Annexe : « Ecologie, Europe et souveraineté, l’équation impossible », par Marie-Françoise Bechtel

Nous publions en annexe à ce colloque un article de Marie-Françoise Bechtel, présidente de notre Fondation, paru en mai 2024, dans la revue "Humanisme et société", présentant sous un angle général les problèmes que pose à notre pays la question écologique.

En passe de devenir la hantise de notre temps, la question écologique peut-elle faire l’objet d’une approche raisonnée et raisonnable dans le champ de l’action politique ? Si oui, comment la poser, chose inévitable, dans le cadre national et européen ? Ces enjeux sont en réalité étroitement liés : sans une opinion clairement informée et remettant à leur juste place les enjeux collectifs fondés sur l’intérêt général, il ne sera pas possible de faire fonctionner les mécanismes normaux de la souveraineté nationale en France ni de mener, au plan européen, une action d’avenir.  

1/ Réinterroger la doxa

Le passage de l’affolement millénariste au constat raisonné est aujourd’hui un enjeu majeur. (Re)trouver une boussole guidée par la rationalité suppose ainsi en premier lieu une interrogation sur les « obstacles épistémologiques » chers à Bachelard. Où en est aujourd’hui l’opinion commune, la « doxa », avec les facteurs qui l’alimentent, idéologie dominante marquée par le lobbyisme, le système éducatif défaillant, la préemption de la question climatique par des mouvements politiques peu enclins à la rigueur ? Nous ne pourrons le faire ici de façon exhaustive ni même suffisante mais seulement aborder certains aspects.

Sans doute – et la chose est compréhensible – l’importance acquise par le débat autour des questions écologiques tient-elle au fait que c’est finalement la première fois que les sociétés mettent globalement en cause leur évolution dans sa dimension purement matérielle et non économique, sociale ou morale. Mais le caractère brumeux du débat ne vient pas de là. Les profondes évolutions sociologiques et mentales qui ont accompagné la société vers le dernier état de sa modernisation d’une part et, de l’autre, la rémanence de la projection religieuse l’expliquent à mes yeux davantage.

A l’origine de ce nouveau mal du siècle, on décèle ainsi sans trop de difficultés la rencontre entre l’idéologie consumériste culminant dans la hantise de la fin individuelle, si bien analysée par Christopher Lasch, et les tendances autoflagellatrices nourries du sentiment religieux pluriséculaire manifestes notamment dans la pensée de Jonas (l’« Heuristique de la peur » n’est-ce pas là un titre qui dit tout ?). Cet amalgame de tendances négatives a contribué à asseoir la vision naïve d’une nature à laquelle on porterait offense et qui se retournerait en quelque sorte à juste titre contre les générations héritant de la responsabilité de l’anthropocène. Les grandes peurs millénaristes ont finalement du mal à déserter l’histoire et, il faut le reconnaître, l’acquis des conquêtes du rationalisme et de la science ne suffit pas à les contrebalancer. Tout au contraire, le système éducatif concourt malheureusement à ce vent de culpabilisation et d’angoisse qui marque la doxa : l’appel à la responsabilité de chacun qui, dès l’école primaire, marque le discours pédagogique dominant, se mélange à l’éducation morale et civique d’une façon qui tend à dissoudre une grande question collective en une somme d’injonctions individuelles. La distinction entre les effets et les causes se dilue dans l’affolement thermique et la réprobation des atteintes à l’environnement. Ce n’est pas cette dernière qui en soi est répréhensible, c’est le contexte de moralisme, la paresse d’évaluer les causes, avec en arrière-plan la mise en scène d’un face à face de l’homme et la nature qui induit un tableau parfaitement factice des réalités. Comme le dit très bien Benoît Heilbrunn, philosophe et professeur de management, « l’idéologie de la durabilité s’appuie sur une dialectique disneysée entre la gentille nature et la méchante culture »[i]. Or la nature est une construction, non une entité en soi. Le fait que la « planète » tende à succéder à la « nature » (oublions au passage le réceptacle commode de l’« environnement ») peut-il du moins être considéré comme une avancée en ce sens que l’inclusion du sujet humain dans le tout ainsi défini vaut mieux qu’une altérité artificielle ? Certes la notion de mal fait aux générations à venir -de péché donc- demeure. Au moins cette approche pourrait-elle permettre de restituer la place de la liberté humaine et la capacité de projet collectif avec une projection dans le temps. L’obligation d’agir qui peut fonder l’action collective en lieu et place de la culpabilisation individuelle – définir un programme, évaluer des effets, relier des choix entre eux – pourrait ainsi nous sortir de l’ambiance millénariste hostile au progrès.

Mais et c’est là le second « obstacle épistémologique », encore faudrait-il que la transformation de l’angoisse en obligation d’agir pour l’intérêt général ne bute pas sur une méconnaissance préoccupante de la fonction de chaque grand acteur de la sphère publique : on demande au juge de sanctionner les gouvernants[ii], oubliant que c’est au peuple souverain et ses mandataires que celui-ci doit rendre compte. Si du moins on ne tient pas pour ineptes les principes acquis depuis la Révolution française. Il est à cet égard très regrettable que la Constitution elle-même avec l’inclusion d’une charte de l’environnement assise sur le principe de précaution soit devenue le réceptacle d’une « obligation d’agir » à la fois intrusive par rapport au principe de responsabilité lequel n’a et ne peut avoir d’autre fondement que la volonté populaire et d’ailleurs totalement inefficace[iii].  

Retrouver une vision collective d’un futur réalisable fondé sur une connaissance objective des problèmes est ainsi une priorité absolue. Mais elle suppose un effort éducatif sans précédent d’autant qu’il ne pourra à lui seul contrebalancer la paresse médiatique. Et rendu plus difficile à accomplir par la double injonction qui pèserait sur lui. La première consisterait en un effort de valorisation de la science, porte d’entrée de questions solides et non fantasmatiques. Cette approche pourrait fonder une appréciation de l’enjeu véritable c’est-à-dire la connaissance : il appartient aux sciences physiques d‘apprendre aux élèves les deux éléments essentiels de la question écologique, l’un que les ressources naturelles sont limitées dans le temps ce qui doit poser, sans tabou, la question de leurs substituts, l’autre que l‘on ne reviendra pas à un monde sans effet carbone[iv].

De son côté l’éducation à la citoyenneté retrouverait une vraie inspiration en déclinant les fondamentaux de l’action collective et en expliquant que celle-ci est d’une autre nature que la somme des actions individuelles, que c’est à la délibération citoyenne, et non au juge, de déterminer les actions publiques nécessaires. D’où le chemin vers une volonté collective fondée sur ce que l’écologie n’est pas une question à part mais une dimension de l’action future.

2/ Trouver les chemins d’une action publique :

Articuler l’intérêt général qui ne peut laisser de côté la question sociale et ne peut donc se centrer sur les mesures punitives n’est pas chose facile que ce soit dans le cadre national ou « en européen ». On le dit aujourd’hui à l’envi. Encore faut-il que la boussole ne perde pas le Nord.

Or l’Europe dont nous dépendons largement s’enferre dans des contradictions internes et dans l’impuissance internationale

La guerre d’Ukraine met soudainement sur le devant de la scène des questions cruciales, en premier lieu celle de l’approvisionnement en énergie des pays de l’UE qui sont, on le sait, dans des situations très différentes par rapport aux importations de gaz et de pétrole russe. Mais la projection de l’UE vers le futur était pour le moins en voie d’inachèvement comme l’ont montré les arbitrages menés dans le cadre du Green Deal, avec une taxonomie tendant difficilement à intégrer l’effort en faveur du nucléaire et une PAC « verdie » qui semble ignorer les besoins alimentaires mondiaux[v]  ainsi que le rôle que devrait jouer l’Europe en ce domaine. Cette confusion est donc à la fois révélée et aggravée par la guerre plutôt que créée par elle. L’UE – la zone la moins carbonée du monde[vi] -qui pourrait offrir un modèle si elle regardait ses atouts est aujourd’hui le siège d’un concert cacophonique révélateur d’un provincialisme européen dans lequel la force d’un certain lobbyisme vert appuyé sur l’idéologie punitive d’une partie de la classe politique et de l’opinion allemande[vii] joue un rôle clé. On mentionnera à peine la taxe carbone aux frontières qui fait périodiquement l’objet d’un enterrement de première classe.

Les Etats peuvent-ils mieux faire ? En France deux facteurs clés pour l’avenir sont aujourd’hui en jeu.

D’abord, malgré les regrettables aléas qui depuis dix ans avaient marqué le chemin vers une énergie nucléaire jouant un rôle clé dans la substitution, une volonté nouvelle semble émerger. Même si la campagne électorale récente l’a mise quelque peu en sourdine sous la pression de la doxa médiatique, le relancement d’un plan nucléaire ambitieux est aujourd’hui un enjeu majeur qui pourrait rencontrer le consensus[viii].

Ensuite le recours à la planification en matière de transition énergétique pourrait faire son chemin : il ne sera pas possible de faire baisser la consommation de pétrole et de gaz ni de fournir de l’énergie à un prix raisonnable sans une vision d’ensemble qui ne pourra pas s’en tenir longtemps aux aides publiques aux consommateurs les moins favorisés. La question liée du logement et du transport est la grande question de la transition énergétique sur laquelle c’est une stratégie nationale claire, concertée avec les grands acteurs sociaux, se projetant dans le moyen et le long terme qui est indispensable : c’est la définition de la planification. Et ce d’autant plus qu’elle est aussi l’enjeu d’une réindustrialisation ciblée et efficace de notre pays (infrastructures ferroviaires, rénovation des logements).

D’autres questions d’intérêt primordial pour la nation sont toutefois suspendues aux décisions européennes. L’avenir du marché de l’électricité qui pénalise lourdement notre pays renvoie à la question de la place du nucléaire[ix]. De son côté la fin prévue du prix du gaz réglementé, étape ultime de la libéralisation de l’énergie, montre qu’une action publique soucieuse de l’avenir ne peut – ne devrait pouvoir- se fonder sur les règles d’hier[x]. Elle pose un problème plus large, celui de l’effet délétère des règles d’un marché unique fondé sur la concurrence qui ont fait de lourds ravages en d’autres domaines.

Si l’on prend un peu de recul par rapport au tableau d’ensemble que voit-on finalement ? En France, depuis le début du siècle une volonté politique qui peine à émerger, marquée par la grande peur imposée par les médias et groupes de pression au profit des énergies renouvelables, appuyée sur une mobilisation de la jeunesse qui semble ignorer, portable en mains, qu’elle appartient elle-même avec les seniors aux catégories les plus dévoreuses d’énergie. Du moins a-t-elle l’excuse de tenter de se frayer un chemin à travers des obstacles qui ne sont pas de son fait et dont le principal a nom ignorance. En Europe, bien pire est la situation puisque les choix de demain résultent du plus petit dénominateur commun entre des États qui ont choisi des voies différentes et ce dans un monde où la puissance américaine et la puissance chinoise n’attendent pas qu’elle joue un rôle, si ce n’est, entre autres, comme client du gaz d’outre-Atlantique et comme débouché du commerce asiatique.

***************

La question sociale et la question républicaine ne sont pas – ne sont plus ? – solubles dans la rationalité. Mais l’effort pour penser par soi-même loin des dogmes sots et des pensées préformatées reste le marchepied nécessaire. Sur quoi cet effort peut-il s’appuyer ? Sur cette alliance de la science et de l’intérêt national qui ont fait les beaux jours de notre pays, de Lavoisier à Langevin-Wallon ? La grande peur du progrès, l’ignorance des contraintes physiques réelles, la remise paresseuse aux mains d’un destin européen sans courage et sans vision sont-elles dépassables par une éducation au futur appropriée ?

Il se trouve que dans deux domaines clés, l’agriculture et l’énergie nucléaire, la France a des atouts remarquables fragilisés par les actuelles orientations européennes. Faire entendre sa voix est manifestement difficile. Alors quelle perspective ? Peut-être est-ce la question sociale liée à la question de sa souveraineté dans les choix cruciaux pour son avenir qui la contraindra à mieux concilier ses engagements européens et les intérêts de son peuple. Au rang de ceux-ci, on comptera le besoin en éducation et la réaffirmation d’une vision civique des choses sans laquelle les lobbies de toute nature – y compris écologistes – pèseront lourd dans notre futur commun.


[i] Xerfi canal, 10 mars 2022

[ii] C’est ainsi que, saisi de l’« affaire du siècle » (observation insuffisante par le gouvernement de ses obligations en matière de limitation de l’effet carbone), le Conseil d’Etat, jusqu’ici plus conscient des principes de l’action publique que le juge judiciaire, a prononcé une injonction d’agir au gouvernement assortie de sanctions

[iii] Marie-Françoise Bechtel, « La Constitution n’est pas un programme de gouvernement », Le Monde, 28 février 2021.

[iv] Comme le souligne souvent Jean-Marc Jancovici, même si l’on arrêtait immédiatement les émissions, 10 à 20 % du surplus que nous avons créé sera toujours présent dans 10 000 ans

[v] Sur cette question, voir le colloque de la Fondation Res Publica du 21 octobre 2021, disponible sur son site internet.

[vi] Même s’il faut tenir compte de l’externalisation d’une large part de ce qu’elle ne produit plus sur son sol.

[vii] On ne peut oublier que le tournant pris par ce pays en 2011, lorsque la chancelière Merkel a soudainement annoncé l’abandon du nucléaire, joue aujourd’hui un rôle majeur dans les retards et hésitations de l’Europe ainsi que ses contradictions (réouverture de mines de charbon en Allemagne et aux Pays-Bas).

[viii] Ainsi l’opinion qui, il y a peu encore, était à plus de 50% convaincue que le nucléaire participait à l’effet carbone (sic) semble-t-elle aujourd’hui revenir à une vision positive en sa faveur.

[ix] On notera que l’Espagne a renégocié sa sortie de ce marché et a récupéré la libre fixation des tarifs.

[x]  Ce sont des directives remontant aux années 2000 qui ont institué le principe à terme d’une concurrence absolue entre fournisseurs d’énergie.

Le cahier imprimé du colloque « La question écologique aujourd’hui : dialogue avec Yves Bréchet » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

S'inscire à notre lettre d'informations

Recevez nos invitations aux colloques et nos publications.

Veuillez saisir une adresse email valide.
Veuillez vérifier le champ obligatoire.
Quelque chose a mal tourné. Veuillez vérifier vos entrées et réessayez.