Intervention de Gabriel Martinez-Gros, historien, professeur émérite d’histoire de l’Islam médiéval, ancien co-directeur de l’Institut d’études de l’Islam et des sociétés du monde musulman, auteur de L’Islam, l’islamisme et l’Occident – Genèse d’un affrontement (avec Lucette Valensi, Seuil, 2013), et de L’Empire islamique, VIIème-XIème siècles (Passés composés, 2019), lors du colloque « Islamisme (islam politique) et démocratie dans le monde musulman : quelle(s) grille(s) de lecture ? » du mercredi 4 mars 2020.

Je pars du point de vue de la Realpolitik qu’il vous arrive d’adopter. Il ne s’agit pas de se demander si un régime ou une force politique dans le monde Islamique se conforme aux valeurs supposées universelles que l’Occident a forgées et portées depuis plus de deux siècles dans le monde, mais de savoir si ce régime ou cette force politique est pour nous dangereuse, ou au contraire potentiellement neutre, voire alliée parce que nous partagerions des intérêts ou des ennemis communs. Ce point de vue n’exige pas que nous renoncions à nos valeurs, mais en revanche il suppose qu’on cesse en effet de les tenir pour absolument universelles. Je ne me poserai pas la question de savoir si nous sommes capables, idéologiquement, après deux siècles d’énonciation du bien et du mal, de renoncer au privilège et à la charge de déterminer le sens de l’histoire ; si nous sommes capables de laisser tomber le white man’s burden (le fardeau de l’homme blanc) de Kipling ; je ne me poserai même pas la question de savoir si nous avons intérêt à le faire, parce que c’est probablement l’une des dernières armes idéologiques entre les mains de pays européens de dimensions moyennes. Je me contenterai d’examiner l’hypothèse où nous le ferions dans nos rapports avec le monde musulman. Et j’ajoute que j’y trouve avantage, puisque le renoncement à l’universalité des valeurs modernes et occidentales rend une place à l’histoire ancienne de l’Islam que je connais mieux.

La première constatation, brutale, c’est que « l’histoire ne s’écrit pas place Tahrir [1] » [2], là où les journalistes vont la chercher. Ces rassemblements jeunes, colorés, infiniment sympathiques et qui engagent en effet peut-être une autre histoire, n’ont pour l’heure nulle part abouti à une véritable prise du pouvoir, face à deux obstacles : celui du suffrage universel, qui leur oppose le plus souvent de larges majorités conservatrices et Islamistes ; et d’autre part, plus gravement, lorsque les troubles s’aiguisent après l’illusion lyrique des premiers temps révolutionnaires, leur incapacité à passer aux armes. Lorsque les armes parlent, le combat se réduit à de petites minorités militantes très éloignées des ambitions ou des convictions de la jeunesse de la place Tahrir. C’est probablement le problème politique majeur de notre monde, et pas seulement du monde musulman. Les progrès mêmes de la civilisation, l’urbanisation, la scolarisation, la limitation de la fécondité des couples presque partout dans le monde – et pas seulement en Occident – tendent à embourgeoiser les sociétés, à désarmer les peuples, et donc à laisser le bénéfice des armes à des minorités radicales ou simplement plus solidaires que les immenses majorités désarmées. Je renvoie à ce que j’ai écrit depuis plusieurs années sur Ibn Khaldûn et ce qu’il a à nous dire de notre monde moderne.

Si la place Tahrir n’est pas notre interlocuteur, qui avons-nous en face de nous ? Sans surprise, après quatre décennies d’Islamisme, les grandes forces se définissent par leur rapport aux grandes versions de l’Islam, sunnite et chiisme. On peut distinguer me semble-t-il trois camps. Le premier est le plus nettement constitué, c’est le camp chiite, l’Iran qui a réussi à fédérer autour de lui la plupart des branches du chiisme, non sans annexer les débris du naufrage tiers-mondiste, le Hamas, le Baas, la sympathie d’une partie du FLN algérien… C’est une sorte d’État-parti, Iran-chiisme, un peu comparable dans son principe, toutes proportions gardées, à l’URSS et au Komintern, sinon que, comme le veut Ibn Khaldûn, le Komintern, les marges extérieures de l’État, la division al-Qods, les milices chiites afghanes et pakistanaises prennent une place croissante dans l’État-parti au détriment des populations centrales à la fois embourgeoisées et appauvries de l’Iran dont les pouvoirs sont de plus en plus limités. En effet, aujourd’hui on n’hésite plus à tirer, comme l’ont montré les événements de novembre [3]. Pour le spécialiste du Moyen-Âge que je suis, la capacité d’une révolution chiite à organiser un État fort, autoritaire, n’est pas une surprise. Le chiisme est né dans le milieu du pouvoir abbasside au VIIIème-IXème siècle, et il a toujours manifesté pour les besoins de l’État, pour les nécessités de l’action politique, une compréhension qu’on ne trouve pas dans le sunnisme. Ce camp a pour nous les avantages et les dangers d’un pouvoir d’État fort : c’est un interlocuteur identifiable, territorialisé – Iran, Afghanistan, Croissant Fertile –, héritier d’une Révolution Islamique, donc agressif à notre égard, une agressivité renforcée par les débris tiers-mondistes qu’il a intégrés (Hamas, Baas) ; mais aussi un régime embourgeoisé, aujourd’hui affaibli, réduit à quelques dizaines de milliers de combattants, bousculé par le jihadisme sunnite. Cette communauté d’ennemis devrait en faire un allié, sinon qu’une alliance passée avec l’Occident obligerait le régime à déclarer la faillite de sa Révolution, ce qu’il ne paraît pas prêt à faire pour l’heure.

Les chiites représentent environ 200 millions d’âmes entre Inde et Liban, moins de 15 % de la population du monde musulman. Le sunnisme rassemble presque tout le reste, 85 % de l’Islam. Historiquement, il faut savoir que le sunnisme est né contre l’État, contre la volonté du calife de fixer le dogme de l’Islam au IXème siècle. Il s’est constitué en outre en milieu urbain, en gagnant la majorité des juristes, des hommes de religion, de la plèbe urbaine de Bagdad, puis des grandes villes de l’empire ; et il a triomphé, entre le XIème et le XIIIème siècle, en acceptant, en favorisant même, une séparation radicale entre la religion et les fonctions régaliennes de l’État, abandonnées aux militaires turcs. Le sunnisme est donc a priori la version de l’Islam la plus éloignée du politique, la plus indifférente, voire la plus hostile à l’État, sinon qu’il en accepte l’existence pour assumer les basses œuvres du maintien de l’ordre. Le sunnisme ne tient au politique que par un point, mais de considérable importance : la figure du Prophète Muhammad, qui a été d’emblée convoquée par le sunnisme pour s’opposer au pouvoir du calife, ou de celui que les chiites appellent l’imam, et auquel ils accordent le pouvoir de modifier la Loi musulmane, la Charia (shari‘a). Pour exclure ces fausses autorités, calife ou imam, les sunnites ont exalté la figure du Prophète au-delà de toute mesure. Or la Vie du Prophète, constamment offerte en exemple, c’est d’abord le jihad contre La Mecque, contre les Infidèles. Le sunnisme est donc profondément hostile ou indifférent au politique, sauf quand le politique tourne à l’apocalypse du jihad sur le modèle du Prophète. Le monde sunnite aujourd’hui se divise encore entre ces deux versions : ceux qui prétendent construire une communauté sur le modèle du Prophète, donc jihadiste à court ou à long terme – c’est l’Islam politique à l’œuvre depuis près d’un siècle, depuis Rashid Rida ou Hasan al-Banna’ jusqu’à Recep Tayyip Erdogan et à beaucoup d’autres, en Afrique en particulier ; et ceux qui, s’appuyant sur une tradition plus ancienne du sunnisme, prônent la séparation du religieux et de l’État – ce qui est le cas aujourd’hui non seulement dans l’Égypte d’Abdel Fattah al-Sissi, mais probablement et paradoxalement dans l’Arabie Saoudite de Muhammad ibn Salman. À la différence du monde chiite, les frontières ici sont floues, indécises, mouvantes. Mais on voit clairement quel camp nous est le moins défavorable. Il reste à mesurer les forces de ce camp qui réfute l’apocalypse jihadiste – il est fragile en effet – et à construire une politique concrète en fonction de l’analyse qu’on en fera.

Jean-Pierre Chevènement

Merci, Monsieur le professeur, pour cet exposé très brillant riche de suggestions.

Vous distinguez dans le sunnisme, courant majoritaire de l’Islam (plus de 80 %) qui, conformément à la tradition, se tient à l’écart de l’État, un Islam traditionnel qui sépare la religion de l’État et, d’autre part, un courant jihadiste. Lors d’un voyage en Égypte, j’ai interrogé les très bons spécialistes de l’Islam que sont les frères dominicains du Caire, en particulier le père Adrien Candiard mais aussi quelques-uns des frères qui font ce travail au contact des populations musulmanes. Ils me disaient, et j’ai corroboré ce point de vue de diverses manières, que le courant dominant chez les jeunes est évidemment le jihadisme. Le courant traditionnel paraît complètement daté, démodé. Il n’est plus dans l’air du temps et la dynamique joue en faveur de ce courant jihadiste.

Alors, si le sunnisme représente 85 % de l’Islam et si la dynamique va dans le sens du jihadisme, il y a quand même de quoi s’inquiéter.

Gabriel Martinez-Gros

Je suis tout à fait d’accord. Je ne dis pas qu’il ne faille pas s’inquiéter.

Aujourd’hui il me semble que le camp anti-jihadiste est simplement un camp raisonnable. Il se résume dans ce propos que j’avais entendu, parmi d’autres, du Maréchal al-Sissi : « Nous (l’Islam) constituons 20 % de la population mondiale, nous ne pouvons pas faire la guerre aux 80 % qui restent ». Fondamentalement, c’est une pauvre raison car elle se voit opposer cette réponse : « Mais si, nous allons leur faire la guerre et nous allons la gagner parce que Dieu est de notre côté et que nous avons la conviction pour nous. Les autres n’ont plus rien dans le ventre : ils mettent des homosexuels à la tête de leurs États, autorisent le mariage homosexuel, etc., manifestant tous les signes de la faiblesse. Donc nous allons gagner ». Le courant opposé est simplement réaliste, c’est celui des États qui, pendant des siècles, ont dit : « Nous ne pouvons pas gagner, nous aimerions bien, le jihad est une très belle chose mais… nous sommes victimes d’une invasion de criquets, nous sommes en pleine crise économique, il pleut, les charrois ne vont pas passer, les canons ne vont pas tirer… nous ne pouvons pas faire la guerre, sinon nous la ferions volontiers ».

Le véritable adversaire du jihad est en effet l’État. Et, en général, le jihadisme est en mauvaise posture là où l’État est ou a été fort, par exemple en Turquie, malgré Recep Tayyip Erdogan. Au contraire, en Afrique, où les entités politiques Islamiques ont été généralement assez faibles, où l’État n’a pas poussé de racines très profondes, le jihad a poussé des racines très profondes. S’ajoutent évidemment d’autres circonstances : la présence constante de Kouffar (mécréants, infidèles), l’esclavage, etc. Mais le grand antidote au jihad, comme le veut d’ailleurs le sunnisme traditionnel, c’est l’État.

Jean-Pierre Chevènement

L’État a produit la nation mais il n’a pas, à ce jour, produit le citoyen. Nous verrons cela avec M. Aubin de la Messuzière.

—–

[1] Place située au centre du Caire où les grandes manifestations de 2011 ont déterminé la chute de Hosni Moubarak.
[2] Cette phrase est empruntée à Ayman al-Zawahiri, chef d’Al-Qaïda.
[3] Au moins 304 personnes auraient été tuées dans la contestation déclenchée par la hausse annoncée des prix des carburants en Iran entre le 15 et le 18 novembre 2019.

Le cahier imprimé du colloque « Islamisme (islam politique) et démocratie dans le monde musulman : quelle(s) grille(s) de lecture ? » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

S'inscire à notre lettre d'informations

Recevez nos invitations aux colloques et nos publications.

Veuillez saisir une adresse email valide.
Veuillez vérifier le champ obligatoire.
Quelque chose a mal tourné. Veuillez vérifier vos entrées et réessayez.