Les relations entre la France et l’Afrique subsaharienne

Intervention de Nicolas Normand, Normalien, ingénieur agronome et énarque, ancien ambassadeur de France en Afrique du Sud, au Mali, au Congo, au Sénégal et en Gambie, auteur, notamment, du Grand livre de l'Afrique (Éditions Eyrolles, 2022), lors du séminaire "L'avenir de la relation franco-africaine" du mardi 25 février 2025.

Je vous remercie.

Pour ma part je parlerai de la « Françafrique », un concept toujours d’actualité, toujours très vivant dans l’esprit des Africains

Je ne vais guère parler de la « perte d’influence », une expression que je juge néocoloniale. Nous n’avons pas à avoir sur les pays africains plus d’influence que sur l’Allemagne, les États-Unis ou d’autres. Or c’est un terme que l’on utilise plus spécifiquement vis-à-vis des pays africains, comme s’ils avaient vocation à être sous notre influence, signe que nous sommes encore un peu dans une pensée néocoloniale.

Donc je trouve normal que nous ayons perdu cette influence qui était justement une des caractéristiques de la Françafrique.

Petit rappel sur la Françafrique.

Tout le monde sait qu’il s’agissait d’une domination sous tous les aspects : domination politique avec ingérences, protection des chefs d’États et des dictatures, domination militaire, économique, etc. Cela se traduisait entre autres par des interventions pour maintenir la stabilité, pour maintenir les chefs d’État en place. Il y avait aussi dans la Françafrique telle qu’elle est représentée par les journalistes – et en réalité aussi – des aspects opaques, notamment les transferts financiers, ceux qui ont été illustrés avec une certaine vantardise un peu déplacée par Robert Bourgi.

Ces caractéristiques ont une base idéologique voulue par le général de Gaulle qui était rentré dans les indépendances à reculons, il faut le rappeler, avec son projet de « Communauté », en 1958, et avec cette idée, en 1960, de maintenir avec son conseiller Foccart une influence extrêmement forte sur les pays africains.

Cette domination de la Françafrique, dès le début, avait quand même connu des exceptions, avec la Guinée qui n’avait pas voulu jouer ce jeu puis, assez rapidement, avec le Mali : dès le début des années soixante Modibo Keïta, président du Mali, déterminé à sortir complètement de cette dépendance
vis-à-vis de la France, était rentré dans un système socialiste collectiviste et avait quitté la zone Franc. Le même phénomène s’est produit au début des années quatre-vingt au Burkina Faso avec Thomas Sankara. Je ne rentrerai pas dans les détails des quelques autres petites exceptions, notamment au Tchad.

En fait cette domination qu’on appelait la Françafrique a d’abord été dénoncée par des médias, des journalistes et par des ONG. Cette critique a été reprise par des hommes politiques, en particulier par Nicolas Sarkozy qui en avait fait un argument dans sa campagne présidentielle. À partir de 2007 l’abandon de la Françafrique était devenu un objectif officiel.

Mais le président Sarkozy n’a pas été fidèle à cette dénonciation. Je rappellerai trois écarts importants qui continuent de peser sur l’actualité aujourd’hui.

Le premier est évidemment, en 2008, le fameux discours où la phrase « l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire » avait été reçue comme une humiliation, une provocation, par les Africains et par tous les spécialistes de l’Afrique parce que c’était nier la profondeur historique des sociétés, des civilisations africaines et des anciens empires africains. Cela d’autant plus qu’il s’exprimait au Sénégal. En effet, le Sahel a connu depuis au moins le VIIIème ou IXème siècle, une succession d’empires assez prestigieux, en tout cas importants dans l’amour-propre des Sahéliens. Ils ont été décrits dès le XIXème siècle, notamment par Raymond Heinrich Barth, un savant allemand[1]. C’était donc quelque chose qui était connu depuis longtemps mais ignoré d’Henri Guaino qui avait rédigé ce projet de discours – qui n’avait été relu par personne – prononcé par Sarkozy.

Deuxième écart : Sarkozy est intervenu militairement en Côte d’Ivoire pour rétablir Alassane Ouattara à la place du président sortant, Laurent Gbagbo, qui avait en principe perdu l’élection présidentielle.

Enfin, troisième écart, Robert Bourgi était un conseiller très influent auprès de Sarkozy, dans la logique de Foccart. Donc cette Françafrique dénoncée par Sarkozy – alors qu’elle s’exprimait sans complexe du temps de Chirac ou de Mitterrand – était en fait poursuivie à travers le rôle d’un Robert Bourgi très actif.

François Hollande, à partir de 2012 dénonce à son tour la Françafrique. Mais il faut rappeler que dès ce moment-là surgit un malentendu sur ce qu’était la Françafrique. Pour les autorités françaises et pour les Africains ce concept reflétait deux choses totalement différentes.

Lorsque François Hollande et Nicolas Sarkozy dénoncent la Françafrique, ils pensent, surtout François Hollande, aux réseaux opaques, notamment les intermédiaires non diplomates, dont Robert Bourgi, qui avaient des contacts directs avec l’Élysée. Ils incriminent les réseaux occultes et les financements occultes venant de certains chefs d’État africains, essentiellement celui du Gabon et un peu celui du Burkina Faso avec Blaise Compaoré (peut-être aussi du Congo Brazzaville mais je n’en ai pas la preuve). Ces financements venaient d’Afrique pour financer des candidats aux élections présidentielles principalement en Afrique. La Françafrique c’était ça dans l’esprit de François Hollande.

Les Africains, qui étaient assez peu au courant de ces aspects occultes, déploraient dans la Françafrique la présence de bases militaires, l’existence du franc CFA, les interventions militaires régulières et les différentes formes d’ingérence dans les affaires intérieures africaines, les protections supposées des chefs d’État, enfin les injonctions régulières tant en matière de gouvernance qu’en matières diverses dans les affaires intérieures africaines.

Il y avait donc un malentendu fondamental sur le terme de Françafrique et ce que dénonçait François Hollande n’était pas ce que les Africains comprenaient comme Françafrique. C’est certainement la raison pour laquelle il n’a pratiquement pas touché aux bases militaires, ni au franc CFA et pas plus aux injonctions et aux interventions militaires. Loin de là puisque François Hollande a déclenché la principale intervention militaire de l’histoire des relations franco-africaines avec Serval puis Barkhane.

Si j’insiste sur la période François Hollande c’est parce que la période Emmanuel Macron, à partir de 2017, est une prolongation, sans beaucoup de changement, de ces conceptions élaborées et appliquées sous François Hollande. Fondamentalement, il s’inscrit dans la continuité de François Hollande en ce qui concerne les relations entre la France et l’Afrique, en ce sens notamment qu’il a maintenu jusqu’à très récemment les bases militaires et qu’il n’a pas vraiment attaqué la question du franc CFA. Il a aussi maintenu les injonctions régulières sur ce que les chefs d’État devaient faire et il a prolongé l’intervention militaire Barkhane lorsqu’il est arrivé au pouvoir. De ce point de vue on voit bien qu’il est dans une continuité parfaite avec François Hollande. « Nous serons intraitables sur les élections présidentielles au Mali qui devaient se tenir à telle date très précise », avait dit ce dernier. C’est assez extraordinaire de voir un chef d’État étranger se dire « intraitable » sur le respect d’un calendrier électoral qu’il impose à un pays tiers ! Sarkozy avait fait la même chose. Macron, lui aussi, a multiplié les injonctions vis-à-vis des chefs d’État africains, déclarant par exemple : « Il n’est pas question de négocier avec les terroristes au Mali », s’ingérant ainsi dans une affaire intérieure (négociations entre Maliens) !

Ce rappel historique est important car pour les Africains rien n’a véritablement changé. Et il y a quand même un décalage entre les changements qui ont été opérés et la perception des Africains qui sont relativement imperméables aux réformes et aux tentatives de changement qui sont intervenus depuis.

Après ce petit historique je parlerai de l’accumulation des erreurs françaises qui sont en bonne partie à la source du ressentiment.

Le ressentiment africain a deux origines.

Une première origine, rappelée par Stephen Smith, est l’échec des pays africains. L’Afrique représente 3 % des échanges mondiaux mais aussi 3 % du PIB mondial.

Les pays africains ont échoué dans leur développement pour des raisons structurelles que j’analyse en détail dans mon livre[2]. En gros il y a trois ou quatre raisons importantes qui n’ont pas été comprises par les autorités françaises, ce qui a contribué à l’échec de notre diplomatie française en Afrique :

Le dysfonctionnement des États, les institutions inadaptées, qui sont extractives et non inclusives, notamment les dysfonctionnements des régimes démocratiques qui n’ont pas du tout répondu aux aspirations de la population. C’est l’aspect institutionnel et étatique.

La deuxième raison est que ces États ne contrôlent pas leur territoire dont ils sont absents. D’où des zones de « Far-West sans shérif ».

Autre raison, une explosion démographique incompatible avec le développement économique. La croissance de la population est beaucoup plus rapide que celle des créations d’emplois, plus rapide aussi que celle de la formation et de l’éducation. Des générations de jeunes sont analphabètes. Actuellement, au Sahel, 55 % des enfants ne vont pas à l’école du tout et cette proportion augmente. Cette jeunesse montante qui n’a pas de perspectives, pas d’avenir, se radicalise et rejoint facilement des groupes armés. En plus de cet effet de flux des naissances, il y a un effet de l’explosion démographique sur la structure de la population : celle-ci est majoritairement composée de jeunes qui ne sont pas encore en âge de travailler, mais qui sont à charge, ce qui freine l’épargne des familles et donc l’investissement financé par les banques, accroît la consommation et le déficit commercial et finalement la dette publique.

Enfin, il y a un troisième effet démographique sur le « stock », c’est-à-dire en suscitant localement la surpopulation humaine et du bétail. Ceci accentue le surpâturage, les brûlis : la désertification s’étend, les terres utiles se réduisent. Alors la concurrence entre agriculteurs sédentaires et éleveurs semi nomades dégénère en conflits locaux. Au total, l’absence de transition démographique (de réduction de la fertilité) est un handicap grave pour le développement économique.

D’autres raisons sont liées à l’histoire et à la géographie. Des raisons culturelles, des raisons psychologiques. Les jeunes, dans une situation d’impasse, ont besoin de trouver un coupable, de se rebeller.

Et nous observons en Afrique une sorte de révolution conservatrice qui rappelle un peu le fascisme en Europe entre les deux guerres. Il y a certains points communs : un ressentiment dû à un déclassement, à une frustration, des rancœurs chez ceux qui n’ayant pas profité d’un avenir qui leur offrait des opportunités estiment qu’un certain nombre de gens se sont emparés des richesses de la nation. Les élites et les gouvernants sont donc les premières victimes, d’où la série des coups d’État.

On se retourne ensuite contre le partenaire principal, celui dont la visibilité était excessive : la France, sa présence continue, la Françafrique.

Les gens ressassent la mémoire de la colonisation. Non tellement l’esclavage dont ils savent bien que c’est une réalité à l’intérieur des sociétés africaines, mais l’idée de la colonisation. Ils estiment que l’exploitation dont ils ont été victimes pendant la colonisation s’est poursuivie par les relations privilégiées avec la France, les relations néocoloniales. Ils ont été victimes de cette situation et donc il est assez naturel qu’ils se rebellent. C’est un phénomène de bouc-émissaire assez simple sur le plan psychologique : il faut chercher un responsable. Ce responsable est l’Occident, la France. Cela crée un ressentiment anti-français mais, plus largement, anti-occidental.

S’ajoutent à cela d’importants facteurs religieux. Les Africains estiment que l’islam, arrivé après le judaïsme et le christianisme, a intégré ces deux religions. Bien qu’ayant la meilleure religion, ils sont dans une situation de domination et de pauvreté. Dominés par les pays occidentaux en dépit de la supériorité de leur religion ils jugent que leurs élites n’appliquent pas bien cette religion. D’où une surenchère religieuse qui favorise les mouvements islamistes.

Une partie de la jeunesse est simplement anti-occidentale et réclame un régime autoritaire. Les régimes militaires et autoritaires sont populaires. On retrouve quelque chose qui ressemble un peu au fascisme, avec les mêmes bases populistes fondées sur le ressentiment. Une autre partie de la jeunesse se radicalise sous l’influence d’un encadrement religieux venu pour l’essentiel du Moyen-Orient ou d’Algérie.

Une partie du ressentiment est donc due à des causes psychologiques liées à l’histoire.

Une deuxième partie du ressentiment est due à l’accumulation des fautes récentes commises par la France dans cette région. Il y a eu une accumulation assez incroyable de fautes françaises depuis l’élection d’Emmanuel Macron mais cela avait commencé avec François Hollande. François Hollande est même le principal responsable. En effet, après l’opération Serval en janvier 2013 il a décidé de prolonger l’opération militaire française par Barkhane, en 2014, pour une durée indéfinie : « Tant qu’il y aura des terroristes au Sahel Barkhane restera ». Comme si c’était à la France de décider de la durée de son occupation militaire sans tenir compte des autorités en principe souveraines des pays concernés.

Il serait trop long de faire la liste de ces fautes.

Il faut rappeler que la crise du Mali s’est produite en 2012. Je ne reviens pas sur les causes mais la moitié du Nord du Mali a été occupée par des djihadistes pendant environ six mois en 2012. Le Mali était donc coupé en deux. Il y avait eu aussi un coup d’État à Bamako la même année. Le Mali était donc en position de faiblesse extrême lorsque François Hollande, en novembre 2012, a fait la déclaration publique suivante : La France n’interviendra « en aucun cas elle-même » au Mali. Cela a été entendu par les djihadistes. Ils avaient battu l’armée malienne mais ils pouvaient craindre une intervention militaire française, dans la tradition de la Françafrique, susceptible de rétablir l’intégrité du Mali. Mais François Hollande les a rassurés : la France n’interviendra « en aucun cas » au Mali. Ensuite il a décidé de créer une force africaine pour rétablir l’intégrité du Mali : la Mission internationale de soutien au Mali sous conduite africaine (MISMA), force multinationale africaine autorisée le 20 décembre 2012 par la résolution 2085 du Conseil de sécurité de l’ONU en vertu du Chapitre VII. Il fallait du temps pour préparer cette force. L’Europe, assez absente dans cette affaire, devait financer en partie cette force à hauteur de 50 millions d’euros. Selon des déclarations publiques européennes, le temps que ça se mette en place, ce serait vers l’automne 2013. Donc, en janvier 2013, les djihadistes savent que l’armée française n’interviendra pas, savent que la force interafricaine n’interviendra pas avant la fin de l’année, donc savent qu’ils ont le champ libre. C’est dans ces circonstances précises, à cause de cette communication extérieure française et européenne qu’ils décident d’intervenir vers le Sud. Ils ne souhaitaient probablement pas attaquer d’emblée Bamako, considérant que c’était un trop gros morceau, même s’il n’y avait aucune résistance entre eux et Bamako. Je crois qu’ils voulaient surtout s’emparer du principal aéroport qui pourrait être utilisé par la future force africaine, la MISMA, à Mopti Sévaré, dans la partie Nord du Mali. Ils sont donc descendus vers cette zone pour occuper cet aéroport et empêcher la force africaine d’être efficace à partir de la fin 2013. Paniqué, François Hollande s’est dédit et a décidé brusquement d’envoyer une force d’urgence française, la force Serval, en janvier 2013, craignant que l’armée des djihadistes parvienne à Bamako et se saisisse des 2000 Français qui y résidaient pour en faire des otages (à l’époque il y avait déjà quelques otages français au Mali).

C’est donc en 2012 que commencent les difficultés avec les Maliens… pour aboutir à notre expulsion en 2022.

Première difficulté : Serval n’avait pas de base juridique : pas de résolution du Conseil de sécurité, pas de lettre formelle des autorités maliennes nous demandant d’intervenir. On a quand même demandé une lettre au Président par intérim Dioncounda Traoré. Mais cette lettre, que j’ai vue, évoquait une intervention aérienne. Or nous sommes intervenus au sol. Cette absence de base juridique nous est reprochée par les Maliens. Si Serval a été entérinée ensuite par le Conseil de sécurité elle était contestable au moment de l’intervention. On se référait à la résolution 2085 qui avait créé la MISMA mais c’était quand même une interprétation un peu tirée par les cheveux.

Deuxième faute, plus grave : nous nous sommes associés tout de suite aux séparatistes du Nord du Mali, une fraction des Touaregs, pour lutter contre les djihadistes. Ces séparatistes, d’abord alliés des djihadistes, avaient été chassés du Mali par ces mêmes djihadistes, ce qui était une bonne chose pour le Mali. La France a rétabli ces séparatistes et leur a donné la ville de Kidal en février 2013 : faute majeure qui nous est énormément reprochée aujourd’hui au Mali. À l’époque le président actuel de la junte malienne, le général Assimi Goïta, racontait à la télévision que, voulant reconquérir la ville de Kidal avec un bataillon de l’armée malienne, il avait été menacé par un officier français : « Si tu fais trois pas en avant, je te mets une balle dans la tête ». Je ne sais pas si cette anecdote est vraie mais cela correspond en tout cas à l’interdiction faite à l’armée malienne de rentrer dans Kidal. Donc Kidal a été donnée aux séparatistes. J’ai un avis un peu plus nuancé sur ce sujet : je pense qu’il était bon d’éviter que l’armée malienne rentrât à Kidal parce qu’il y aurait eu des règlements de comptes entre l’armée malienne et les Touaregs de Kidal. Mais on ne peut pas décider ce genre de choses tout seuls. Il fallait consulter le président du Mali et lui demander s’il était bien d’accord pour que l’armée malienne ne rentre pas dans Kidal. Or cela n’a pas été fait. C’est la France toute seule qui a décidé, comme si elle était chez elle, que l’armée malienne, supplétif de l’armée française, ne devait pas circuler comme elle voulait au Mali. Cette faute est assez lourde.

Une autre faute fut d’avoir prolongé l’opération Serval par l’opération Barkhane. Les militaires reconnaissent eux-mêmes aujourd’hui que c’était une erreur dramatique. En effet, on ne pouvait pas régler de façon militaire un problème aussi complexe que l’insurrection djihadiste au Mali. Insurrection due aux causes que je vous ai déjà énoncées : une jeunesse montante qui n’a aucune perspective d’emploi, qui n’a pas d’avenir, dans une zone où il n’y a ni police ni justice, donc dans une zone de totale impunité où par conséquent se créent des groupes armés. Les éléments les plus durs de la guerre d’Algérie qui avaient refusé tout processus de réintégration dans la vie civile en Algérie et s’étaient réfugiés dans les années 90 au Nord du Mali y ont pris racine, ont capturé des otages et, avec l’argent des rançons, ont recruté ces jeunes Maliens sans avenir. C’est comme ça que le djihadisme s’est développé au Nord du Mali : des djihadistes avec des moyens financiers (150 millions d’euros de rançons) qui permettaient de recruter beaucoup de jeunes en déshérence au Nord du Mali. On ne traite pas cela par des moyens militaires. Il faut traiter le problème de l’emploi des jeunes. Il faut traiter le problème de l’administration des territoires où il n’y a aucun représentant de l’État. Il faut traiter aussi le problème religieux en dénonçant un certain nombre de dérives dans l’interprétation de l’islam qui sont exploitées par les djihadistes. Tous traitements politiques et économiques qui ne relèvent pas d’une logique militaire.

Faute supplémentaire, les militaires français, commandés par un général, ont été là-bas en roue libre. Les opérations casques bleus de l’ONU sont toujours dirigées par un civil, par un politique. Aujourd’hui, sur onze opérations des casques bleus dans le monde, il y en a cinq en Afrique. Elles sont toutes dirigées par des civils. On ne peut pas demander à un général de diriger une armée étrangère dans un pays souverain sans relations étroites avec les autorités politiques locales, que seul un politique peut avoir. Donc l’armée française, en roue libre, a humilié l’armée malienne, à laquelle elle s’est substituée, et a humilié les autorités politiques maliennes. Cette humiliation était profonde. 

Il faut rappeler que dans les anciennes colonies françaises la France a un handicap par rapport à tous les autres pays : Nous sommes l’ancien colonisateur. Le contentieux de la colonisation n’a jamais été réglé. Nous n’avons jamais véritablement entrepris d’éventuelle repentance ni véritablement soldé ce contentieux colonial. Macron a quand même fait un effort dans ce domaine sur le Cameroun et sur l’Algérie. Je pense qu’on ne peut pas faire l’impasse d’une explication de texte sur la question du contentieux de la colonisation. Je ne propose pas de créer un ministère de la repentance mais je pense que dans des cas extrêmes (tel le massacre qui s’est produit au Sénégal), il faut quand même organiser une sorte de cérémonie expiatoire. Rien n’a été fait et l’arrivée de l’armée française en 2013 a été perçue au Mali comme le retour de la colonisation. Même Serval qui a réunifié en partie le Mali – à l’exception de Kidal – était ressenti comme une humiliation. François Hollande ne l’a pas vu. Il a vu les foules qui l’acclamaient, il n’a pas compris que les élites maliennes éprouvaient une humiliation en voyant que c’était la France qui venait régler un problème au Mali. Il ne l’a pas ressenti comme ça, à tort. Et lorsqu’ensuite il a décidé de prolonger Serval de façon indéfinie sous le nom de Barkhane cette humiliation s’est accentuée. Sans parler des méthodes utilisées par l’armée française : certes on ne tuait pas des civils comme les mercenaires russes, néanmoins on faisait des fouilles autoritaires, on confisquait les téléphones, on faisait irruption de façon brutale dans les campements nomades… Tout ceci a été assez mal perçu et, comme je le disais, l’armée a été humiliée, les autorités étaient humiliées.

Or cette action s’est révélée inefficace : les statistiques montrent un accroissement continu des attentats djihadistes et de l’extension géographique du djihadisme. Barkhane était donc un échec complet. Un échec politique, un échec militaire, un fiasco, un désastre, il faut bien le reconnaître. Et nous ne l’avons pas reconnu, nous n’avons pas fait cette autocritique, cette analyse, ce sont les Maliens qui l’ont faite à notre place. Je crois que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase est le coup d’État survenu au Mali en mai 2021. Un premier coup d’État, en août 2020, avait été plutôt bienvenu à Paris mais ce deuxième coup d’État a amené le président Macron à suspendre toute coopération militaire avec le Mali. Les 4500 soldats français présents au Mali ne coopéraient plus avec le Mali ! Ils devenaient donc officiellement une armée d’occupation, purement et simplement. C’est ainsi que les Maliens l’ont compris et, logiquement, ils ont demandé notre départ. Nous voulions faire une suspension temporaire pour leur faire la leçon et reprendre tranquillement l’opération après mais, évidemment, les Maliens ne l’ont pas compris de cette manière-là. Cela a été vraiment la faute finale, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

Voilà pour l’histoire.

Maintenant, quels remèdes ?

Comment peut-on améliorer la situation pour l’avenir ?

Il y a d’abord un problème de structures de décision. Au ministère des Armées la direction des Affaires stratégiques compte 250 agents alors que le Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (le CAPS) du Quai d’Orsay ne compte que 20 agents ! Concrètement la réflexion stratégique n’est plus au Quai d’Orsay, elle est passée au ministère des Armées. J’ajoute à cela que le SGDSN (Secrétariat général de la Défense et de la Sécurité nationale), censé faire de la prévision de crise, est devenu un organisme interministériel placé sous l’autorité du Premier ministre. Sans parler de la DGSE (Direction générale de la sécurité extérieure), rattachée au ministère des Armées, sans parler du Trésor qui, lui aussi, fait de la politique étrangère en Afrique. Sans parler, enfin, de l’AFD (Agence française de développement), qui est un électron libre.

L’AFD connaît des problèmes graves. Tous les rapports parlementaires le reconnaissent. Il n’y a pas de pilotage politique mais, de mon point de vue le pilotage politique ne suffirait plus, c’est trop tard. Il faut vraiment dissoudre l’AFD, pas à la manière Musk et Trump qui ont dissous l’USAID (United States Agency for International Development). Je pense qu’il faut couper l’AFD en deux, rattacher au Quai d’Orsay toutes les fonctions régaliennes et toute la politique de dons qui n’a aucune raison d’être à l’AFD. L’AFD devrait être un organisme bancaire, faire du rentable avec le statut de société d’économie mixte. Un contrôle de l’État sur ce qu’elle fait reste nécessaire car il s’agit quand même de politique étrangère. Les activités rentables devraient être séparées des activités non rentables. Et il faudrait surtout refaire du pilotage. Pour l’instant on fait du saupoudrage sur toute la planète alors que les causes structurelles que j’ai dénoncées au Sahel n’ont jamais été traitées par l’AFD. L’éducation a été complètement ignorée des financements de l’AFD, tout comme la police et la justice. L’armée n’a pas non plus été vraiment aidée par la France. Les services fiscaux maliens nécessaires pour avoir un budget n’ont jamais été aidés. Donc la structure d’un État, ce que vous appeliez le Capacity Building, a été complètement négligée dans tout le Sahel. Pendant ce temps l’AFD s’occupait de résorber les bidonvilles aux Philippines ou de faire de l’aide à la Colombie. Parmi les dix premiers bénéficiaires de l’AFD il n’y a pratiquement aucun pays africain pauvre. Visiblement il y a eu une négligence complète. Et je crois qu’une reprise en main très énergique s’impose.

Ensuite il faut se demander quels sont nos intérêts en Afrique subsaharienne.

L’aspect économique est extrêmement limité. L’Afrique subsaharienne représente 1,8 % de nos exportations et 1,9 % de nos importations, soit moins de 2 % de notre commerce extérieur. Si on rajoute 1 % pour l’Afrique du Nord, cela fait 3 % pour le continent. Vues du côté africain, nos parts de marché font 3,2 %, ce qui est un peu inférieur à notre part de marché mondiale (3,5 %). Nous sommes le huitième fournisseur de l’Afrique, avec 3,2 % en moyenne. La Chine c’est
17 % !

Mais ce n’est pas l’aspect économique qui est essentiel dans nos relations.

L’aspect francophonie, en revanche, est très important. Mais c’est la RDC qui est le principal pays francophone dans le monde, donc en Afrique, avec plus de 100 millions de locuteurs, et le Congo RDC est beaucoup plus francophone que l’Afrique de l’Ouest. Au Sénégal, au Mali, au Burkina très peu de gens parlent le français. Même les professeurs d’université, chez eux, en famille, ne parlent pas le français. J’ai enseigné plusieurs années de suite à Kinshasa, les gens sont très francophones, beaucoup plus que dans le reste de l’Afrique. Or, c’est le principal pays de l’Afrique. La logique voudrait donc que l’AFD et la France mettent le paquet sur le Congo RDC. Or nous y sommes aussi marginalisés par rapport à beaucoup d’autres pays. Nous ne sommes pas très présents au Congo RDC. Sans compter le choix du Rwanda, l’ennemi héréditaire de la RDC, comme chouchou de la coopération française ! Cela n’est pas non plus très favorable à l’avenir de la francophonie en RDC ni à l’avenir de nos relations.

L’aspect sécuritaire et l’aspect migratoire sont les deux raisons principales pour lesquelles on doit s’intéresser à l’Afrique.

L’aspect sécuritaire : toute la région du Sahel est dans une situation de dégradation et de descente aux enfers. Et aucune mesure d’amélioration n’est prévue ni en cours.

Sur le plan migratoire, c’est également une catastrophe parce qu’il n’y a pas de transition démographique, en particulier dans les régions les plus pauvres et les plus déstabilisées d’Afrique qui connaissent une explosion démographique. Cela va forcément augmenter la pression migratoire.

Ayant identifié nos principaux intérêts il faut faire un certain nombre de réformes.

Deux rapports parlementaires, le rapport Le Gleut du Sénat[3] et le rapport Fuchs[4] de l’Assemblée nationale, proposent quelques mesures souvent un peu homéopathiques.

Sur la réforme des bases militaires le rapport Bockel[5] a été dépassé par l’accélération des fermetures de bases militaires. D’ailleurs, dans la mission Bockel il n’était pas prévu de fermer les bases militaires mais seulement de les réduire et de les aménager. Le mandat même de Bockel était donc inadapté à la situation.

Quant au franc CFA la moindre des choses serait de donner une échéance pour la disparition de ce mécanisme archaïque, focus de tous ceux qui éprouvent un ressentiment antifrançais.

Pour le reste ce sont des mesures de bon sens : il faut éviter le double standard, approuver certains coups d’État, en condamner d’autres, éviter les injonctions, adopter une politique d’humilité et de respect et, d’une façon plus positive, il faut développer les échanges, les formations, les étudiants, etc.

Je n’ai pas mentionné les visas qui font partie des griefs que les Africains ont contre nous. Nous ne pouvons pas faire grand-chose dans ce domaine parce que les visas sont la barrière principale à l’immigration incontrôlée, même si beaucoup de gens qui ont des visas ne reviennent pas, c’est important. Nous sommes peut-être même trop mous sur les visas d’une certaine manière. Cela restera un contentieux qu’on ne pourra pas faire disparaître. Je termine là-dessus.


[1] Né à Hambourg en 1821, Heinrich Barth était un voyageur cosmopolite : trois décennies avant la création de l’Empire colonial allemand (Kaiserreich), il effectua, avec le soutien financier de l’État britannique, des expéditions scientifiques en Afrique du Nord et au Sahel entre 1849 et 1855. Seul membre européen de ces explorations à y avoir survécu, il publia à son retour, en allemand et en anglais, cinq épais volumes de comptes rendus.

[2] Nicolas Normand (préface d’Erik Orsenna), Le grand livre de l’Afrique. Chaos ou émergence au sud du Sahara ? Paris, éd. Eyrolles, 2022.

[3] « Voir l’Afrique dans tous ses États », Rapport d’information n°288 (2024-2025) du
29 janvier 2025 – par M. Ronan LE GLEUT, Mme Marie-Arlette CARLOTTI et M. François BONNEAU, L’Essentiel (synthèse) 29/01/2025.

[4] Rapport d’information déposé en application de l’article 145 du règlement, par la commission des affaires étrangères, en conclusion des travaux d’une mission d’information sur les relations entre la France et l’Afrique, n°1841, déposé le mercredi 8 novembre 2023 et présenté par M. Bruno FUCHS et Mme Michèle TABAROT.

[5] Le 25 novembre 2024, Jean-Marie Bockel a remis au président français son rapport sur la reconfiguration du dispositif militaire français en Afrique.

Le cahier imprimé du colloque « L’avenir de la relation franco-africaine » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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