L’homme démantelé – Comment le numérique consume nos existences

Note de lecture de l’ouvrage de Baptiste Detombe L’homme démantelé : Comment le numérique consume nos existences (Artège, 2025), par Joachim Le Floch-Imad, directeur de la Fondation Res Publica.

Ce qui se joue avec la révolution numérique n’est rien de moins que la survie ou le dépérissement du projet humaniste, soutient le jeune fonctionnaire parlementaire Baptiste Detombe dans L’homme démantelé. Alors que les enfants français passent désormais autant de temps devant un écran qu’en classe et que les adolescents ne consacrent plus que 12 minutes par jour à la lecture – contre 5h10 aux écrans -, son ouvrage interroge la manière dont le numérique « consume nos existences », à partir notamment d’un travail de synthèse d’études et de publications de chercheurs aussi divers que Michel Desmurget, Gérald Bronner ou encore Hartmut Rosa.

À l’inverse des approches à courte vue qui ne s’intéressent au numérique qu’à travers un seul prisme – la violence des mineurs par exemple -, l’ambition de L’homme démantelé se veut globale. De la déliaison sociale à la misère sexuelle en passant par la dégradation de la santé mentale, le recul de la stimulation intellectuelle, l’essor de la sédentarité, la mise en spectacle de soi ou encore l’allergie à la frustration, bien des régressions induites par la surexposition aux écrans y passent, qu’elles soient cognitives, psychologiques, philosophiques ou anthropologiques. Detombe consacre en particulier de belles pages à la disparition organisée de l’ennui, regrettant que l’on n’envisage plus cet état comme la condition de la pensée, de l’introspection et de la créativité, mais comme un mal à éradiquer de nos vies. Une récente étude de l’université de Harvard a ainsi montré que l’on préfère, en moyenne, « s’infliger des décharges électriques plutôt que d’avoir à supporter des moments de silence de 6 à 15 minutes ». Et l’on sait que la part de personnes naviguant sur Internet pendant leurs temps morts « a fait un bond de 40 points depuis 2013 (70 %) ». Cela vaut notamment pour les jeunes gens dont l’attention s’avère de plus en plus fragmentée et la vie rythmée par des applications qui, grâce à des algorithmes et procédés toujours plus addictifs (vidéos de 20 secondes, « swipes », « scrolling » à l’infini), déterminent ce qu’ils voient, écoutent et aiment.

S’il est longuement question du « sacrifice » des adolescents, l’auteur montre qu’aucune génération n’échappe à la « perte d’expérience humaine » qu’engendre l’usage déséquilibré du numérique. « L’enfance n’a plus accès ni à l’émerveillement ni à l’innocence, la jeunesse est privée de sa fougue comme de ses premières expériences, l’âge adulte est cantonné à l’insatisfaction permanente, tandis que la vieillesse est jugée dépassée », résume-t-il. Au-delà de l’influence de la numérisation du monde sur les individus, Detombe met en lumière ses conséquences à l’échelle de la société tout entière. Il explique ainsi que le numérique, par la promesse d’un divertissement infini qu’il porte, anesthésie la volonté. Contre l’anthropologie humaniste de l’effort selon laquelle « on ne naît pas homme mais on le devient », il favorise les consommations au faible apport cognitif, pressure le temps d’attention et nivelle tout par le bas, jusqu’à la pensée et l’esprit critique : « Il avachit, assoupit, habitue à la récompense facile. […] Il devient difficile de s’adonner à des tâches chronophages et qui impliquent une certaine souffrance, car ces dernières sont concurrencées par des écrans bien plus attirants. L’homme se contente alors de ce qu’il est et devient incapable de se dépasser, habitué à se complaire dans une certaine médiocrité. »

Detombe s’attarde en outre sur deux phénomènes qui, à ses yeux, menacent notre société d’implosion : la montée de l’individualisme et la crise de la démocratie. Le numérique, s’il n’est pas à l’origine de ces lames de fond (il n’y a qu’à lire les écrits visionnaires d’auteurs tels que Pasolini, Lasch ou Michéa pour s’en rendre compte), n’en est pas moins un puissant vecteur d’accélération. L’individualisme, ici défini comme la préoccupation exclusive de soi et de la maximisation de sa propre jouissance, triomphe ainsi à la faveur d’une idéologie marchande qui, main dans la main avec les réseaux sociaux, magnifie l’ego et fait de chacun le centre d’un monde virtuel à son image. Loin de détacher l’homme de ses attaches claniques, les écrans produisent « un conformisme social stérilisant et une uniformisation aseptisée » selon l’essayiste pour qui individualisme et individualisation, loin d’aller de pair, s’opposent. Les « bulles de filtre » essentialisent les différences, enferment les individus dans des cercles sociaux étriqués et les privent du droit à l’ambivalence. Tandis que la surexposition répétée à des contenus issus des mêmes sphères, couplée aux « biais de confirmation », débouche, selon le mot de l’auteur, sur une « communautarisation de la norme », faisant de chaque homme une caricature de son groupe social et produisant une société toujours plus fracturée et polarisée.

Cette dislocation progressive du monde commun fragilise la conception républicaine de la citoyenneté qui suppose, pour que la minorité accepte la loi de la majorité, l’existence d’un sentiment d’appartenance, d’une vision de la civilité, de valeurs et de principes partagés. Là où la République est indissociable du temps long et de l’imaginaire vertical de la nation, le monde numérique privilégie l’immédiateté et la référence horizontale à la communauté. Ce faisant, il « altère notre qualité d’être politique » et défigure un espace public dans lequel intimité, faits majeurs et passions identitaires sont mis sur le même plan : « La viralité devient le nouveau critère de jugement de la pertinence d’une information. La politisation de tout engendre la dépolitisation de l’essentiel. » D’où l’incapacité à discerner le bien commun, le relativisme ambiant et la disparition de la figure de l’homme d’État, la parole politique valant dorénavant bien peu face aux référentiels imposés par les influenceurs. Une activité qui, en dépit de son caractère hors sol, suscite de plus en plus les fantasmes de la génération Z, 65 % des jeunes Français rêvant de l’exercer un jour selon une étude de la start-up INFLR.

Malgré la noirceur de l’analyse, Detombe ne cède ni à la tentation réactionnaire ni à la technophobie primaire. Sa réflexion intègre les usages positifs possibles du numérique, tout en appelant, face aux dérives, à ouvrir les yeux sur la réalité du vécu numérique et à reconstruire une volonté politique qui fait selon lui défaut : « Il doit revenir au politique de fixer les limites du numérique, plutôt qu’au numérique de fixer les limites du politique. » Contre l’illusion d’une « neutralité du numérique », la tentation libérale du « chacun pour soi » ou la chimère d’une « éducation aux écrans » (comme si l’école, dans l’état de délitement où elle se trouve, pouvait quoi que ce soit face à la puissance des GAFAM), Detombe plaide, comme d’autres avant lui, pour une action publique à même de réinstituer le sens des limites, tant par la réaffirmation de l’État que par l’évolution du cadre législatif et la mise en place d’un « contrôle citoyen » du numérique.

La forme exacte que prendra ce « réencastrement » (Karl Polanyi) demeure à définir mais les conditions du sursaut apparaissent plus réunies que jamais : évolution des opinions publiques en faveur d’une réduction du périmètre du numérique ; mesures prises par la Chine, la Corée du Sud ou encore l’Australie contre la surexposition des jeunes aux écrans ; bras de fer entre grandes puissances mondiales et géants de l’industrie numérique ; nouvelles « lignes directrices » pour l’application du règlement européen sur les services numériques (DSA) qui ouvrent la voie à l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans en droit national. « Il devient de nouveau possible de repenser le numérique, de mettre en cause son ingérence dans nos vies, de réglementer sa pente addictive et d’interdire la captation de nos données », conclut Baptiste Detombe, convaincu, en républicain, qu’il est des circonstances où c’est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. Reste dorénavant à instaurer le rapport de force politique et culturel face à un monde numérique qui, loin de consentir à se rétracter, désirera toujours être total. Tout un programme !

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