Introduction par Marie-Françoise Bechtel, présidente de la Fondation Res Publica, lors du colloque "Le modèle social français a-t-il un avenir ?" du mercredi 26 novembre 2025.

Chers amis,

Messieurs les intervenants,

Nous allons ouvrir ce colloque fourni consacré à la question : le modèle social français a-t-il un avenir ?

Ce colloque avait été proposé dans le cadre de notre conseil scientifique par l’ancien directeur de la Fondation Res Publica, Baptiste Petitjean, que nous sommes particulièrement heureux de revoir ce soir. En lien avec son successeur, Joachim Le Floch-Imad, il a assumé la lourde charge de prévoir et d’organiser ce colloque. Je le remercie très vivement de la façon dont il a rempli cette mission. Il indiquera lui-même, avant son intervention, dans quelle perspective il a assumé l’important travail demandé par le sujet que nous abordons ce soir, puisque je lui ai demandé, en lien avec son successeur, de préparer l’ensemble des interventions. Il me semble en effet qu’il n’était pas mauvais, et c’est peut-être une piste d’avenir, de faire appel à de jeunes intervenants particulièrement concernés par le sujet, compte tenu bien sûr des compétences dont chacun peut faire preuve dans des domaines différents mais tous en relation avec les problèmes d’ensemble. S’ajoute un intervenant que je suis particulièrement heureuse d’accueillir, Tristan Claret-Trentelivres, ancien auditeur de l’Institut républicain du service public (IRSP), l’institut de formation de notre fondation, dont les nombreuses publications figurent sur le site, et auteur d’un excellent travail sur la question démographique (il n’est pas besoin de dire combien la démographie est en lien avec le modèle social). Je vous convie à lire sa note dont la version abrégée quoique dense figure sur le site[1]. En cliquant vous pouvez obtenir l’ensemble de la note[2] qu’il a rédigée avec son collègue et ami Oscar Bockel, lui aussi ancien auditeur de l’IRSP. Nous sommes privés de sa présence ce soir parce qu’il représente en ce moment la France auprès de la chancellerie allemande sur l’ensemble des questions qui seraient ou pourraient être d’un intérêt commun.

Je suis très heureuse de mettre ces trois jeunes en face à face avec un « sachant » dont nous avons toujours ici particulièrement apprécié la largeur d’analyse et la hauteur de vue, Patrick Artus. Il est déjà intervenu à la Fondation Res Publica mais cela faisait trop longtemps que nous n’avions pas eu le privilège de l’entendre. Je reviendrai bien sûr sur ses éminentes qualités et publications lorsque je lui passerai la parole, c’est-à-dire immédiatement après cette introduction dont l’entrée en matière sera d’ailleurs très générale.

Je n’ai pas besoin de rappeler que la question du modèle social français est sur la sellette depuis un certain nombre d’années. Les critiques qui étaient latentes ou patentes sont devenues aujourd’hui pressantes, comme en témoignent les débats politiques que tout le monde a à l’esprit dans le cadre du projet de loi de financement de la sécurité sociale (PLFSS) et du budget 2026. En marge de ces débats de nombreux « sachants » s’expriment en outre ici ou là et on peut être frappé dans le torrent récurrent des commentaires par ce que je nommerais une certaine platitude sur fond de répétition des éléments de base dont on craint de connaître la conclusion avant même les discours qui la portent… ceci quelles que soient les positions défendues d’un côté comme de l’autre.

Car, pour les résumer rapidement, les positions semblent se ramener à une alternative.

Pour les uns notre modèle social, fondé sur les lois de protection tant du travail que de la santé et, plus largement, du revenu de base, est un modèle périmé et la cause serait entendue. La question est alors de savoir quelles évolutions, voire révolutions, devraient être privilégiées pour en sortir. Je ne crois pas caricaturer ce disant des positions que nous entendons tous les jours dans les médias.

La cause n’est pas moins entendue pour les autres. L’idée d’une protection de tous contre les aléas incluant une protection des plus faibles contre une situation désavantagée qui au fond, résume ce modèle, doit être défendue contre vents et marées des contraintes s’imposant par l’extérieur qui seraient passagères et ne doivent en tout cas pas être acceptées.

Voilà, je crois, sans trop les caricaturer, les positions qui s’affrontent dans ce pays et dont la promotion jusqu’à la caricature parfois la plus parfaite est largement assurée par la classe politique, sans préjudice de larges pans des médias.

Un point d’accord entre ces deux positions opposées : le débat a pour fondement ce qu’on pourrait nommer l’exceptionnalité du modèle français. Sur ce point tout le monde se retrouve, que ce soit pour le dénigrer ou le mettre en valeur. Pour les uns c’est le modèle à préserver, y compris dans sa singularité – à quel prix ? – pour les autres c’est au contraire la résilience d’une singularité qui devrait se fondre dans le paradigme nouveau et qui aurait même trop tardé à le faire.

Est-il possible d’avoir un point de vue raisonné sur ce sujet qui, l’actualité parlementaire l’a montré, est au centre d’une véritable préoccupation chez nos compatriotes ?

Si l’on sort du pur ressenti, sans doute pour évoquer cette solitude du modèle social français faut-il convoquer plusieurs causes qui sont d’ailleurs hétérogènes.

Il y a le facteur endogène de l’essoufflement du modèle qui est clairement apparu au moment du débat sur la réforme des retraites. Il est lié une cause profonde, la baisse démographique, et à une cause plus conjoncturelle, la relative rareté de l’emploi, notamment l’emploi des seniors. Ce facteur endogène n’est d’ailleurs pas propre à la France et l’on portera une attention particulière à la relative – mais réelle – diversité des solutions retenues dans divers pays européens dont les données de base sont relativement proches des nôtres, par exemple le Danemark ou le Portugal ou, en inversant, le Royaume-Uni et peut-être l’Allemagne.

Il a, en contraste ou peut-être en combinaison – c’est un sujet à soi seul –, les facteurs exogènes que sont les éléments clés de la mondialisation néolibérale dont les effets n’échappent à personne. Ce sujet est apparu très clairement lors des débats et manifestations qui ont accompagné la réforme des retraites. Les Français se sont mobilisés en ordre, à l’ancienne (les cortèges organisés tranchaient un peu avec ceux des Gilets jaunes), en raison, me semble-t-il, de la prise de conscience que la réforme dans son dernier état, c’est-à-dire avec l’introduction de l’âge-pivot était un peu le dernier acte de notre alignement sur une Europe libéralisée ouverte au marché mondial qui l’a fait basculer définitivement hors du modèle keynésien. Cette réalité est alors devenue très crue. On sentait très bien qu’il y avait à la fois un temps de retard puisque justement le règne du marché unique et des politiques de cohérence budgétaire conduit inéluctablement à une comparaison avec les pays voisins qui ont tiré des conséquences jusqu’au bout, ce qui ne serait pas le cas de la France. Mais on discernait aussi une sorte d’appel vers le futur dont les clés de construction ne sont pas très discernables au-delà des revendications. Et c’était bien la faiblesse, me semble-t-il, du mouvement revendicatif.

Quelles sont les clés d’ouverture pour le futur ? Un futur dont on peut se demander s’il ne verra pas à une échéance relativement proche l’effondrement du modèle néolibéral qui avait supplanté le néo-keynésianisme. Je me plais à rappeler cette thèse de Marcel Gauchet qui dans son dernier ouvrage écrit que les grands cycles économiques durent une trentaine d’années. Ce fut le cas du keynésianisme. On y est pour le modèle néolibéral. Le temps qu’il se mette véritablement en place, qui sait si ce cycle historique ne pourrait pas, à la faveur, si j’ose dire, d’une crise économique profonde voire d’une guerre, s’effondrer et donner naissance à un cycle nouveau. Mais ce n’est naturellement qu’une hypothèse tout à fait théorique, ce que Marcel Gauchet reconnaît lui-même.

Facteur endogène, facteur exogène, et bien sûr combinaison des deux. Nous sommes en fait dans un énorme paradoxe, celui de vivre le dernier acte d’une pièce dont le scénario s’écrit de moins en moins en France et qui appelle, là est le paradoxe, soit le rejet soit l’adhésion sans réflexion.

J’ai cru ainsi discerner chez vous, Patrick Artus – vous me direz si je me trompe – une réflexion qui a suivi un peu les deux, les facteurs endogènes et exogènes, en mesurant toute la complexité qui en résulte et qui manque tellement au débat politique et médiatique, d’où l’élément de respiration que vous apportez par votre analyse et bien entendu votre présence.

Pourquoi est-ce que je parle d’un « sens de la complexité » ? C’est ainsi par exemple, Patrick Artus, que vous avez montré que dans nombre de pays que vous citiez dans un récent article : la France, l’Espagne, les États-Unis, une profonde transformation économique a fait que le niveau de richesse accumulée croît beaucoup plus vite que la production réelle, « se traduisant par des patrimoines en hausse et une croissance en berne » (Le Monde des idées du 20 octobre 2025), un constat majeur dont il est impossible de ne pas tenir compte lorsqu’on veut remodeler l’orientation même des dépenses publiques.

Voilà pour la prise en compte du facteur exogène, du moins compris au sens large puisqu’il s’agit ici de comparatisme.

Mais vous avez aussi, cette fois au titre de ce que j’ai nommé les facteurs endogènes (tout cela étant d’ailleurs lié) montré dans un autre article du Monde, que « les compétences sont l’angle mort des retraites ». Vous y soulignez l’importance du faible taux d’emploi en France, notamment des seniors, qui nous conduit, par comparaison avec l’Allemagne à un déficit budgétaire qui serait au contraire un excédent budgétaire que vous chiffrez à 1,5 % du PIB si nous avions le même taux d’emploi que notre voisin d’outre-Rhin. Ces chiffres sont absolument considérables. Vous en tirez l’idée que le grand absent de cette réforme est un programme d’élévation des compétences de la population active… où nous retrouverons sans doute les questions liées à l’éducation au sens large du terme. Nous pourrons peut-être y revenir dans le débat car il soulève entre autres un point qui m’a de longue date interpellée, qui est l’utilisation dans ce pays des fonds de la formation professionnelle dont le montant est tout de même très élevé et qui m’ont toujours paru très mal utilisés dans notre pays. Lorsque j’étais parlementaire j’avais tenté de mettre cette question en débat, sans succès, je dois le dire.

Je ne serai pas plus longue et cède la parole à bien meilleur « sachant » que moi, Patrick Artus, dont notre fondation a toujours apprécié la largeur de vue et la précision du diagnostic.

Vous êtes économiste, membre du Cercle des économistes, auteur notamment de La France réinventée : pour un nouveau modèle social français et européen (Odile Jacob, 2025) à quoi l’on peut ajouter de nombreuses interventions dans la presse. Je vous laisse donc la parole.


[1] Pour un renouveau démographique : la stratégie du troisième enfant – Fondation Res Publica.

[2] Note-FRP-Pour-un-renouveau-demographique.-La-strategie-du-troisieme-enfant-1.pdf (version longue).

Le cahier imprimé du colloque « Le modèle social français a-t-il un avenir ? » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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