L’influence culturelle des campus universitaires

Intervention de André Kaspi, professeur émérite d’histoire des États-Unis à la Sorbonne (Université de Paris I), auteur, entre autres, de Les Américains (2 tomes, rééd. 2014, Points) et Les Présidents américains, en collaboration avec Hélène Harter (Tallandier, 2012), lors du colloque « États-Unis : Crise de la démocratie et avenir du leadership américain » du mardi 9 mars 2021

Tout d’abord, je dois vous remercier, M. Chevènement, de cette nouvelle invitation. Je suis avec beaucoup d’attention les travaux de la Fondation Res Publica dont je reçois régulièrement les publications.

Ce que je vais dire ne prétend pas répondre à l’ensemble des questions posées et je suis bien entendu ouvert à toutes les objections que l’on voudra avancer.

La société américaine nous fascine à tel point que nous sommes aussi bien informés que beaucoup d’Américains sur l’actualité des États-Unis que nous suivons au jour le jour. Lors des élections présidentielles les Français se sont divisés, avec une forte majorité en faveur de Joe Biden. De même nous importons les conflits culturels qui agitent les États-Unis. Nous vivons si bien à l’heure américaine que nous sommes littéralement dominés par la langue américaine. Je ne peux pas ne pas déplorer ce qui me semble une perte dans l’identité française. Travaillant depuis de longues années sur les États-Unis, je ne me sens pas pour cela plus américain que les Américains. Je suis simplement un Français qui observe les États-Unis.

La société américaine est profondément fracturée. Les divisions profondes au sein de la société américaine se sont exprimées au moment des élections, opposant les partisans de Biden (élu avec 81 millions de suffrages) aux partisans de Trump qui a obtenu 74 millions de voix, soit 12 millions de plus qu’en 2016 ! Les États-Unis sont donc divisés en deux camps opposés même si on peut penser que certains électeurs républicains ont peut-être tendance à modérer leur trumpisme après ce qui s’est passé le 6 janvier au Capitole.
Ces fractures dessinent deux camps sur les grands problèmes qui touchent la société américaine.

L’immigration, par exemple, revient au cœur des préoccupations, notamment avec l’afflux d’enfants provenant d’Amérique latine. Que va faire Joe Biden ? Donald Trump voulait construire un mur aux frais du Mexique. Il n’a pas construit de mur et, bien entendu, le Mexique n’aurait pas payé. Mais il a quand même un peu avancé dans la construction de ce qui n’est pas un mur mais une barrière. Aujourd’hui c’est considéré comme contraire à la philosophie dominante.

L’avortement est une cause de division profonde dans la société américaine.

C’est vrai aussi pour les armes à feu. Il est question de proposer une loi sur la limitation des armes à feu. C’est un problème très compliqué parce les législations diffèrent selon les États. Tout n’est pas concentré entre les mains du pouvoir fédéral.

On pourrait parler des divisions sur le sujet de la peine de mort (abolie en France depuis quarante ans). Même si beaucoup d’États américains sont en train de la supprimer ou ne l’appliquent pas, dix-sept exécutions capitales ont eu lieu en 2020. Et au tout début de l’année 2021, pour la première fois depuis 1953, une femme, Liza Montgomery, a été exécutée dans le cadre d’une prison fédérale pour avoir assassiné une femme enceinte dont elle avait ouvert le ventre pour voler le bébé. Là encore, c’est une cause de dissension à l’intérieur même de la société américaine.

Je me suis demandé comment expliquer ces divergences qui opposent une société à une autre ? Ces divisions ne recouvrent pas forcément l’opposition Républicains/Démocrates. Chacun de ces deux camps peut être divisé sur ces sujets.

On n’insiste pas suffisamment sur l’importance des campus américains. La population étudiante représente aux États-Unis 20 millions de jeunes gens (sur 330 millions d’habitants). Sur ces 20 millions, 17 millions d’undergraduates et 3 millions de graduates. Ces universités sont majoritairement situées en Californie, au Texas, à New York, en Floride. Alors que jusqu’au début du XXIe siècle les garçons étaient beaucoup plus représentés que les filles dans les universités on compte aujourd’hui 11 300 000 filles pour 8 600 000 garçons. D’autre part, les « Blancs » (les Américains classent les gens en fonction de leur « race », de la couleur de leur peau) sont aujourd’hui, sur le point d’être minoritaires dans les universités. Ils représentent encore 53 % des étudiants mais le nombre des « non-blancs » augmente. Les hispaniques sont aujourd’hui 3 600 000 (on distingue les Hispaniques d’origine espagnole et les Hispaniques « non-blancs »), les Noirs 2 600 000 et certaines universités mettent des limites à l’entrée des Asiatiques, réputés pour être des étudiants particulièrement brillants.

La question qui se pose est de savoir à quoi sert ce classement en fonction de la race. Pour QAnon ou la droite alternative (Alt-Right) la race blanche est très distincte. Par exemple, pour l’Alt-Right les Juifs ne sont pas des Blancs. Les statistiques américaines sont très compliquées. Mais, en tout état de cause, si, dans les universités, les Blancs sont encore majoritaires, ils vont cesser de l’être. Le même phénomène s’observe dans la population américaine : aujourd’hui 62 % d’Américains sont classés comme blancs, ils ne seront que 45 % en 2060, les Hispaniques constitueront alors 27 % de la population américaine, les Noirs, 15 % (au lieu de 13 % aujourd’hui), et les Asiatiques 9,1 % (contre 5,67 % aujourd’hui).

Alain Dejammet

La progression de la part de la population d’origine asiatique est due à l’immigration. Les Américains prennent d’ailleurs des mesures particulières contre une immigration asiatique jugée excessive. Il ne s’agit pas seulement des Vietnamiens et des Chinois mais aussi des Afghans, des Philippins, des Indiens (Kamala Harris est de mère indienne)…

Les remarques que vous avez faites à propos de la démographie sont très importantes parce que certains brandissent des statistiques selon lesquelles dans quelques années la majorité de la population américaine sera « non-blanche » pour susciter une inquiétude. C’est une des raisons pour lesquelles nous devons nous déprendre de la béatitude – que vous avez condamnée au départ – avec laquelle nous recevons parfois les informations américaines. Sur ces questions de « race », de couleur de peau, nous n’avons pas en France, ni en Europe en général, les mêmes craintes, les mêmes appréhensions parce que nous n’avons pas le même regard que les Américains (qui, statistiquement, absurdement, classent les Hispaniques comme des « non-blancs »).

Alain Dejammet

Ce que je veux dire c’est que l’idée que nous avons de la population américaine devrait changer à mesure que les années passent, précisément parce que les statistiques montrent que la population blanche va se trouver en position minoritaire.

Renaud Girard

Depuis quinze ans la majorité des enfants qui naissent aux États-Unis sont des « non-blancs ».

Laurence Nardon

J’ai passé un moment à étudier le recensement décennal de 2020 qui recèle des informations toutes fraîches sur ces questions. Il faut savoir que le bureau du recensement utilise le terme de « race » en lui donnant une définition bien précise : celle de l’origine des personnes au sens géographique du terme, c’est-à-dire l’endroit d’où viennent leurs ancêtres. C’est pourquoi le classement des Hispaniques (ou latinos) pose problème. En effet, ils peuvent être à la fois des Amérindiens d’Amérique du Sud ou des Espagnols venus d’Europe (avec différentes couleurs de peau). Cette double origine géographique conduit donc le bureau du recensement à parler non de « race » mais d’« origine culturelle » pour cette catégorie de population.

André Kaspi

Il est interdit de mentionner les origines raciales en France. Le mot « race » nous fait bondir parce qu’il nous rappelle des périodes dramatiques. Aux États-Unis il est considéré comme tout à fait normal de classer les personnes en fonction des races. Toutefois, il ne s’agit pas d’un classement scientifique mais déclaratif. Dans bon nombre de cas, les origines sont doubles, voire triples ou quadruples… et les personnes concernées cochent la case de leur choix (Barack Obama coche la case « noir »). Seuls, quelques mouvements radicaux, comme la droite alternative, peu nombreuse mais très bruyante, souhaiteraient donner une valeur scientifique à l’appartenance à la race blanche.

Laurence Nardon

Pourtant, le président des « Proud Boys » (organisation néo-fasciste américaine qui prétend « défendre les valeurs de l’Occident ») (Enrique Tarrio) est latino, ce que peu de gens savent.

Renaud Girard

Un grand nombre de latinos se sont ralliés à Trump, y compris à la faveur de son mandat.

André Kaspi

Certains Noirs se sont aussi ralliés à Trump.

Jean-Pierre Chevènement

Cette question incidente est très intéressante car elle permet de voir que le concept de race, très important aux États-Unis, n’a pas de définition scientifique, ni aux États-Unis ni en Europe, ce qui conforte la doctrine républicaine française qui consiste à l’ignorer.

André Kaspi

Mais il n’y a aucune chance pour que les Américains renoncent à la notion de race, même si elle est imprécise, même si elle est conçue différemment suivant les tendances politiques de ceux qui utilisent ce concept. Il faut se référer aux statistiques officielles du bureau du recensement.

Laurence Nardon

L’une des grandes surprises du recensement décennal de 2020 a été de révéler l’explosion des mariages mixtes, assez rares jusque-là, principalement entre Blancs et Latinos, entre Noirs et Latinos, entre Blancs et Asiatiques, un peu moins fréquents entre Blancs et Noirs.

André Kaspi

Reste que, sur les campus, les étudiants veulent qu’on parle d’eux, de leurs origines, de leur histoire. C’est ainsi que se développent les « études ethniques », les « études de genre », le mot « genre » désignant aussi ceux qu’on appelle les LGBTQIA (lesbian, gay, bisexual, transgendered, queer, intersexual or asexual ), ce qui engendre une complexité considérable aux dépens d’une perspective plus générale. Les études culturelles, ethniques, les études de genre… sont aujourd’hui prioritaires sur les campus et contribuent à restreindre la vision d’ensemble que les étudiants pourraient avoir. Il en résulte une histoire des États-Unis déformée. Un exemple : il y a presque deux ans le New York Times a publié une grande enquête faisant remonter à 1619, date de l’arrivée des premiers esclaves en Virginie, la naissance des États-Unis. 1619, pas 1776, date de la séparation avec l’Angleterre ! Cela revient à fonder l’histoire des États-Unis sur l’esclavage. Comment, alors, expliquer la séparation d’avec l’Angleterre ? Les propriétaires d’esclaves craignaient-ils que les Anglais n’abolissent l’esclavage ? Peu vraisemblable : les Anglais n’ont aboli l’esclavage que beaucoup plus tard. Abraham Lincoln lui-même, le président assassiné précisément parce qu’il avait gagné la guerre de Sécession, est considéré comme insuffisamment volontaire pour défendre la population noire ! Cette grande figure est donc vue comme une conséquence de l’esclavage. L’origine des États-Unis, en 1619 ou en 1776 continue à faire débat.

Nous discutons en France de l’importance de la Révolution française… nous débattons pour savoir s’il faut ou non commémorer Napoléon … mais ces débats ne divisent pas les Français à ce point. Sur les campus américains, si vous ne défendez pas les causes brandies par la majorité des étudiants, vous êtes « annulé » (cancelled). J’ai lu que l’on utilise de plus en plus l’expression « culture du bâillon ».

Chaque groupe d’étudiants réclame des cours qui correspondent à ses intérêts intellectuels. Le Figaro a interviewé un professeur qui enseignait dans l’État du Washington. Dans son université, les étudiants ont réclamé l’instauration d’un « jour sans Blancs », le campus aux Noirs ! Ce professeur a protesté, a été menacé et a finalement dû démissionner.

Alain Dejammet

Nous avons tous entendu parler de Bret Weinstein, ce professeur qui a dû renoncer à enseigner dans la petite faculté d’Evergreen parce qu’il s’était opposé à une journée « sans Blancs ». On entend parler également d’une éditorialiste du New York Times, Barri Weiss, qui a dû démissionner à la suite d’intimidations de certains de ses collègues.

Vous avez parlé de l’importance des campus et rappelé le nombre d’étudiants aux États-Unis. II serait intéressant de savoir si cette « culture du bâillon » est majoritaire. Un ami français à l’université de Columbia ne veut pas me répondre sur ce sujet de crainte d’être écouté. En revanche, un autre ami me dit à propos de sa fille qui étudie à cette université : « Elle file doux. »

Ce phénomène est-il massif au point d’influencer les jeunes étudiants de l’IEP de Grenoble qui ne tolèrent pas que leurs professeurs « deux hommes blancs non musulmans » aient l’indécence de vouloir s’exprimer sur le sujet de l’islamophobie ?

Des enquêtes existent. Mais quels en sont les résultats chiffrés ? Que se passe-t-il vraiment dans le Dakota du sud ?

Quelle est l’ampleur réelle de ce mouvement ?

André Kaspi

Le Dakota du Sud n’est pas l’État le plus représentatif des États-Unis… encore qu’il soit très marqué par l’histoire américaine… Mais les exemples s’accumulent : Dakota du Sud, Californie, l’État du Washington sur la côte Pacifique… Ce phénomène touche à la fois la côte Atlantique (Columbia), le centre des États-Unis… Ces courants parcourent l’ensemble de la vie universitaire et sortent des campus. C’est pourquoi j’ai commencé par parler des campus parce qu’ils exercent une influence sur la société américaine.

Les mouvements de protestation comme #MeToo, créé au moment de l’affaire Weinstein ou le mouvement Black Lives Matter (un procès vient de s’ouvrir à Minneapolis pour juger le policier responsable de la mort de George Floyd) montrent bien que les conceptions nées sur les campus gagnent la vie courante où l’on retrouve cette culture de l’« annulation » ou du « bâillon », cette volonté de défendre l’ethnicité. Le seul message de Black Lives Matter est qu’il faut défendre la « race » noire. Cela révèle influence des campus sur la vie quotidienne.

Amazon a dû supprimer sur son site un logo représentant une flèche avec différentes couleurs où certains ont reconnu un insigne hitlérien. Laurence Nardon a évoqué la réunion des « ultra-conservateurs » qui s’est tenue en Floride dans un hôtel de la chaîne Hyatt. Là encore, il a été dit que le décor de la tribune faisait allusion à des images hitlériennes (les Américains semblent obsédés par le nazisme).

Ces positions s’expriment notamment dans le New York Times (qui a décidé que Black s’écrivait avec une majuscule tandis que white conservait la minuscule !) Alain Dejammet a cité le cas de Bari Weiss, une journaliste qui a dû démissionner, après James Bennet, le responsable des pages « Opinions » qui l’avait embauchée, parce qu’il avait osé donner la parole à un sénateur républicain (Tom Cotton) qui n’est pas considéré comme un tendre.

À la Chambre des représentants, la présidente Nancy Pelosi impose maintenant un langage particulier : on ne doit plus dire « le fils de » ou « la fille de » mais il faut parler des « enfants de ». Il faut également ne pas utiliser les mots « homme » ou « femme » parce que la personne peut être intersexe ou transgenre. Tout un speech code s’impose donc.

Impossible, d’autre part, de citer Autant en emporte le vent, considéré comme un ouvrage favorable au ségrégationnisme, ni, dans la catégorie littérature enfantine, Les aventures de Tom Sawyer (Mark Twain) , qui ne comprend pas l’importance de la population noire.
J. K. Rowling, la romancière anglaise qui a écrit Harry Potter, réputée de gauche, a suscité la polémique en affirmant la réalité du sexe biologique, ce qui lui a valu les foudres des transgenres.

Hubert Védrine

Les exemples sont innombrables. Comment évaluer ce mouvement ? Va-t-il durer ? Risque-t-il de tout submerger, tel un raz-de-marée ? « Le poisson pourrit par la tête », disait Mao Tsé-Toung. Cette citation est-elle en train de se réaliser ?

André Kaspi

Ces speech codes s’imposent désormais partout, y compris en France. Ce mouvement va donc s’aggraver.

Renaud Girard

Les États-Unis ont déjà connu des mouvements de folie, notamment le maccarthysme. Nous sommes maintenant face à un « maccarthysme de gauche ». Là encore, la folie consiste en un refus de prendre les réalités telles qu’elles sont. Et finalement le maccarthysme n’a pas duré…

André Kaspi

Nous sommes dans une situation différente. McCarthy, personnage pittoresque qui aimait le whisky plus qu’autre chose, anathématisait les gens qu’il soupçonnait d’être communistes ou alliés des communistes. Mais le maccarthysme ne portait pas sur le langage. Le mouvement actuel s’en prend au langage, à la manière de concevoir les choses. Je crois que c’est plus profond que le maccarthysme.

Jean-Pierre Chevènement

Qu’en est-il de l’écriture inclusive ?

André Kaspi

Il n’y a pas d’écriture inclusive dans la langue anglaise où l’expression du féminin est beaucoup moins présente qu’en français (les adjectifs anglais sont invariables, l’article est unique). En revanche, le genre apparaît dans l’usage des adjectifs possessifs (his, her). Il faut donc désormais remplacer his ou her par its, c’est-à-dire un neutre.

Je constate que ce mouvement existe, qu’il est profond, qu’il perturbe toute la vie culturelle, intellectuelle, toute la vie quotidienne des Américains.

Laurence Nardon

Il s’agit d’une véritable révolution culturelle. Des séances de rééducation sont organisées dans les entreprises américaines pour sensibiliser les employés à ces sujets. On leur apprend qu’ils sont affectés du « privilège blanc » et que le racisme existe toujours, ce qui n’est pas faux mais cela prend une sorte de caractère idéologique généralisateur assez effrayant. Un certain nombre de personnages se font une fortune en organisant ces formations qui ressemblent pas mal à de la rééducation.

Sans doute y aura-t-il un coup de balancier dans l’autre sens à un moment…

Alain Dejammet

Joachim Le Floch-Imad qui a passé une année à l’Université de Californie il y a trois ans pourrait nous dire si, dans cette grande université ultramoderne et ultraprogressiste de la côte Ouest, il a senti s’amorcer un mouvement irrésistible.

Le pire n’est cependant – heureusement – pas toujours sûr. En 1968, un quartier entier de Washington, à trois cents mètres de la Maison Blanche avait été brûlé lors des émeutes après l’assassinat de Martin Luther King. Les 15e et 16e rues étaient en ruines. Beaucoup pensaient que l’Amérique était fichue… Il n’en fut rien (la fameuse, trop fameuse résilience).

Joachim Le Floch-Imad

Ce mouvement vient de loin. Allan Bloom, dans The Closing of the American Mind , l’avait anticipé. Ce disciple de Leo Strauss a très tôt compris que l’université américaine tendait, sous l’effet des passions démocratiques, à renoncer à son ambition première : la recherche du beau, du juste et du vrai, au profit d’un relativisme destructeur, d’un enseignement généralisé de l’ignorance et d’un politiquement correct appelé à se radicaliser sans cesse. Cette dérive s’est sans doute exacerbée dans les années 2000-2010, comme l’ont montré Greg Lukianoff et Jonathan Haidt dans leur récent essai The Coddling of the American Mind.

J’étudiais pour ma part à Santa Barbara au moment de l’élection de Donald Trump. J’ai donc pu mesurer pleinement le choc que celle-ci a représenté pour une large partie de la jeunesse américaine éduquée. La journée qui suivait cette élection avait été banalisée (assiduité aux cours rendue optionnelle, annulation d’examens, mise en place de dispositifs de soutien psychologique, etc.) et beaucoup allaient même jusqu’à comparer son élection au traumatisme du 11 septembre… Mes rares connaissances favorables à Donald Trump étaient étrangères à toute forme de militantisme mais suivaient de près des personnalités influentes auprès des conservateurs américains et de l’Alt right, à l’image de Ben Shapiro, de Milo Yiannopoulos ou encore de Jordan Peterson. Elles n’en parlaient néanmoins jamais en public ou sur les réseaux sociaux, de peur d’être frappées d’ostracisme. Bien souvent aux États-Unis, on ne débat en effet plus avec l’« adversaire » idéologique, mais on le combat et on cherche à le faire taire.

Indéniablement, la gauche diversitaire est en position quasi hégémonique sur l’essentiel des grands campus américains. D’après différentes études d’opinions et compte tenu de ce que j’ai pu constater en étudiant sur place, je dirais qu’il y a environ 5 % d’étudiants se définissant comme conservateurs sur les campus américains (un chiffre sans doute moindre sur la côte Ouest…). À Santa Barbara comme à Los Angeles ou Berkeley, des hauts lieux du mouvement des droits civils dans les années 1960, 20 % à 30 % d’étudiants baignent dans les thèses que Jean-Pierre Le Goff qualifie de « gauchisme culturel » . Une majorité d’étudiants, plutôt apathiques, se montrent peu préoccupés par la lutte contre la domination, et les questions de genre et de race mais, sous l’effet d’une forme de bien-pensance et d’une indéniable pression sociale, évitent à tout prix de faire des vagues. Les enseignants sont quant à eux l’objet d’une véritable injonction à être progressistes. Le moindre comportement jugé comme une « micro-agression » ou « une dérive » peut, sous l’effet notamment de foules en colère sur les réseaux sociaux, les marginaliser et ralentir, voire empêcher, leur progression académique.

À titre personnel, j’avais été frappé par le nombre de professeurs qui mettaient des autocollants Safe Space sur leur bureau pour montrer, sincèrement ou par opportunisme, qu’ils souscrivaient à cette culture érigeant le droit de ne pas être offensé en dogme. Les « trigger warnings » (messages préventifs quant à de potentielles offenses) se sont également généralisés dans les salles de classe. Ces évolutions sont selon moi délétères pour la santé mentale des étudiants. Jamais les étudiants américains n’ont été aussi anxieux et déprimés qu’aujourd’hui, alors même que tout est fait pour les protéger psychologiquement. On devrait également s’interroger de toute urgence sur les conséquences de ces mutations du monde universitaire américain sur la vie des idées, la liberté d’enseignement et la liberté de manière générale. Comme disait Montaigne, il n’y a pas d’esprit critique possible si l’on ne peut « frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui ». Si l’on ne veille pas à instaurer des garde-fous, la politique des identités et le politiquement correct pourraient aggraver brutalement la crise des démocraties occidentales et précipiter le retour du tribalisme. N’oublions pas que beaucoup de ces phénomènes sont en cours d’importation en France…

André Kaspi

Il ne faut pas oublier que bon nombre de ces évolutions proviennent de France. L’influence de Michel Foucault, qui a fait de très nombreux séjours aux États-Unis, est très forte sur le personnel enseignant, qui transmet aux étudiants. Le deuxième sexe, écrit par Simone de Beauvoir en 1949, est une des sources du féminisme américain. On pourrait parler aussi de l’influence de Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Pierre Bourdieu, Jean-François Lyotard, Roland Barthes, Jacques Lacan… L’influence française se manifeste aussi dans la droite extrême des États-Unis qui s’inspire de la droite extrême française des années 1970-1980.

L’océan Atlantique n’est pas une barrière. La première fois que je suis allé aux États-Unis il m’a fallu cinq jours à bord du paquebot France. Aujourd’hui les idées passent des États-Unis en France en trois secondes.

Jean-Pierre Chevènement

C’est moins vrai en sens inverse. J’aimerais que vous précisiez en quoi la droite américaine a été influencée par les idées françaises.

André Kaspi

La droite extrême française a inspiré tout ce qui concerne le nationalisme, la référence à la race, l’importance de la violence, même si la droite américaine n’a pas inventé la violence qui est constitutive de l’histoire des États-Unis. La droite alternative américaine de cesse de revendiquer cette origine française tout en ajoutant d’autres références.

Jean-Pierre Chevènement

Je suis très sceptique sur le fait qu’une fraction de la droite ou de l’extrême-droite française ait pu vraiment influencer la droite américaine.

André Kaspi

Elle ne l’a pas influencé de la même manière que Michel Foucault ou Jacques Derrida qui enseignaient dans les universités américaines. L’influence de la droite française passe par des ouvrages auxquels l’extrême-droite américaine fait référence.

Laurence Nardon

Steve Bannon, conseiller très à droite, nationaliste, de Donald Trump cite Alain de Benoist et Renaud Camus parmi ses influences structurantes. Il parle ainsi régulièrement du Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne (GRECE), du Club de l’horloge, de la théorie du « grand remplacement ». Mais il est vrai que ce ne sont pas des gens qui ont pignon sur rue dans les universités américaines.

Alain Dejammet

Steve Bannon en parle en Europe pour se faire bien voir des amis de Renaud Camus, etc. Je suis moins sûr qu’il en parle également aux États-Unis.

On a heureusement d’autres professeurs, comme René Girard (qui a fait sa carrière aux États-Unis), ou Antoine Compagnon qui, j’en suis sûr, ont diffusé d’autres idées.

Renaud Girard

Heureusement René Girard et Claude Lévi-Strauss, deux grands penseurs français – qui ne sont pas de gauche – ont eu et ont toujours un très grand impact sur les étudiants, même si ce n’est pas cette pensée qui monte en ce moment.

André Kaspi

Je voulais vous montrer, mais vous le saviez déjà, que rien de ce qui se passe aux États-Unis ne nous est étranger et qu’il y a bien entre les deux rives de l’Atlantique une sorte de communauté qui se crée aussi bien du point de vue de ce qu’on pourrait appeler les changements culturels que du point de vue de la réaction proprement dite. Que ce soit du côté de l’ultra-gauche ou de l’ultra-droite il y a beaucoup de liens entre la France et les États-Unis. On peut s’en réjouir, on peut le déplorer, c’est un fait, ça fait partie de notre époque.

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Monsieur le professeur, de ces vues suggestives.

Je me permettrai de les nuancer en disant que le passage se fait plutôt d’Ouest en Est que d’Est en Ouest. En effet, l’influence américaine sociétale est formidable, elle retentit sur nos manières de voir et de sentir dans beaucoup de domaines que je ne vais pas énumérer. L’influence de l’intelligentsia française est quand même beaucoup plus réduite et il faudrait la pondérer. Peut-être que des gens comme René Girard ont une grande influence. Je ne le mettrai pas dans le même sac qu’un Roland Barthes…

André Kaspi

L’influence américaine, très forte en effet, déferle par les moyens de communication. Ce sont les GAFAM qui constituent aujourd’hui la base de notre société. Si on y ajoute le succès que remporte une plate-forme comme Netflix, on mesure l’influence qu’exercent sur la France les États-Unis qui disposent de moyens autrement plus puissants que les nôtres.

Vous avez parfaitement raison de dire que l’influence se fait aujourd’hui d’Ouest en Est mais aux origines elle s’exerçait d’Est en Ouest. Ce qui veut dire, encore une fois, que l’océan Atlantique n’est pas une barrière, au contraire, c’est un lieu de passage.

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Monsieur le professeur.

Ce point mérite d’être creusé. La manière dont les Américains pensent les catégories raciales est en train de traverser l’Atlantique et se répand dans la société française, suscitant un puissant mouvement, en particulier chez ceux que l’on appelle les « décoloniaux », porté par une minorité aujourd’hui restreinte mais qui pourrait devenir beaucoup plus importante si nous n’y prenions pas garde intellectuellement parlant dans les années à venir.

Il s’est dit beaucoup de choses intéressantes de la part de Mme Nardon et du professeur Kaspi. Nous passons à un aspect plus politique : l’avenir de l’hégémonie américaine.

Je donne la parole à Renaud Girard.

—–

[1] L’éditeur américain NewSouth Books prévoit de rééditer deux des œuvres les plus connues de Mark Twain, Les Aventures de Tom Sawyer (1876) et Les Aventures de Huckleberry Finn (1884), en remplaçant le mot « nigger » (« nègre » dans les traductions françaises) par « slave » (« esclave »). (NDLR)
[2] Allan Bloom, The Closing of the American Mind, Simon & Schuster, 1987. La traduction française, L’Âme désarmée, a été éditée chez Julliard en 1987 puis rééditée aux éditions Les Belles Lettres en 2018. (NDLR)
[3] Jean-Pierre Le Goff, Mai 68. L’héritage impossible, Paris, La Découverte, 1998. (NDLR)
[4] Un safe space désigne un endroit débarrassé d’idéologies nauséabondes où les personnes habituellement marginalisées en raison de leur appartenance à certains groupes sociaux, peuvent communiquer autour de leurs expériences de marginalisation. (NDLR)

Le cahier imprimé du colloque « États-Unis : Crise de la démocratie et avenir du leadership américain » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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