ISRAËL, acteur du remodelage du Moyen-Orient
Intervention de Denis Bauchard, conseiller pour le Moyen-Orient à l'Institut français des relations internationales (Ifri), ancien ambassadeur de France en Jordanie et au Canada, ancien directeur d'Afrique du Nord et du Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères, lors du séminaire "Crise au Moyen-Orient, quels défis pour la France" du jeudi 16 octobre 2025.
Merci de vos propos. Merci d’avoir rappelé ma carrière qui est effectivement quelque peu insolite. En effet j’ai passé dix-huit ans au ministère des Finances, en particulier à la direction du Trésor, avant de bifurquer vers le Quai d’Orsay à la suite de différentes péripéties. Mais dans le cadre du ministère des Finances j’ai eu des fonctions à caractère diplomatique comme attaché financier pour les pays du Moyen-Orient, basé à Beyrouth mais qui avait une compétence régionale qui s’étendait de la Turquie à l’Éthiopie et de la Grèce à l’Afghanistan, puis comme ministre-conseiller pour les questions économiques à la représentation permanente à New-York. Quelques décennies plus tard, quand on m’a demandé où je souhaiterais partir comme ambassadeur, le Moyen-Orient s’est imposé naturellement. J’étais effectivement tombé dans la potion magique. Et j’ai retrouvé le Moyen-Orient d’abord comme ambassadeur en Jordanie puis comme directeur d’Afrique du Nord – Moyen-Orient et enfin comme Président de l’Institut du monde arabe. Je continue à me rendre très fréquemment – j’y suis allé encore récemment – dans cette région fascinante qui interpelle le chercheur et a impacté profondément ma carrière diplomatique et personnelle.
Jean Félix-Paganon et moi-même nous étant donc réparti les rôles, j’aborderai pour ma part, pour l’essentiel, les relations d’Israël avec les pays du Moyen Orient. Pour assurer sa sécurité, l’État hébreu a en effet poursuivi, de façon continue et déterminé un double objectif : affaiblir ses voisins immédiats et élargir son assise territoriale.
Israël, dès son origine a été obsédé par sa sécurité. Les raisons en sont compréhensibles. À la suite du plan de partage de 1947 et de la résolution de l’ONU 181, il y a eu un état de guerre. Les pays arabes refusent le plan de partage estimant que celui-ci était très favorable à Israël auquel étaient attribués les deux-tiers du territoire pour un tiers laissé à la partie arabe. Depuis la guerre indépendance de 1948 qui s’est terminée au profit d’Israël, cette obsession de la sécurité n’a pas cessé de préoccuper Israël et son opinion publique. Ils le sont d’abord pour des raisons démographiques, la population israélienne étant minoritaire sur un territoire exigu par rapport aux pays voisins et même par rapport à la population arabe résidant sur le sol de la Palestine historique. Israël, se présente volontiers comme David entouré par Goliath représenté par les millions d’Arabes vivant à proximité. Il a cherché ainsi à assurer sa sécurité à la fois par la diplomatie et par la guerre.
L’obsession de la sécurité
La menace telle qu’appréciée par les autorités israéliennes, a évolué. Ce furent d’abord des menaces provenant de pays voisins, la Jordanie la Syrie mais également le Liban ou Égypte, où s’étaient réfugiés de nombreux Palestiniens. Mais depuis la fin des années 1990, la menace a été ressentie comme plus large. M’étant rendu en Israël et dans les territoires palestiniens en 2006, juste après la « guerre des 33 jours », j’avais été frappé de voir que, pour Israël, le problème palestinien était réglé. Les think tanks israéliens, que j’avais pu visiter, considéraient que les affrontements avec les Palestiniens relevaient d’un « conflit de basse intensité » qu’on pouvait régler par des moyens de nature policière et, de temps en temps, pour reprendre l’expression utilisée par l’armée israélienne, en allant « tondre le gazon » à Gaza. On mettait en avant que le problème était désormais la « menace existentielle » que représenterait l’Iran. Ainsi pour Israël le problème de sécurité s’était en quelque sorte déplacé des Arabes les plus proches, à commencer par les Palestiniens, vers des ennemis plus lointains comme l’Iran. Il est assez étonnant de voir que le document de l’Institute for National Security Studies (INSS) – grand think tank israélien très proche de l’establishment – sur la stratégie nationale d’Israël dont la dernière version date de 2020, considérait que les menaces qui pesaient sur Israël venaient essentiellement d’Iran à travers le nucléaire et les missiles – alors que l’Iran ne dispose d’aucun arsenal nucléaire – et également du mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement et Sanctions). On peut noter qu’il n’y a pas un mot sur une menace que pourraient représenter les Palestiniens. En quelque sorte, le problème palestinien faisait l’objet d’un déni.
Il est clair que le 7 octobre 2023 a modifié brutalement la perception de la menace. Au lendemain de l’attaque terroriste, Benjamin Netanyahou a dessiné comme objectif la victoire totale sur le Hamas et le développement d’une guerre sur sept fronts, y compris l’Iran.
Israël entre guerres et diplomatie
Pour assurer sa sécurité, Israël a utilisé tour à tour voire en même temps la guerre et la diplomatie.
Depuis 1947 on peut considérer qu’Israël a été impliqué dans quinze conflits, certains contre les Palestiniens, d’autres contre ses voisins, le plus souvent à son initiative au cours des dernières décennies. Le voisin qui pouvait apparaître le plus menaçant était l’Égypte de Nasser puis d’Anouar el-Sadate. Les accords de Camp David du 17 septembre 1978 ont abouti à un traité de paix qui n’a jamais été remis en question. Après la conquête de la Cisjordanie en 1967, la relation avec la Jordanie n’a été belliqueuse que par intermittence, à l’occasion d’attaques de groupes palestiniens pouvant venir de son territoire S’agissant du Liban, l’armée israélienne est intervenue à de nombreuses reprises. Le Sud – Liban a été occupé pendant 22 ans, de 1978 à 2000 ; en 1982 l’opération Paix en Galilée mène Tsahal jusqu’à Beyrouth. En 1996, l’opération « Raisins de la Colère » conduit à une nouvelle intervention. Plus récemment, en 2006, « la guerre des 33 jours » se serait terminée, selon le chef du Hezbollah Hassan Nasrallah, par une « victoire divine ». En effet cette guerre n’a pas eu le succès escompté et la menace que fait peser le Hezbollah sur le nord d’Israël n’a pas été écartée. À la guerre, se sont ajoutées des actions plus politiques ou diplomatiques. Israël s’est ainsi appuyé sur une fraction des chrétiens libanais, en particulier le clan de la famille Gemayel qui a fait élire successivement Bachir, puis après son assassinat Amine, avec lequel un accord de paix avec Israël signé en 1983 n’a jamais été appliqué.
La Syrie était également un champ où la guerre pouvait apparaître mais de façon plus intermittente avec des actions ponctuelles. Des liens auraient été créés très vite avec les Kurdes syriens – comme d’ailleurs avec les Kurdes irakiens – conçus comme un moyen, sinon de déstabiliser, au moins de provoquer des problèmes aux autorités syriennes. Mais, avec Hafez el-Assad et Bachar el-Assad, Israël avait finalement son meilleur ennemi. En dépit des propos violemment anti-israéliens, tenus par ceux-ci, le calme a régné sur le front syrien.
Des actions guerrières ont également ciblé l’Irak, dont la plus connue est la destruction en 1981 du réacteur nucléaire Osirak, construit par la France. En 1990-1991, une situation de guerre avec l’Irak, avec les Scuds lancés depuis l’Irak mais qui n’ont pratiquement provoqué aucun dégât en Israël.
À la guerre s’est ajoutée la diplomatie, aussi bien en direction de l’Europe que des Etats-Unis. L’allié privilégié fut d’abord la France sous la IVème République, avec une coopération étroite dans tous les domaines, y compris militaire.
Celle-ci a persisté dans une certaine mesure avec la Vème République jusqu’en 1967. Les États-Unis qui, en quelque sorte, ont pris le relais de la France, avec un soutien sans faille, notamment en la personne de Donald Trump salué par le Premier ministre israélien, comme le « meilleur président pour Israël ».
Avec la Jordanie, la diplomatie a en définitive prévalu avec la signature du Traité de paix de 1994. Il en est de même, avec l’appui du président Trump lors de son premier mandat, de la signature des accords d’Abraham avec notamment certains pays du Golfe comme les Émirats arabes unis et Bahreïn dont l’extension semble pour l’instant suspendue depuis la guerre de Gaza
À l’égard de l’Iran, Israël a joué tant sur les tableaux militaires que diplomatiques. Israël a manié d’abord la guerre de l’ombre : depuis les années 1990 s’est développée une combinaison de cyber guerre, à travers notamment le ver informatique stuxnet qui a perturbé le fonctionnement des centrifugeuses iraniennes, d’assassinats ciblés visant en particulier des scientifiques iraniens, de soutien à des mouvements irrédentistes, notamment kurdes mais également baloutches, parfois à des sabotages ponctuels, y compris d’installations nucléaires, notamment à Natanz.
Par-delà cette guerre de l’ombre, s’est développée ensuite une guerre contre les « proxys », en priorité la guerre contre le Hezbollah, avec comme objectif de la part d’Israël de sécuriser sa frontière Nord de son territoire. Après le 7 octobre 2023, environ 80 000 habitants vivant à proximité de la frontière libanaise ont été ainsi déplacés. Le Hezbollah constitue une cible prioritaire, d’autant que le mouvement dispose d’effectifs importants – de 30.000 à 40.000 combattants dotés d’un armement fabriqué localement, notamment des drones, mais également d’armes plus sophistiquées, en particulier de missiles à moyenne portée, venant d’Iran. Après la guerre indécise des Trente-trois jours, Israël a pris sa revanche en décimant les cadres du Hezbollah et en détruisant une grande parte de son armement comme dans ses structures.
Mais la diplomatie a été également utilisée à l’égard de l’Iran par exemple en exerçant de fortes pressions pour que Donald Trump dénonce l’accord nucléaire du JCPOA de juillet 2015 puis à l’égard de Joe Biden pour qu’il durcisse les termes d’un possible accord lors de la reprise des négociations en 2021.
La dernière phase de cet affrontement est « la guerre des 12 jours, ». Pour la première fois, Israël a attaqué directement et ouvertement le territoire iranien, visant les sites nucléaires, avec un succès qui semble mitigé. Les installations semblent plus endommagées que détruites et le stock de 400 kilos d’uranium enrichi a été sauvegardé par les autorité iraniennes.
Des puissances régionales inquiètes face à l’hubris israélienne
Les pays du Moyen-Orient voient avec inquiétude cette politique d’Israël qui mélange diplomatie et guerres et qui s’est amplifiée depuis le 7 octobre 2023. Elle s’accompagne d’une volonté proclamée de remodeler le Moyen-Orient. En effet depuis déjà quelques années les puissances régionales entendent affirmer une autonomie stratégique qui s’accompagne du « multi-alignement », avec une prise de distance vis à vis des États-Unis dont ils mettent en doute la crédibilité à assurer leur propre sécurité. Avec sa volonté de remodeler le Moyen-Orient, comme l’a dit explicitement le Premier ministre Netanyahou, Israël apparaît comme un élément de trouble sur l’ensemble de la région. Cette hubris guerrière inquiète tous les pays, y compris les pays du Golfe qui ont les meilleures relations avec les États-Unis ou qui avaient commencé à établir de bonnes relations avec Israël.
Ceci est vrai de la Turquie qui, bien que membre de l’OTAN, a maintenant avec la Russie des relations assez étroites, à la fois diplomatiques et militaires. Elle a joué un rôle important à travers les événements qui viennent de se dérouler en Syrie. En effet, elle a toujours suivi de près la situation en Syrie, en raison de la tentative des Kurdes syriens, dirigés par le Parti de l’union démocratique, le PYD, émanation du PKK turc, qui vise à instaurer un territoire autonome, le Rojava. La Turquie est donc devenue un acteur important qui, sur cette partie du Moyen-Orient, se trouve en confrontation directe avec Israël compte tenu également de ses affinités avec les Frères musulmans et donc avec sa branche palestinienne, le Hamas.
S’agissant des pays du Golfe il est intéressant de voir qu’avant même le 7 octobre s’étaient développées des relations de bon voisinage entre l’Iran et la plupart des pays du Golfe, notamment avec l’Arabie saoudite, à travers une médiation chinoise inédite qui a conduit à la normalisation des relations après la rupture des relations diplomatiques entre les deux pays. Le Royaume se tourne vers les BRICS bien qu’elle n’ait pas encore totalement avalisé l’adhésion qui lui a été proposée. Elle est devenue également « partenaire du dialogue » avec l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS). Par ailleurs, l’Arabie saoudite entend poursuivre un programme nucléaire civil malgré les fortes réticences israéliennes. Elle le fait en coopération avec les États-Unis mais éventuellement sans ceux-ci si besoin est. Elle vient de compléter et préciser son accord de défense mutuelle avec le Pakistan. Qui comporte un volet nucléaire. Il s’agit vis à vis d’Israël d’un signal très clair. Par ailleurs l’Arabie saoudite a développé des relations non seulement économiques mais politiques avec la Chine, son premier client – et de loin – mais également avec la Russie. Le fait que pour la première fois un roi d’Arabie saoudite se soit rendu à Moscou et à Pékin confirme cette nouvelle orientation. En outre, il existe avec la Russie une étroite concertation dans le cadre de l’« OPEP + » pour influencer le marché des hydrocarbures. Il s’agit d’une évolution intéressante qui va sans doute s’accentuer dans les années qui viennent. Les autres pays du Golfe, en particulier le Qatar et les Émirats arabes unis, mènent une politique un peu comparable
Quant à l’Iran, affaibli à la suite de son affrontement avec Israël, il essaie de faire face à la situation actuelle, à la fois en se tournant davantage vers la Chine qui absorbe l’essentiel de sa production pétrolière en contournant les sanctions et, sur le plan politique, en renforçant ses liens avec la Russie. On pourra noter que cette coopération a une dimension militaire : l’Iran a contribué à la construction d’une usine de drones de type Shahed, qui sont utilisés intensivement par la Russie en Ukraine.
Ainsi l’hubris israélienne, a renforcé le basculement stratégique qui était en cours avec un développement de l’influence russe depuis le début des années 2000 et également avec la Chine qui, à partir de Xi Jinping a affirmé son intérêt pour le monde arabe sur la base d’un document dit Arab Policy Paper de 2016 : la Chine est maintenant très présente non seulement économiquement mais politiquement au Moyen-Orient. L’inquiétude suscitée par la politique israélienne ne peut que renforcer cette évolution.
En conclusion on soulignera que la situation reste très fluide. Trump va-t-il réengager durablement les États-Unis au Moyen-Orient ? Après le cessez-le-feu à Gaza va-t-il revenir vers le pivot Pacifique ? Que va-t-il se passer s’agissant du nucléaire iranien ? L’Iran va t’il subir une nouvelle attaque israélienne, avec ou sans le soutien et l’accord des États-Unis ? Devant la démarche parfois quelque peu erratique de Trump et la situation politique intérieure en Israël tout peut arriver. En fait au Moyen-Orient, la seule certitude c’est l’incertitude.
Marie-Françoise Bechtel
Merci beaucoup.
Est-ce à dire que vous regardez le plan Trump, l’énorme « paquet » qui est devant nous, comme quelque chose de superficiel, proche de l’évanouissement dans le temps d’une certaine manière ? Vous avez notamment marqué l’intérêt de la Chine pour le Moyen-Orient, point qu’on ne soulève pas très souvent.
Avez-vous voulu dire par là qu’il n’était pas tellement nécessaire finalement d’analyser le plan Trump qui se contente de viser la richesse du (et par le)
Moyen-Orient, grâce à quelques proches tels son gendre Jared Kushner ? En effet, persuadé que les pays sont contents de s’enrichir, il pense régler la question par l’économie si ce n’est même par les flux financiers générés par les investissements futurs. Est-ce en réalité quelque chose de superficiel ?
Denis Bauchard
L’échange de prisonniers palestiniens contre les otages, qui a contribué à un apaisement provisoire sur Gaza, était un élément positif. Contrairement à certains commentateurs, je pense qu’il ne s’agit pas de diplomatie à proprement parler. Trump a tordu le bras à Benjamin Netanyahou en lui intimant d’accepter un cessez-le-feu. Il a fait la même chose avec le Hamas mais le problème, paradoxalement, était plutôt du côté israélien. Mais les États-Unis ont suffisamment de leviers pour contraindre un Premier ministre israélien à respecter ce qui était une instruction. Ce n’est donc pas un succès diplomatique mais un succès de rapport de forces. Mais, par-delà ce cessez-le-feu, la question palestinienne reste entière. La perspective d’un État palestinien reste pleine d’incertitudes. La situation en Cisjordanie se dégrade de plus en plus. Il reste donc beaucoup à faire. Une évolution possible est que Donald Trump, considérant qu’il a « fait le job », va se tourner vers d’autres problèmes, par exemple faire la guerre au Vénézuéla ou revenir, comme il a dit qu’il le ferait, vers le pivot Pacifique. Pour l’instant il ne s’est pas beaucoup occupé de la Chine, qui paraissait cependant prioritaire.
Le problème palestinien reste entier, avec tous les risques de dérapages, avec le risque de nouvelles incursions israéliennes et de nouveaux développements militaires, non seulement sur Gaza mais aussi sur la Cisjordanie.
Marie-Françoise Bechtel
Merci. C’était très clair et ceci fait une transition toute naturelle vers le deuxième intervenant, qui, se centrant peut-être plus directement sur le conflit israélo-palestinien, va nous livrer maintenant son analyse. Jean Félix-Paganon est ancien ambassadeur de France au Koweït, en Afrique du Sud, en Égypte, au Sénégal puis en Gambie et ancien directeur d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient au ministère des Affaires étrangères.
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