Introduction par Marie-Françoise Bechtel, présidente de la Fondation Res Publica, lors du colloque "L'avenir de l'économie européenne : que penser des rapports Noyer et Draghi ?" du mercredi 27 novembre 2024.

Mesdames, Messieurs,

Monsieur le Président fondateur,

Messieurs les intervenants,

Chers amis,

Contrairement à ce que son intitulé pourrait donner à penser ce colloque n’est pas consacré à une étude technique de deux rapports. Il s’agit bel et bien des dispositions institutionnelles et politiques qui conditionneraient sans doute l’avenir de l’Europe si ces rapports étaient adoptés, avec tous les doutes que suscite cette dernière hypothèse.

Jamais sans doute la question de la perte de puissance européenne ne s’était posée de manière aussi aigüe entre le grand virage protectionniste des États-Unis, déjà largement amorcé sous Biden – et dont nul n’ignore qu’il sera renforcé par Trump – et la volonté chinoise de conserver son rang de deuxième puissance mondiale, avec l’affaiblissement de notre continent qui résulte de la guerre d’Ukraine. Affaiblissement rendu visible par des positions désordonnées et parfois même contrastées des nations composant l’Union européenne, mais aussi par les difficultés économiques qui la frappent.

Renchérissement du coût de l’énergie, inflation, besoins de financement à long terme, accentuation de la concurrence chinoise, la question de l’avenir de l’Union européenne reste bien une question politique, non seulement au sens de géopolitique mais au sens plus traditionnel de ce que veulent les peuples ou acceptent de faire ensemble les pays qui la composent.

C’est pourquoi nous organiserons au premier trimestre de l’année prochaine un second colloque sur cet avenir proprement institutionnel à travers la question du contenu de la Communauté politique européenne, le concept nouveau développé depuis plus d’un an et demi à l’initiative de la France. Colloque qu’il nous a semblé plus opportun de tenir après la prise de fonctions du nouveau président américain. Nous y verrons plus clair à ce moment-là sur l’avenir des deux ensembles de propositions que nous essayons d’analyser ici ce soir.

Car dès aujourd’hui, l’Union européenne s’apprête à prendre un certain nombre de décisions, comme l’a montré depuis le début du mois le sommet de Budapest, se référant explicitement au rapport Draghi. Mieux si j’ose dire : a déjà été actée la nomination d’un Commissaire (lithuanien) à la défense (compétence qui n’a pas été transférée à l’UE).

Le rapport Draghi, intitulé Le futur de la compétitivité européenne, est, me semble-t-il, tout sauf un rapport technique. À travers des propositions choc il promeut une vision globale de l’avenir de l’Union européenne. C’est sans doute pour cette raison que le Président de la République s’est rendu la semaine dernière au Collège de France où se tenait une conférence sur le rapport Draghi, prononcée par Philippe Aghion (qui est intervenu ici l’année dernière dans un de nos colloques[1]). Au Collège de France, le Président de la République a animé une table ronde en présence de Mario Draghi lui-même… himself, devrais-je dire puisque son rapport n’est apparemment disponible qu’en langue anglaise. J’y reviendrai et nous reviendrons plus tard sur cette approche française du rapport Draghi.

Je me bornerai à ce stade à noter que le rapport ne semble pas avoir été approuvé dans son ensemble – je parle sous le contrôle de meilleurs « sachants » que moi. Disons que l’accord semble s’être fait sur les objectifs mais que les moyens restent à envisager et c’est certainement le plus important.

Pour l’instant je voulais pointer un élément qui ne me semble pas de détail. C’est la convergence entre les propositions touchant l’avenir économique de l’Europe et le financement de ces propositions puisque le rapport Draghi fixe à 800 milliards d’euros les besoins de financement annuels pour que l’économie européenne reparte dans la direction qu’il indique. Cet élément supplémentaire et important figure dans le Rapport Noyer sur lequel Jean-Michel Naulot avait attiré notre attention il y a déjà plusieurs mois, dès la sortie de ce rapport dont il ne faut pas sous-estimer l’importance. Il nous en dira plus dans un instant. Ce rapport, paru avant le rapport Draghi, recommande une relance de l’union des marchés de capitaux en préconisant ce que Jean-Michel Naulot nomme une véritable révolution du système de financement européen qui consisterait à faire appel aux marchés financiers plutôt qu’aux banques pour financer les investissements exigés par la transition numérique et la transition écologique. Selon le groupe d’experts présidé par Christian Noyer, l’épargne européenne serait trop investie en dette souveraine type assurance-vie placée auprès des banques. Il serait temps de la canaliser par des actions et de la titrisation comme le font les États-Unis. Tout cela va quand même très loin et très à rebours de ce qui caractérise aujourd’hui les choix faits en Europe : comme le rappelle Jean-Michel Naulot, le système des investissements européens repose à 70 % sur les crédits bancaires et non, comme y invite le rapport Noyer, sur les marchés financiers.

Il y a donc entre le rapport Draghi et le rapport Noyer un lien que nous nous proposons d’explorer ce soir, entre autres analyses, et que l’on pourrait exprimer ainsi :

Si l’on ne peut qu’être d’accord sur le fait que la puissance européenne est aujourd’hui en grand danger, que seuls de grands investissements économiques du futur permettraient de la sortir de ce trou d’air et qu’ils réclament une allocation considérable de fonds pour la mettre au niveau des États-Unis et de la Chine, quel est le prix politique à payer pour cela ?

Et quel est le risque monétaire et financier, si l’on veut bien se souvenir des leçons de la crise monétaire de 2009 étroitement liée à l’abandon des investissements à des marchés financiers très peu contrôlés ?

Donc deux questions :

Quels sacrifices politiques devrions-nous faire si le rapport Draghi devait dans son entièreté être mis en œuvre ? Et qu’adviendrait-il notamment de l’épargne européenne si on mettait en place le rapport Noyer ? Alors qu’il y a un lien entre les deux comme il sera dit tout à l’heure.

Ainsi se trouvent aujourd’hui sur l’agenda politique deux documents importants qui l’un et l’autre déploient une logique de remise en selle de notre puissance économique fondée sur une certaine vision. C’est cet ensemble que nous voulons interroger ici. Il est plus que temps. Le sommet de Budapest que je mentionnais au début de mon propos, qui s’est tenu du 2 au 8 novembre dernier, a débouché sur une déclaration commune, soulignant la nécessité de redresser la compétitivité européenne à travers « un nouveau pacte de compétitivité européen » qui fait référence au titre même du rapport Draghi.

Nous reviendrons, je pense, avec les intervenants, sur les points-clés de cette déclaration. J’y note d’ores et déjà, car cela fait le lien entre nos deux sujets, que la déclaration veut promouvoir « une nouvelle stratégie pour le marché unique et une union de l’épargne et des investissements pour aborder les enjeux économiques et géopolitiques pressants. »

Nous sommes donc à la veille de prises de décisions dont on ne connaît pas encore la largeur de l’angle. Très large dans le rapport Draghi, il pourrait bien être plus étroit lorsque celui-ci aura été passé à la moulinette du Conseil où siègent des États qui n’ont pas la même vision des économies européennes et particulièrement de la manière de tenir leur budget… mais aussi à la moulinette de la Commission dont on rappellera que l’idéologie dominante y est la précaution budgétaire et, pour ce qui la concerne, la préoccupation écologique. Deux données qui s’articulent mal a priori avec la vision large du rapport.

Mais on note dès le départ en tout cas que la question de l’union de l’épargne et des investissements est posée. Question d’apparence plus technique qui n’en est pas moins préoccupante pour les raisons qu’exposera sans doute Jean-Michel Naulot en présentant le rapport Noyer.

Jean-Michel Naulot, ancien membre du collège de l’Autorité des Marchés financiers, membre du Conseil scientifique de la Fondation Res Publica, auteur de Éviter l’effondrement (Seuil, 2017) et contributeur très apprécié à l’ouvrage collectif de notre fondation [2], où il a rédigé le chapitre : « L’Europe face aux enjeux monétaires et financiers ». Il est également l’auteur d’un tout récent article paru dans Le Monde dont le titre est très explicite : « Rapport Draghi : rattraper le retard sur les États-Unis ne doit pas conduire à les suivre dans leur folie financière ». Avec un tel titre tout est dit ! Jean-Michel Naulot va cependant nous en dire un peu plus en nous exposant ce que préconise le rapport Noyer, quel lien ont ces préconisations avec la logique qui sous-tend aussi le rapport Draghi et les conséquences qu’il convient d’en tirer sur l’avenir de l’économie européenne.


[1] Le défi du redressement économique de la France, colloque organisé par la Fondation Res Publica le 31 janvier 2023.

[2] Jean-Pierre Chevènement (dir.), Res Publica : Vingt ans de réflexions pour l’avenir, Paris, Plon, 2024.

Le cahier imprimé du colloque « L’avenir de l’économie européenne : que penser des rapports Noyer et Draghi ? » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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