Intervention de Jean Félix-Paganon, ancien ambassadeur de France au Koweït, en Afrique du Sud, en Égypte et au Sénégal, ancien directeur d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères, lors du séminaire "Crise au Moyen-Orient, quels défis pour la France" du jeudi 16 octobre 2025.
Merci beaucoup.
Je commencerai peut-être par deux petites réserves :
D’abord vous êtes fort aimables de m’inviter mais je ne suis pas un expert. En tout cas, si jamais j’ai pu l’être je ne le suis plus. J’ai quitté l’Égypte il y a onze ans, j’ai quitté le Département il y a sept ans, donc je ne suis désormais qu’un observateur intéressé mais lointain.
La deuxième remarque, c’est qu’après les deux années que nous venons de vivre, le risque est grand d’être un peu emporté par des sentiments. Aussi m’efforcerai-je d’être le plus analytique possible parce que la dénonciation n’est pas, je crois, l’objet de notre réunion.
J’articulerai mes propos sur une idée simple qui va à l’évidence à contre-courant et me paraît totalement incontestable, ce que j’essaierai de démontrer : il n’y aura pas d’État palestinien, il faut le dire, le répéter.
Pourquoi ?
La première raison est la réalité sur le terrain : la colonisation a d’ores et déjà rendu impossible la création d’un État palestinien.
Le côté multiforme, divers, de cette colonisation est un des éléments importants de sa force.
à la colonisation messianique (Jérusalem), à la colonisation stratégique (le Golan, les rives du Jourdain, là où l’armée a décidé de rester quoi qu’il advienne, non pour des motivations religieuses, idéologiques, mais pour des raisons de sécurité) s’ajoute la colonisation « urbanistique ». Rarement évoquée, elle est pourtant très importante. C’est celle qui, numériquement, est la plus significative. Le manque de terrain sur le territoire actuel d’Israël, le coût très élevé de l’immobilier expliquent l’acquisition de territoires en Cisjordanie sur lesquels on construit de gigantesques projets immobiliers. On sort des petites colonies de peuplement qui, dans certains cas, peuvent atteindre plusieurs centaines d’habitants, et on parle de gigantesques programmes immobiliers reliés au centre de Jérusalem par des routes entièrement protégées, grillagées de chaque côté, avec tout ce qu’il faut de sécurité (radars, etc.). Ces gens n’ont absolument pas l’impression d’être des colons, ils ont simplement acquis un appartement beaucoup moins cher, en dehors de l’État d’Israël. Il n’y a pas de HLM sur le territoire israélien mais, en revanche, en Cisjordanie, le gouvernement israélien finance des HLM. Donc ces gens n’ont pas l’impression d’être des colons mais, simplement, de vivre dans une sorte d’espace indéfini et de rejoindre, tous les jours, en 25 minutes, leur travail.
Dernière forme de colonisation, qu’on pourrait appeler la « colonisation fanatique » est le fait des « fous des collines » : ces jeunes vont s’installer sur une colline, en chassant les quelques bédouins qui y vivent. Complètement en marge de la société israélienne, ils contestent la validité de la Constitution de l’État d’Israël. Pour eux la seule constitution acceptable est la Torah ce qui est comme un miroir de l’islamisme et la Charia.
On compte aujourd’hui au moins 700 000 colons en Cisjordanie. Plus de 150 colonies de peuplement officielles et 150 postes de colonies informelles. Sur la carte, la Cisjordanie ressemble de plus en plus à une peau de léopard, avec des tâches noires de plus en plus nombreuses et de plus en plus grandes. Elle est, de surcroît, désormais coupée en deux par un réseau de colonies.
Qui peut imaginer une seconde que le gouvernement israélien fera sortir, lors de la création d’un hypothétique État palestinien, 700 000 colons ? Qui peut imaginer que si des colons devaient rester dans un État palestinien, ces citoyens israéliens seraient soumis à la justice palestinienne en cas de crime ou de différend civil ? Toute idée d’un État avec une pleine souveraineté sur le territoire qui lui a été accordée, avec une continuité territoriale, est désormais complètement impossible.
En conclusion, du seul point de vue de la colonisation, la création d’un État palestinien est désormais impossible.
S’y ajoute la volonté déterminée du gouvernement israélien. Maintenant les choses sont claires : Netanyahou et la grande majorité de son gouvernement rejettent toute perspective de création d’un État palestinien. On pourrait objecter que les gouvernements changent, que suite à de nouvelles situations politiques un gouvernement israélien pourrait accepter à la fois la création d’un État palestinien et les conséquences que cela emporte en ce qui concerne la « décolonisation ». Mais il me semble que le problème de la volonté du gouvernement israélien ne se résume pas à celle de M. Netanyahou, les choses viennent de beaucoup plus loin. Un petit retour sur l’Histoire montre une remarquable continuité depuis les fondateurs du sionisme jusqu’à Netanyahou, continuité qui confirme que les perspectives d’évolution d’un pouvoir israélien sont très faibles.
Dans la chronologie de l’occupation de l’ensemble du territoire de la Palestine mandataire par Israël, je retiendrai cinq moments :
Le premier moment est celui du sionisme originel. Tout le monde sait qu’il y a eu débat au sein du mouvement sioniste à ses débuts. Les libéraux pensaient que c’était une très mauvaise idée d’aller en Palestine ou dans tout autre territoire déjà peuplé, avec les recherches d’options un peu farfelues (Patagonie, territoires africains). Les religieux, pensant que le retour sur la Terre promise ne saurait être une entreprise humaine, que seul Dieu ramènerait les juifs en Israël, étaient opposés à un retour en Palestine. Mais les éléments majoritaires et les grands responsables du mouvement sioniste (Theodor Herzl, Chaïm Weizmann) étaient clairement pour un retour en Palestine, évacuant le problème des populations qui y résidaient. La question était littéralement escamotée.
Le deuxième moment est la Déclaration Balfour (1917) qui comportait toute une série d’étrangetés.
D’abord sa nature : ce n’est pas un document diplomatique officiel, mais une prise de position personnelle, informellement endossée par le gouvernement britannique. C’est un simple échange de lettres entre Lord Rothschild et Lord Balfour. Lord Rothschild avait envoyé un premier projet à Lord Balfour, dans lequel figurait l’établissement d’un foyer national juif mais où il n’y avait aucune mention des Palestiniens. C’est le Foreign Office qui avait rajouté le petit déclinatoire disant que l’établissement de ce foyer national juif était évidemment « sans préjudice » des droits des populations qui étaient présentes en Palestine.
Autre étrangeté, là aussi souvent oubliée, ignorée : Lord Balfour était antisémite. Outre des convictions religieuses singulières, il pensait qu’il y avait trop de Juifs en Europe et, en particulier, déplorait l’arrivée de nombreux Juifs d’Europe centrale en Angleterre. S’en débarrasser en les envoyant au Moyen-Orient dans leur Terre promise lui semblait une bonne solution.
Troisième moment, le plan de partage.
Denis Bauchard l’a rappelé, le plan de partage endossé par les Nations Unies – référence juridiquement incontestable – est malheureusement, sur le fond, dans la réalité démographique et pour tenir compte des réalités du terrain à cette époque-là, profondément inégal. En gros 60 % de la population est arabe et ne dispose que de 40 % du territoire. Les proportions sont inverses pour les Israéliens.
L’attribution du Néguev, souvent négligée, paraît singulièrement inutile. L’État israélien tel que proposé par le plan de partage n’était pas un État enclavé, il avait un large accès à la mer Méditerranée. Quelle était la nécessité impérieuse de lui donner l’ensemble du Néguev et un accès à la Mer Rouge ? Eilat n’était à l’époque qu’un tout petit avant-poste à côté d’Aqaba, elle-même une minuscule bourgade. La conséquence de cette attribution du Néguev, où il n’y avait pratiquement aucun Juif, est de couper l’Égypte de l’ensemble du « croissant fertile », c’est-à-dire que cette continuité géographique, qui n’impliquait pas une formidable intensité d’échanges mais existait depuis toujours (il y avait historiquement un continuum entre le monde égyptien, le monde nilotique, et le « croissant fertile ») se trouve soudain bouclé par le plan de partage et l’attribution du Néguev.
Enfin, dernier point, le corpus separatum pour Jérusalem qui, d’un certain point de vue, est aussi inacceptable pour les Arabes que pour les Juifs et qui va être vécu aussi douloureusement par les Arabes que par les Juifs.
On connaît l’histoire : refus par les Arabes, sans grande surprise compte tenu de l’inégalité du plan de partage mais aussi de l’illusion qu’avaient les gouvernements arabes qu’ils avaient une grande supériorité militaire et qu’ils allaient facilement remporter un conflit.
Il est intéressant de voir ce qu’était alors l’attitude des Israéliens. La chose est maintenant parfaitement documentée. Ben Gourion n’était pas du tout satisfait de ce plan de partage qu’il trouvait insuffisant. Mais, estimant que c’était mieux que rien, il l’a accepté. Toutefois, dans son esprit, c’était une acceptation purement tactique et non définitive. D’abord il permettait la proclamation de l’État d’Israël, ce qui était fondamental. Pour la délimitation des frontières de cet État, on verrait… C’était très bien d’empocher ce que donnait le plan de partage et si les circonstances pouvaient faire que ce fût mieux on en profiterait. Il faut bien noter, parce que cela va avoir des conséquences, que sur cette question il y a une continuité remarquable : on retrouvera plus tard au pouvoir Menahem Begin et Yitzhak Shamir, membres du groupe Stern, qui furent alors farouchement opposés à l’acceptation du plan de partage,
Quatrième moment : la Nakba.
Comme dans toutes les situations de conflit, des populations civiles ont tendance à fuir. Il y a donc certainement un mouvement naturel de panique. Il y a aussi la responsabilité des élites palestiniennes qui, dès 1948, quittent la Palestine, laissant une société profondément désemparée. Mais le facteur principal de l’ampleur de la Nakba a été une volonté systématique, ordonnée, cohérente de l’armée israélienne, la Haganah, pour faire partir toutes les populations des territoires à mesure qu’elle les contrôlait. C’est maintenant abondamment documenté, notamment par les chercheurs israéliens. Il y a eu une politique systématique d’évacuation, parfois simplement par l’intimidation, d’autres fois par des actes tout à fait condamnables. Et des zones qui étaient entièrement arabes, comme Haïfa, comme Jaffa, ont été vidées de leur population arabe. Deir Yassin (9 avril 1948) n’est pas un accident. On a souvent présenté Deir Yassin comme un petit incident local imputable à un officier qui aurait outrepassé ses instructions… Non ! Maintenant les choses sortent, notamment des archives israéliennes, et on commence à comprendre très clairement le déroulement de la Nakba. Avec une exception d’ailleurs très intéressante : la Galilée a été très peu affectée par la Nakba, sur instruction de Ben Gourion. En effet en Galilée vivaient de nombreux chrétiens et Ben Gourion s’est préoccupé de la réaction des Occidentaux si on commençait à évacuer ces chrétiens. C’est pourquoi la Galilée a été relativement épargnée. C’est d’ailleurs c’est la zone dans laquelle il y a aujourd’hui le plus de citoyens israéliens d’origine arabe.
Dernier point : le « Processus ». Ah, le Processus ! Le Processus c’est formidable, c’est ce qui permet l’accélération exponentielle de la colonisation.
Après et malgré le traité de Washington, qui mentionne explicitement la question de la colonisation, on assiste à une explosion de la colonisation. En effet, le gouvernement travailliste israélien, qui se sent probablement dégagé de toute préoccupation stratégique puisque l’Égypte est désormais en paix avec Israël se met à faciliter de façon systématique la colonisation.
Il en est de même à Oslo. Mais à Oslo, où Arafat semble très pressé de conclure, on ne parle pas de la colonisation. Là encore, après Oslo, les chiffres de création de colonies sont très parlants. On pourrait d’ailleurs, de façon très intéressante, établir cette corrélation entre les différents moments du « Processus » et l’explosion de la colonisation. Ce qui montre à mon avis en creux que l’idée d’un partage territorial comme base d’un accord de paix définitif avec les Palestiniens est totalement étrangère à l’esprit des responsables israéliens. Et, je le répète, il ne s’agit pas uniquement de Begin, de Shamir, de Netanyahou, il s’agit aussi des responsables travaillistes.
À partir de là comment peut-on envisager l’avenir ?
Je partirai du résumé du conflit israélo-arabe le plus intelligent, le plus pertinent et le plus bref que je connaisse qui est celui de Simon Malley : « Les sionistes veulent trois choses. Ils veulent un État juif, ils veulent la terre, c’est-à-dire l’ensemble de la Palestine, et ils veulent la démocratie. »
Le problème est qu’il est impossible d’avoir ces trois choses en même temps. Si on en a deux la troisième devient impossible :
Si on a l’État juif et la démocratie on est condamné à la solution des deux États, car cela implique de renoncer à la terre.
Si on a la terre et la démocratie on ne pourra plus avoir l’État juif. Dans un État avec l’ensemble de la Palestine mandataire entièrement démocratique – une voix, un citoyen – c’est la fin de l’idée d’un État juif.
Si l’on veut la terre et l’État juif il faut faire une croix sur la démocratie. C’est la situation que nous connaissons actuellement. Israël est incontestablement un État démocratique pour les citoyens israéliens. Mais le comportement et l’action du gouvernement israélien dans les territoires occupés est en violation – cela a été dit et redit – de toutes les normes du Droit international et notamment des responsabilités de la puissance occupante. Israël est encore puissante occupante en Cisjordanie. L’autorité palestinienne n’est pas un État. En l’absence d’un État palestinien Israël reste puissance occupante. À Gaza, la responsabilité d’Israël, en tant que puissance occupante, était de protéger les populations civiles et de ne pas affecter la réalité humaine et sociale des territoires occupés…
Face à ce constat quelles sont les possibilités pour le gouvernement israélien ?
Israël semble à la fois victorieux et dans une impasse. Le refus de l’État palestinien les renvoie à la nécessité de gérer dans l’espace de Palestine mandataire une population où il y a autant de Juifs que d’Arabes.
Il peut y avoir la tentation de l’annexion pour clarifier les choses. Mais l’annexion, qui est évoquée de façon de plus en plus ouverte par les membres du gouvernement israélien, voire par Netanyahou qui dit hésiter, se heurte visiblement à deux objections.
D’abord une réprobation internationale. Israël sait gérer les réactions internationales mais les risques de perte massive de soutiens existeraient alors. Israël aurait de ce fait la nécessité d’assurer les conditions de vie décentes des populations dont il aurait la responsabilité. On peut imaginer que dans un tel cas les donateurs qui portent à bout de bras l’autorité palestinienne retireraient tout ou partie de leur soutien, laissant au gouvernement israélien la responsabilité de l’ensemble des populations vivant dans la Palestine mandataire.
Et puis, surtout, le risque que la lutte ou la revendication palestinienne se déplace d’une revendication nationale à une revendication citoyenne. C’est-à-dire que ces « Arabes » annexés demandent l’égalité des droits. On déboucherait donc, pour un gouvernement israélien qui procèderait à l’annexion, sur le risque potentiel de se trouver dans une situation qui ressemblerait à celle qu’ont connue les Afrikaners en Afrique du Sud, c’est-à-dire avec une énorme population qui revendique des droits civiques.
Pour éviter une telle évolution il y aurait la solution qui serait de faire une deuxième Nakba. On a tendance à hausser les épaules : c’est inconcevable ! face à cette hypothèse évoquée par les membres les plus extrémistes du Gouvernement. Je pense qu’il faut se méfier, nous sommes dans un monde où l’inconcevable, l’impensable, peut devenir une option. Mais il y a quand même au moins trois considérations qui rendent une nouvelle Nakba difficile à réaliser :
La première est que le contexte international a complètement changé. En 1949 on venait de connaître des transferts de population massifs à travers toute l’Europe. On avait déplacé des centaines de milliers d’Allemands de Tchécoslovaquie, de Pologne, vers l’Allemagne, de Polonais à partir de la Biélorussie et de l’Ukraine vers la Pologne. à l’époque les transferts de population étaient perçus positivement car, l’origine des conflits étant attribuée aux minorités, supprimer les minorités, avoir des pays ethniquement cohérents, c’était contribuer à la paix. Aujourd’hui les transferts de populations s’appellent du « nettoyage ethnique » et c’est très mal ! Là encore, comme pour l’annexion, une telle politique ferait courir à Israël le risque d’un gigantesque isolement, voire d’une violente condamnation.
La deuxième différence ce sont les nombres. La Nakba concernait 750 000 personnes. Là on parle de plusieurs millions de personnes. On est dans une situation où le quantitatif devient qualitatif. Ce n’est pas simplement qu’ils sont plus nombreux mais, en changeant d’échelle, on change complètement la nature de l’entreprise. Ce n’est plus un transfert de population, c’est quelque chose qui serait d’ailleurs inédit dans l’histoire récente du monde.
La troisième raison qui la rend très difficile, voire impossible, c’est l’attitude des États voisins. Lors de la première Nakba tous les États voisins avaient ouvert leurs frontières et accueilli des réfugiés. Aujourd’hui nous sommes dans une situation où, clairement, aucun des États voisins n’est disposé à accueillir le moindre Palestinien.
On est face au constat difficile que l’hypothèse la plus vraisemblable est celle de la perpétuation de la situation actuelle, une situation incroyablement instable dont on voit mal comment elle pourra être maintenue dans la durée.
Évidemment personne ne peut faire le moindre pronostic sur ce qui va arriver ou ce qui pourrait arriver.
Je crois quand même qu’on peut essayer de faire le point sur un certain nombre de données de la société israélienne. La société israélienne est à l’évidence de plus en plus fracturée- or l’une des forces d’Israël a été la solidité de la solidarité entre les différentes composantes de la société israélienne :
On a des « californiens », ces Juifs qui sont allés en Israël parce que ça leur semblait une idée attrayante de vivre confortablement entre Juifs dans un pays attrayant. C’est une adhésion à un projet de vie et une vision d’Israël un peu irénique qui n’est ni messianique ni idéologique. Or quel est pour eux le futur ? Trois ans de service militaire, des périodes de réserve récurrentes, une certaine insécurité, le risque de conflits récurrents tous les cinq, dix, quinze ans…
Dans l’horreur du 7 octobre, ce qui s’est passé au festival Nova est l’illustration de l’abîme entre cette aspiration à une vie normale et la réalité. Ces gens qui sont certainement les segments les plus sympathiques de la société israélienne, des jeunes mondialisés qui souhaitent faire la fête comme cela se fait partout dans le monde, et qui dramatiquement la font sous les grilles de Gaza qui est sous le contrôle d’un Hamas prêt au pire. C’est le signe d’une vie en marge de l’univers qui est leur environnement immédiat, de ce qui se passe en Cisjordanie, de la présence même des Arabes qu’ils ne voient probablement jamais, ou très peu.
Ensuite on a l’univers des colons et d’une droite – ou d’une extrême-droite – de plus en plus dure qui, elle aussi, dans ses valeurs, dans ses comportements, est totalement incompatible avec ceux que j’ai appelés les « californiens ».
Il y a un dernier élément qu’on a un peu tendance à mésestimer ou à ne pas mettre dans le viseur (il y avait récemment un très remarquable article dans Le Monde d’un économiste et démographe israélien sur le sujet), ce sont les Haredim, juifs ultra-orthodoxes, les « fous de Dieu ». Alors que la démographie israélienne est en chute libre, aux environs de 3 enfants par femme (celle des Arabes est aussi est en baisse), les Haredim, avec 7,2 enfants par femme, représentent actuellement 26 % des naissances et constitueront potentiellement la moitié de la population d’ici une génération. Or ce sont des gens qui vivent dans une bulle, c’est un autre Israël ! C’est donc une autre société israélienne qui est susceptible d’émerger. La démographie ne ment pas. Ceux qui naissent en masse aujourd’hui seront majoritaires dans vingt-cinq ans.
Comment la société israélienne va-t-elle réussir à maintenir sa cohésion ? On a dit qu’Israël n’était pas un État qui avait une armée mais une armée qui avait un État. Comment va s’organiser cette militarisation de la société avec ces « californiens » et ces Haredim ? Je ne dis certainement pas qu’Israël court à sa perte mais on a quand même le sentiment d’une impasse politique et de très sérieuses difficultés en train de se profiler au sein de la société israélienne.
L’évolution de la société palestinienne est encore plus difficile à déterminer. Mais il est certain que les jeunes qui ont aujourd’hui entre dix et quinze ans et ont été abreuvés depuis deux ans des images de Al Jazeera ne vont pas être dans un état d’esprit pacifiste lorsqu’ils atteindront l’âge adulte. Il n’y a pas de conseil à leur donner mais il me semble que la sagesse pour les Palestiniens serait de renoncer à la violence. À chaque fois qu’ils ont choisi la violence ils ont été confrontés à une riposte d’une violence encore supérieure. Et à la fin c’est la défaite, avec des souffrances pour les Palestiniens, sans avoir rien obtenu. Il y a d’autres moyens de lutte : la grève, la désobéissance civile mais en tout cas, véritablement, renoncer à la violence.
Marie-Françoise Bechtel
Merci infiniment pour ce tableau très saisissant, très profond, très complet et, d’une certaine manière, pour des « non-sachants » comme moi, très original. Vous êtes allé en effet très au-delà du diagnostic de crise en portant l’analyse sur quelques fondamentaux qui sont rarement mis au jour.
Vous finissez d’une part sur la dégradation interne de la société israélienne, en proie à des « fragments » de société trop différents dans le temps long, et d’autre part sur ce qu’on appellerait au contentieux, la « perte de chances » de l’État palestinien dont vous dites clairement qu’il ne verra jamais le jour.
Mais alors, que penser dans la longue durée, que j’ai évoquée très rapidement en introduction, de la position diplomatique, en particulier de la France mais pas seulement, et de la revendication récente par le Président de la République française de la reconnaissance d’un État palestinien, mais aussi par le Royaume-Uni, le Canada, l’Australie, un certain nombre de pays d’Europe également ? Que penser du réalisme qui s’attache à la position diplomatique consistant à dire : il faut un État palestinien ? C’est un mantra : il doit être dit ou signifié que la France, notamment, a une position qui n’est notamment pas celle des États-Unis ni des amis les plus proches d’Israël.
Mais quelle est la portée réelle de cette position diplomatique ?
Jean Félix-Paganon
J’ai dit que je m’efforcerais d’être le plus analytique possible mais là j’y renonce.
Ce n’est pas ce qu’il faudrait faire car c’est prendre le problème à l’envers que de reconnaître un État qui n’existe pas et qui risque de rester virtuel. Ce serait grave si cela était un alibi pour ne pas faire tout ce qui pourrait encore être fait.
Il faudrait faire pression pour que la colonisation s’arrête. On parle de sanctions qui sont jusqu’à présent misérables. L’Union européenne porte à bout de bras la colonisation. Israël n’a pas besoin des crédits européens pour faire fonctionner son économie. Mais, en revanche, très sympathiquement, nous finançons la colonisation et l’occupation car, si Israël devait exercer ses responsabilités économiques de puissance occupante, cela aurait pour l’État d’Israël un coût très sérieux. Alors le discours, me semble-t-il, devrait être très simple : Vous avez décidé de façon quasi irrévocable d’avoir un État unitaire de la Méditerranée au Jourdain. Très bien ! Mais sachez que nos valeurs, nos convictions, nous amèneront le jour où vous aurez absolument formalisé cela à nous battre pour exiger l’égalité des droits pour tous ceux qui habitent sur ce territoire. Il me semble que ce serait un discours de courage, de lucidité et d’honnêteté.
Une fois qu’on a dit ça je ne reviens pas sur ce que j’ai dit : il n’y aura pas d’État palestinien. Il faudra donc sans doute se battre pour avoir une espèce d’Oslo +++, ce qui veut dire qu’il n’y a pas de zone C (partie du territoire de Cisjordanie restant sous le contrôle israélien), ça veut dire qu’on ne va pas faire partir de Cisjordanie tous les Israéliens mais il faudra quand même que certaines colonies soient démantelées.
Donc, ne pas se mentir, reconnaître que l’entité qui pourrait naître d’un accord territorial ne serait pas un véritable État, même si on lui donnait les attributs d’un État. Et puis dire très nettement et très fermement que la perpétuation de la situation actuelle, voire son approfondissement à travers des processus qui ressemblent de plus en plus à de l’annexion, se traduiront par la défense de nos valeurs, c’est-à-dire l’égalité des droits.
Marie-Françoise Bechtel
Seriez-vous choqué si j’ajoutais à cela que pour avoir un État – je ne voudrais pas être insultante envers les Palestiniens opprimés – il faut des hommes d’État, il faut peut-être une histoire qui permette la constitution de la verticalité de l’État. Et ce n’est pas donné à tout le monde. Il est dur d’accuser un peuple qui souffre autant mais il faut peut-être aussi regarder les choses telles qu’elles sont.
Jean Félix-Paganon
La Palestine pré-mandataire et mandataire avait une société tout à fait développée. L’Arab Bank a été créée par un homme d’affaires palestinien. C’était une sorte de petit Liban. Donc les élites palestiniennes existent.
Marie-Françoise Bechtel
Il y a des élites certes mais le sens de l’État c’est autre chose. Je ne veux pas accabler les Palestiniens qui par ailleurs sont traités d’une manière abominable. Mais la capacité de créer un État est fondée sur l’histoire : leur offre-t-elle, dans leur cas, cette capacité ?
Denis Bauchard
Je partage tout à fait l’analyse de Jean Félix-Paganon. J’évoquais tout à l’heure le déplacement que j’avais fait en Israël en 2006 et le fait que pour mes interlocuteurs, qu’il s’agît d’officiels israéliens ou de think tanks, il n’y avait plus de question palestinienne, en tout cas on ne parlait plus d’État ; on parlait du risque existentiel représenté par l’Iran. J’avais d’ailleurs écrit un papier pour l’IFRI soulignant le fait que la perspective d’un État palestinien était de plus en plus problématique, notamment pour des raisons de terrain que Jean Félix Paganon a très bien analysées. En fait jamais Israël n’acceptera que la rive droite de la vallée du Jourdain – la zone C – fasse partie d’un État palestinien, pour des raisons de sécurité. D’autre part, compte tenu du développement des colonies de peuplement il était clair que personne, même un État d’Israël ouvert au règlement de la question palestinienne, ne prendrait la responsabilité de déménager la population des colonies dont certaines représentent 50 000 habitants. On se souvient peut-être de la difficulté que Sharon a rencontrée pour évacuer les 7 000 colons qui étaient installés sur la bande de Gaza. Il est impensable qu’un gouvernement israélien, quel qu’il soit, prenne la responsabilité de faire un tel déménagement. L’État palestinien, si tant est qu’il ait été une perspective politiquement possible, est mort-né. Certes les pays occidentaux, y compris aux États-Unis jusqu’à une date récente, continuent de développer cette idée. C’est un moyen de se donner bonne conscience. Le seul espoir qu’on puisse avoir c’est que les Palestiniens puissent obtenir l’égalité des droits. Mais Israël n’acceptera jamais que l’État perde son caractère juif. Tout ceci dépasse la personnalité de Netanyahou et son successeur, quel qu’il soit, maintiendra une telle ligne.
Jean Félix-Paganon
À propos de responsabilité et d’hypocrisie n’oublions pas les États arabes. Il n’y a pas que les Européens. Si les États arabes se vautrent dans la « création » de l’État palestinien c’est précisément pour ne pas faire autre chose. Or on pourrait attendre davantage d’eux que des Européens.
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