Introduction par Marie-Françoise Bechtel, présidente de la Fondation Res Publica, lors du colloque "Le Nouveau monde est-il si nouveau - L'Amérique et nous ?" du mardi 23 septembre 2025.
Chers amis,
Messieurs les intervenants,
Monsieur le président fondateur,
Nous avons plaisir à vous voir si nombreux pour ce colloque de rentrée de la Fondation Res Publica.
Le Nouveau Monde est-il si nouveau ?
Alors que l’idée – j’allais dire presque la nécessité – de consacrer un colloque à l’étape qui marque aujourd’hui le présent et l’avenir des États-Unis, ce titre, soufflé par Louis Gallois, nous a semblé s’imposer.
Je parlais d’un colloque nécessaire. C’est qu’à chaque étape correspondant à un nouveau mandat de président des États-Unis, nous lui consacrons toujours un colloque. Hubert Védrine nous avait déjà ainsi fait l’honneur d’intervenir en novembre 2021 et l’avait fait aussi lors de l’arrivée au pouvoir de Barack Obama. Le colloque de 2021 (mandat de Biden) s’intitulait d’ailleurs « Crise de la démocratie et avenir du « leadership » américain »[1], ce qui n’était pas si mal posé, me semble-t-il, comme intitulé.
Alors le Nouveau monde est-il si nouveau ? Pourquoi cet intitulé ? Il y a d’abord un constat évident : c’est que ne dominent plus du tout aujourd’hui ni l’entraînante ouverture de la symphonie éponyme ni, et moins encore, le mouvement de l’apaisante suite orchestrale qui marquent cette émergence d’un univers neuf, dépassant les vieilles querelles de l’ancien monde, religieuses, sociales, voire ethniques (si l’on pense à l’Irlande).
Où en sommes-nous donc ? La nouvelle et fracassante entrée sur la scène de Donald Trump, si elle revêt incontestablement un style inattendu – c’est le moins que l’on puisse dire – témoigne-t-elle de changements profonds dans la société américaine que nous n’aurions pas su lire ? Pas plus d’ailleurs en Europe que chez les démocrates américains censés être culturellement plus proches de nous.
Première interrogation et première intervention dans ce colloque. Comment et jusqu’à quel point la société américaine a-t-elle changé au point de sembler se fracturer à un tel degré ?
Question seconde : que ne voyons-nous pas, que ne savons-nous voir – ou ne savons-nous plus voir – dans ce qui arrive aujourd’hui en Amérique…ou peut-être faut-il dire « à » l’Amérique ? C’est là, me semble-t-il, le substrat de toute interrogation incluant bien sûr celle portant sur l’Amérique dans sa relation avec nous Européens. Si nous ne faisons pas l’effort de comprendre ce qu’est vraiment aujourd’hui la première puissance du monde comment appréhenderions-nous correctement ce qu’il y a de rationnel sous le réel ? Et par rationnel j’entends bien sûr la rationalité au sens historique du terme, bien éloignée de celle du logicien. Un ratio historique, est-il besoin de le dire, bien éloignée de la pensée déconcertée qui marque une partie dominante des médias incluant, à l’heure des plateaux télé, celle de maints chercheurs et prescripteurs de pensée en tous genres. Il faut aller plus sérieusement au fond des choses et c’est ce dont nous bénéficierons dans un instant avec l’intervention de Yascha Mounk.
L’interrogation suivante sera l’objet de la deuxième intervention, celle d’Hubert Védrine : quel regard porter sur les grands choix de politique internationale qui sont ceux de Donald Trump et de son équipe ? On reste parfois étourdi devant le côté disruptif de nombre de positions : on songe à Panama ou au Groenland par exemple qui masquent peut-être certaines continuités ; on songe cette fois encore à l’obsession de la concurrence chinoise, à la mainmise non sans dédain sur l’Europe, attitudes auxquelles il convient d’ajouter les pas de danse avec Vladimir Poutine, un en avant et un en arrière. Et aujourd’hui, comment ne pas penser au soutien sans bornes ni mesure de la folle dérive du gouvernement israélien, non seulement dans les éléments tendant à une destruction consciente et organisée de la Palestine contre toutes les décisions du droit international, mais aussi dans la déstabilisation plus générale du Moyen-Orient, de l’Iran au Qatar ?
Enfin même si l’Europe n’est pas au centre des préoccupations américaines, mais cela remonte à loin dans le temps (Hubert Védrine le disait déjà à l’époque du mandat Obama), comment ne nous interrogerions-nous pas pour finir sur le défi qu’un lien transatlantique de subordination acceptée, voire intégrée, ingérée, allais-je presque dire, fait peser sur nous ? Et comment ne pas appeler de nos vœux les moyens d’en sortir ? Il reviendra ainsi au troisième intervenant – tout le monde aura reconnu Louis Gallois – la lourde tâche d’analyser l’état actuel de la dépendance européenne en matière économique et peut-être monétaire ainsi que les choix et alternatives que pourrait, que devrait appeler un sursaut. Mais en fonction de quels choix communs ? De quelles contraintes pouvant créer une solidarité ? De quelles ruptures désirables à défaut d’être à l’agenda des États européens ?
Je vais donc me tourner pour commencer vers Yascha Mounk, politologue, professeur à l’université Johns Hopkins et fondateur du magazine Persuasion, auteur, notamment, de Le Peuple contre la démocratie (Éditions de l’Observatoire, 2018) et Le Piège de l’identité (Éditions de l’Observatoire, 2023).
Vous avez proposé, Yascha Mounk, une vision plutôt disruptive de ce que l’on entend, de ce qu’on lit habituellement sur les modifications de la société américaine, incluant, me semble-t-il, les erreurs d’analyse de ceux qui se réclament d’abord et avant tout de la démocratie comme une sorte de concept planant tout seul, une sorte d’outil épistémologique qui est la seule mesure de toute chose. Le doute effleure parfois certains d’entre eux. Récemment un universitaire américain, Jack Rakove s’interrogeait dans les colonnes du Monde sur la faillite des contrepoids du système américain, les fameux checks and balances, comme nous l’avons de longue date appris. Pourquoi cette faillite ? Il soulignait le manque d’une explication cohérente de ce qui, à ses yeux, a fait tomber le système américain dans l’ornière et le besoin d’une mise en perspective historique.
Mais si nous nous tournons vers vous, c’est que votre pensée nous semble dégagée des a priori d’une idéologie prescriptive qui marque assez largement le réel. Nous vous écoutons donc.
[1] Colloque organisé par la Fondation Res Publica le 9 mars 2021.
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