce qu’on fait ? à quel niveau ?

Marie-Françoise Bechtel

Oui. Nous sommes, en très gros, dans les 5 % de la population mondiale qui vivons le mieux, à tous égards, que ce soit sur le plan du mode de vie, de la sécurité sanitaire, physique, du climat, de l’alimentation…

Hubert Védrine

Oui mais cela ne va probablement pas durer au-delà d’une génération.

Marie-Françoise Bechtel

On a senti de votre part un investissement sur le champ général de ce qu’il pourrait peut-être advenir de l’Europe en s’y mettant un peu d’une manière relativement empirique, en modérant ce qui est excessif (vous avez parlé des pouvoirs excessifs de la Commission) et en avançant d’une manière plutôt inductive pour nous sortir de cette Europe « herbivore dans un monde de carnivores ».

Hubert Védrine

Ce mot est de Sigmar Gabriel, et a été repris par Emmanuel Macron.

Marie-Françoise Bechtel

Je vais me tourner vers Louis Gallois que je ne présente pas non plus. Ancien dirigeant de la SNCF et d’Airbus, co-président de la Fabrique de l’industrie, membre éminent du conseil scientifique de notre fondation. Louis Gallois que je remercie à nouveau d’avoir suggéré ce beau titre : « Le Nouveau monde est-il si nouveau ? ».

Selon Yascha Mounk, le premier intervenant, il n’est pas si nouveau que ça. Pour Hubert Védrine, il est quand même largement nouveau et même fort dangereux de ce fait. Je caricature peut-être un peu les deux propos qui ont été tenus.

Quoi qu’il en soit nous sommes maintenant devant une tâche : comment l’Europe, comment nous Européens allons-nous répondre à la menace américaine qui – les deux intervenants précédents sont d’accord là-dessus – est forte et remarquablement appuyée sur une Europe dont la mollesse de la réaction a été parfaitement analysée par Hubert Védrine, aussi bien dans ses fondements structurels (il a rappelé « l’ADN » européen) que dans l’affaissement des volontés dans une zone du monde où on vit mieux qu’ailleurs. Et ceci n’aide pas beaucoup surtout quand on se trouve devant les idées noires créées en effet par l’immigration, notamment, et ses effets multiples et variés, y compris culturels.

Je remercie donc à nouveau Louis Gallois d’avoir suggéré ce beau titre pour notre colloque. Il a maintenant la tâche très difficile de nous dire quels seraient les éléments d’un sursaut économique de l’Europe, des « Européens », comme on dit aujourd’hui, face à la pression… (Il y a quelque temps on ne disait pas « les Européens » comme on disait « les Occidentaux »).

Hubert Védrine

Ceux qui le critiquent ne disent plus « les Occidentaux » mais « l’Occident collectif ». Mais existe-t-il encore, avec Donald Trump ?

Marie-Françoise Bechtel

Quels « Européens », comme on dit aujourd’hui, peuvent faire face, et comment, à la pression américaine dont il faut rappeler, et là nous sommes bien dans la continuité, qu’elle était déjà fortement exercée par l’IRA (Inflation Reduction Act) de Joe Biden. Nous en avions parlé lors du colloque que nous avons tenu sur le rapport Draghi[3]. L’IRA de Joe Biden n’était quand même pas un geste très amical vis-à-vis de l’Europe, c’est le moins qu’on puisse dire. Donc c’est très difficile.

Dans une brillante interview que vous avez donnée à Marianne au mois d’avril dernier[4] vous souligniez d’abord la nature des défis qui obligent à trouver « de nouveaux équilibres commerciaux, financiers et industriels entre grandes zones productives du monde. » Ce qui nous ramène bien à l’idée qu’il y a « un ensemble d’ensembles » et non deux camps. Le défi est mondial mais les décisions prises par Donald Trump, et maintenant actées pour une durée que l’on ignore d’ailleurs, nous mettent au pied du mur en matière d’échanges commerciaux, sans oublier, soulignez-vous aussi, l’éventualité – dont on parle moins peut-être – d’une guerre monétaire. Enfin la pression faite sur notre continent, que ce soit en matière de fournitures d’énergie, de vente d’équipements nucléaires, on l’a vu encore cet été avec l’accord entre Westinghouse et la France, ou le rejet de toute réglementation qui gênerait les GAFA. Sans oublier les achats d’équipements militaires de haut niveau pour combler les désirs de l’OTAN, un seul chef de gouvernement européen (le Premier ministre espagnol, Pedro Sanchez) s’y étant refusé.

Tout cela ne facilite pas la tâche d’une Union composée de pays dont les principaux n’ont pas les mêmes problèmes objectifs mais dont le fonctionnement, c’est le moins que l’on puisse dire, n’aide pas…

À travers ces obstacles pluriels, cher Louis Gallois, que pouvons-nous faire ? Qu’allons-nous faire ? Quels sont les défis ?


[1] Hubert Védrine, Nouveau dictionnaire amoureux de la géopolitique, Paris, Plon, 2025.

[2] Le gouverneur de Californie, Gavin Newsom, candidat potentiel à la présidentielle démocrate en 2028, a utilisé l’épisode inaugural de son nouveau podcast pour rompre avec les progressistes en s’exprimant contre l’autorisation de femmes et de filles transgenres à rivaliser dans des sports féminins.

[3] « L’avenir de l’économie européenne : que penser des rapports Noyer et Draghi ? », colloque organisé par la Fondation Res Publica, le 1er avril 2025.

[4] Louis Gallois, « En Europe, la gouvernance à 27 ne répond pas à l’ampleur des défis », Marianne, 26 avril 2025.

Le cahier imprimé du colloque « Le Nouveau monde est-il si nouveau ? – L’Amérique et nous » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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