Le logiciel impérial russe

Intervention de Jean-Robert Raviot, docteur en science politique, professeur de civilisation russe et soviétique à l'Université Paris-Ouest Nanterre La Défense, et auteur, notamment, de Le logiciel impérial russe (L'artilleur, 2024), lors du séminaire "La Russie" du 31 mars 2026.

Je vous remercie beaucoup, Madame la présidente, pour votre invitation et pour votre présentation.

Vous m’avez demandé de poser quelques éléments de réflexion à partir de cet ouvrage que j’ai intitulé Le logiciel impérial russe. Je vais essayer de le faire de la manière la plus simple et claire possible, en dialogue avec mon voisin et collègue Arnaud Dubien. Pendant son intervention des tas d’idées me sont venues, je vais donc essayer de dialoguer avec lui.

Avant de commencer, je voudrais faire une petite excursion philosophique et me poser la question : peut-on choisir ses ennemis ? Il se trouve que, par le plus grand des hasards, l’auteur qui m’a inspiré cette question, Pierre Conesa, est dans la salle. L’ennemi est une construction, on le sait, et la désignation de l’ennemi est toujours le résultat d’une construction historique et géopolitique. On peut s’interroger sur la base de cette construction. L’ennemi est-il un adversaire économique redoutable ? un opposant idéologique que l’on juge trop influent ou trop déstabilisant ? C’est une définition possible. Ou bien l’ennemi est-il une force incarnée par un État (un groupe d’États ? des acteurs assez réguliers ?) qui présente une menace existentielle objectivement évaluée et analysée dessinant cette désignation de l’ennemi, laquelle répondrait à des critères beaucoup plus précis, plus existentiels ?

La pensée géopolitique réaliste penche plutôt pour la définition de l’ennemi comme une force qui nous veut du mal. Lutter contre l’ennemi est donc indispensable pour notre survie. La Russie d’aujourd’hui est-elle ce genre d’ennemi existentiel pour l’Union européenne ? Telle est la question que l’on peut se poser.

Je vous propose de développer un peu cette question avant d’arriver au sujet de l’empire. Le fait est que dans un long article publié en juillet 2021 Vladimir Poutine, le président de la Russie, s’est fait historien. Avant l’opération spéciale qui a commencé en février 2022, le président russe a posé l’Ukraine comme ennemi et l’a définie comme une « anti-Russie ». L’Ukraine n’est pas en soi un ennemi mais elle est devenue, en quelque sorte, le cheval de Troie de l’Occident. Jusqu’au déclenchement de la guerre en 2022 cet Occident était perçu comme plutôt expansionniste. L’élargissement de l’Otan, l’adhésion d’un certain nombre de pays post-communistes et post-soviétiques à l’Union européenne, de même que l’appui militaire à l’Ukraine depuis 2014 étaient perçus comme des stratégies expansionnistes de l’Occident. Mais, en déclarant la guerre, Moscou a justifié son action par une interprétation encore accrue de cette conflictualité, passant à un discours où c’est l’Occident qui aurait désigné les Russes comme ennemi, non de manière explicite mais de manière implicite à travers l’Ukraine, traitant la Russie comme si elle était devenue un ennemi existentiel à abattre. Donc l’Occident désignerait la Russie comme l’ennemi par Ukraine interposée.

L’escalade dans cette logique se poursuit puisque les pays occidentaux et en particulier les pays européens, ou plus exactement leurs dirigeants, se fondent sur cette agression russe, que les Russes définissent comme relevant d’une démarche défensive dont les Européens nient la légitimité.

Cette escalade verbale pourrait-elle déboucher sur un conflit de plus haute intensité encore ?

C’est une question que tout le monde se pose. Tous les spécialistes de la Russie et toutes les personnes qui aiment la Russie ou connaissent ce pays intimement en ressentent une véritable angoisse, une blessure même.

Pour faire la généalogie de cette escalade plusieurs pistes sont généralement avancées.

La piste classique est l’héritage de la Guerre froide que l’on n’arrive pas à le surmonter (le rideau de fer, le communisme…).

De manière plus réaliste, des complexes militaro-industriels de part et d’autre, en particulier aux États-Unis, l’inertie des bureaucraties (diplomatie, enseignement) font que ce rapport d’inimitié Est-Ouest se prolonge aujourd’hui sous d’autres formes.

Il y a une explication géopolitique plus simple, à savoir que le choc entre la Russie et les pays occidentaux, en particulier l’Union européenne, était inévitable et prévisible. En effet, ce que j’appelle le « soft expansionnisme européen », cette puissance normative et humanitaire qui se veut inclusive et qui nie le rapport de force (ou refuse de le voir ou de reconnaître qu’elle le pratique, on le voit sur le terrain des élections en Géorgie, en Moldavie, sur divers terrains) s’oppose à ce que j’appellerai l’expansionnisme défensif russe. L’Union européenne est un peu rattrapée par la géopolitique. Toute politique se déroule sur un territoire. Dans cette zone entre Mer Noire et Mer Baltique, qui est un peu le ventre mou géopolitique de l’Europe depuis de très longs siècles, il était donc inévitable que ce choc se produise. Cette escalade est une explication possible.

J’ai une explication plus fondamentale que je vais essayer de dérouler avec vous très rapidement. Je pense qu’il y a vraiment une très mauvaise compréhension des intentions politiques des élites russes par les élites européennes qui est liée sans doute à la mauvaise connaissance de l’histoire de l’État russe ou plus exactement à des schémas qui impriment ce que l’on croit être la connaissance de l’histoire politique russe – et ne sont jamais remis en question – sur l’évolution politique de la Russie. Ces schémas, façonnés au XIXe siècle, fortifiés avec la Révolution d’Octobre et l’installation du régime bolchevik, qui ont installé l’URSS comme ennemi, ont été consolidés, amplifiés par la dictature stalinienne et la confrontation de la Guerre froide. Tout cela a été aggravé par l’incapacité des pays occidentaux à penser l’évolution de la Russie autrement que comme une adhésion possible à leur propre modèle et par l’échec de ces derniers à exercer en Russie une influence durable sur le gouvernement, sur les choix politiques, sur les orientations géoéconomiques. Je pense qu’il y avait de grands espoirs dans les années 1990 de « convertir » la Russie à notre modèle. Tout cela finit par créer un blocage mental très fort qui empêche de regarder la Russie plus objectivement, sans trop d’émotion et avec le moins de filtres idéologiques et préjugés possible.

Le logiciel impérial russe. J’ai dû me battre pour que mon livre sorte sous ce titre dont l’éditeur ne voulait pas. Il pensait que ce titre était trompeur et risquait d’induire les lecteurs éventuels à penser que j’étais dans une logique de dénonciation de l’impérialisme russe alors que je suis plutôt dans une logique d’analyse de ce qu’on appelle justement « empire ».

L’empire c’est le nom que porte effectivement cet État qui se constitue vers la fin du XVe siècle à Moscou. La grande principauté de Moscou va déclarer son indépendance par rapport au joug vieillissant et un peu finissant des Tataro-Mongols. Le prince Ivan III va constituer autour de Moscou une dynamique de rassemblement des forces, des ressources militaires, politiques, des terres russes et entreprendre la conquête, qui va se poursuivre pendant trois siècles, de nouveaux territoires, toujours adjacents, dans la continuité territoriale, ce qui différencie l’empire de Russie des empires coloniaux occidentaux marqués par la discontinuité territoriale entre la métropole et les colonies. Dans l’empire russe les différences naturelles, religieuses, historiques… entre la métropole et les diverses colonies sont beaucoup moins clairement tracées.

J’ai appelé cela le « moscopolitisme », l’État moscovite pourrait-on dire.

La pensée nationaliste ukrainienne commence à se former dans les années 20 et 30, dans le sillage et par imitation de la pensée nationaliste polonaise. La pensée politique polonaise exerce une très grande influence sur la pensée politique ukrainienne. Je suis allé lire quelques ouvrages de penseurs du nationalisme ukrainien écrits dans les années 1930 à 1950, ils utilisent beaucoup le terme de « Moscou » pour se distinguer de cet État moscovite et des « Moscovites » un peu tatars, un peu asiatiques, un peu barbares… alors que les Ukrainiens sont les gardiens de la Rus’ d’origine, la Rus’ de Kiev qui est le véritable État ayant sa légitimité historique.

Je parle des Moscovites, non pas dans le même esprit que le feraient les nationalistes ukrainiens mais parce que Moscou capitale est effectivement le cœur de cet État, le cœur de cette entreprise politique de centralisation de ressources économiques, politiques, militaires qui va créer et mettre en place un État que l’on va appeler la Russie, essayant de le maintenir pérenne dans un espace continental et dans des conditions extrêmement difficiles : très faible connectivité des territoires, très grande hostilité des milieux naturels, immenses difficultés d’exploitation économique, défense très difficile du territoire contre des incursions extérieures, très grand éloignement de ce territoire par rapport aux centres des échanges commerciaux européens, moyen-orientaux, asiatiques, etc. Tout cela avec une population qui n’est jamais suffisante. Le déficit de peuplement permanent est le problème numéro un de la Russie depuis ses origines modernes, c’est-à-dire depuis que la grande principauté de Moscou a entrepris de créer un État russe moderne qui va devenir un empire de Russie parce qu’on va aller chercher une légitimité qui est celle de Byzance.

Cet empire continental, l’Empire de Russie, va devenir l’URSS, aujourd’hui remplacée par plusieurs États dits « post-soviétiques » et que je qualifie de « post-Empire ». En effet, l’État centralisé autour de Moscou n’a pas disparu mais il a laissé place à d’autres États en périphérie et continue d’exister en tant que tel puisque la Fédération de Russie, l’héritière de cet Empire de Russie, de cette URSS, est la gardienne d’une dynamique politique. 

J’appelle cet empire « moscopolitisme » parce que c’est une dynamique qui consiste à maintenir en permanence l’unité de l’État. C’est une véritable obsession chez les élites, en particulier à l’époque Poutine. Ce n’est pas pour rien que le parti créé autour de Poutine au moment de son ascension politique en 2000 s’est appelé « Unité », puis « Russie unie ». Ce choix d’unité est absolument essentiel, il et très significatif. Il s’agit de maintenir unis ces territoires en dépit du fait que 75 % de la population – et même plus peut-être aujourd’hui – vit sur moins de 25 % du territoire. La connectivité est un enjeu depuis toujours. Arnaud Dubien a parlé tout à l’heure des quatre Russies. Cette fracture territoriale est une réalité, avec cette quatrième Russie que Natalia Zubarevich avait appelée « l’étranger intérieur » pour qualifier ces régions du nord Caucase et du sud de la Sibérie, différenciées culturellement, religieusement, mais aussi démographiquement et sociologiquement. Ce sont effectivement plusieurs pays que l’on veut garder ensemble et la tâche de l’État est de faire en sorte que tout cela ne s’écroule pas.

Du côté occidental il y a une totale incompréhension de cette peur d’un éclatement, extrêmement présente au sommet de l’État mais aussi dans les élites politiques (députés, etc.), même dans les régions on est conscient de la très grande fragilité de cet édifice étatique à travers les siècles et du fait que la continuité ne va pas de soi.

Des événements historiques ont réactivé cette conscience : la Révolution mais surtout la grande guerre patriotique de 1941-1945. Au cours du XXe siècle, ce que j’appelle l’État moscovite a failli être mis par terre à trois reprises, en 1917, en 1941 et en 1991.

Cette dynamique moscopolite est une concentration et non une centralisation administrative à la française où l’on a une vision très structurée avec un territoire très défini, très encadré, quasi immuable. Certes nous avons eu notre « pré carré » mais l’empire moscovite est tout sauf un pré carré. Ce n’est pas un pré, il n’est pas carré et la délimitation ne va jamais de soi, il n’y a pas de frontières historiques fixées de la Russie. « Chacun sait que la Russie n’a pas de frontières », a dit Vladimir Poutine en 2022 ou 2023 dans une école, face à une carte de la Russie. C’était une boutade mais c’était aussi quelque chose de réel.

Cette dynamique moscopolite se manifeste d’abord par une administration politique du territoire. Ce n’est pas forcément une centralisation fiscale et administrative (il ne faut pas oublier que le poutinisme c’est d’abord un retour des impôts dans les caisses dans les années 2000). Une administration politique du territoire signifie aussi un régime autoritaire, où il n’y a pas d’alternance, où il y a un parti dominant.

Mais le Kremlin, l’administration centrale, l’administration présidentielle porte une très grande attention à ce qui se passe dans les régions. Je vais rebondir sur ce que disait Arnaud Dubien à propos de l’affaire Dolina qui donne la température de la société. En Russie la politique est vraiment très « dépolitisée » : les élections se passent sans véritablement de débat politique. On est dans un système de nature plébiscitaire. Il y a une certaine différence entre le vote communiste et le vote Russie unie mais sur l’essentiel on est assez d’accord.

À cette grande dépolitisation de la vie politique répond une politisation de tout ce qui n’est pas politique, notamment des sujets qui touchent les citoyens. Telle la construction controversée de cette cathédrale, en 2019 à Ekaterinbourg, dans un parc apprécié des gens qui aimaient s’y reposer. De même l’affaire Dolina, cette histoire de justice et de traitement favorisant les élites est quelque chose de très sensible. J’observe aussi dans ces affaires le signe de l’attention que le Kremlin porte aux questions régionales, voire très locales. « Le pouvoir se déjuge très rarement », disiez-vous, mais il s’est déjugé lorsqu’en 2018 ou 2019, la commission électorale centrale a annulé les élections à Vladivostok… événement très rare, dans cet univers où la verticale du pouvoir n’est pas un vain mot ! Et pourquoi a-t-on annulé ces élections ? Non pas parce qu’on a reconnu qu’il y avait des manifestations électorales mais parce qu’on avait très peur de la situation quasi insurrectionnelle qui commençait à se développer à Vladivostok.

Quadrillage politique signifie quadrillage et observation d’un territoire très vaste et difficile à contrôler. On a souvent l’image d’un pouvoir vertical qui contrôle tout. La réalité c’est que le pouvoir a vraiment besoin de produire cette image parce que la réalité n’est pas celle-là.

Une chose nous choque en Europe, c’est l’impératif de la sécurité des périphéries immédiates, ce que l’historien de la Russie, Marc Raeff, a appelé « l’impérialisme défensif de la Russie » qui se manifeste dans les relations de la Russie avec ses voisins frontaliers, surtout côté occidental et qui s’est manifesté dans l’histoire par différents phénomènes que l’on peut rapprocher.

D’abord le fort investissement de la Russie dans les partages de la Pologne à la fin du XVIIe siècle et au début du XIXe.

Ensuite, la « finlandisation » de la Finlande après la Deuxième guerre mondiale, effectivement réalisée avec une pression forte de Moscou.

Plus actuellement, les relations entre Moscou et les États dits « de facto » c’est-à-dire les petites entités sécessionnistes qui se sont séparées des nouveaux États indépendants, par exemple la Transnistrie en Moldavie ou l’Abkhazie en Géorgie. Ces petits États refusaient d’entrer dans le nouvel État géorgien ou moldave indépendant. Moscou, qui ne les a pas immédiatement reconnus comme des États indépendants, a joué un jeu politico-sécuritaire intéressant pendant toute cette période.

C’est aussi la manifestation d’une très grande attention portée à la sécurité des périphéries immédiates. Côté occidental, en Europe, c’est perçu comme une suite de l’impérialisme, une volonté de conquête qui, si on l’accepte, va prendre d’abord la main, puis le bras jusqu’au coude, etc. C’est en tout cas ce que prétendent des dirigeants comme Mme Kallas[1], l’une des opposantes les plus virulentes à la politique du Kremlin. En réalité, si on remet les choses dans une perspective historique, c’est ce qu’on appelle « l’impérialisme défensif », que j’appelle « l’expansionnisme défensif ». Ce n’est pas lié à Poutine, cela fait partie de la dynamique moscopolite. 

Il faut aussi comprendre qu’il y a un prolongement géopolitique entre les territoires périphériques aux frontières de la Russie et certains choix plus lointains de projection de puissance extérieure. Je vais donner un exemple concret. Les aventures un peu plus lointaines de la Russie, en dehors de son périmètre immédiat, sont très rares mais la récente intervention russe en Syrie (en 2015) doit se comprendre dans une logique de consolidation intérieure, c’est-à-dire empêcher qu’une situation pourrissante dans cette région du monde puisse contaminer les périphéries proches de la Russie, c’est-à-dire le Caucase Sud, voire le Caucase Nord. Il y a un fait tout simple, c’est la présence importante de combattants tchétchènes irréguliers en Syrie dans différents bataillons, pas seulement de l’État islamique mais aussi dans d’autres unités Ces Tchéchènes qui s’étaient battus sur d’autres fronts, dans les guerres de Tchétchénie, en Russie et ailleurs, sont parfaitement identifiés par le renseignement militaire russe, perçus comme d’éventuels éléments fortement perturbateurs et désignés comme des ennemis de la Russie. Donc la décision d’agir sur le terrain syrien tient aussi au fait que sur le terrain syrien agissaient des acteurs ayant un lien direct avec l’État russe.

La dynamique moscopolite aide à comprendre aussi l’opposition totale et même l’incompréhension profonde entre les élites russes et européennes dont les visions sont radicalement divergentes et assez irréconciliables. L’objectif des élites russes est de pérenniser l’État, la puissance, face à des adversaires qui peuvent changer. On est dans un monde multipolaire et hostile où aucune alliance durable ne peut s’établir, où la multivectorialité – dont vous avez parlé, Madame la présidente – et le non-alignement – ou plutôt le multi-alignement, comme disent les Indiens – devenus très pragmatiques, très évolutifs, sont la règle de survie des États. Le discours officiel russe s’inscrit totalement dans cette logique tandis que, dans l’Union européenne on est encore dans la logique de dépassement de l’État-nation, vu comme un vestige du passé, et dans la volonté de parachever la création d’un supra-État européen, une sorte d’empire de la norme, des valeurs individualistes, pour conduire les sociétés dans la mondialisation et, pourquoi pas, convertir la planète à cet heureux destin. Ce sont les idées dominantes. À Moscou domine plutôt cette conception « moscopolite » qui veut garantir l’État contre les coups de boutoirs menés par l’Occident via l’Ukraine. Sur ce point les sondages qu’a cités Arnaud Dubien sont intéressants. Il est en effet assez rare que les sondages évoquent la question épineuse des motifs de la guerre : on n’interroge pas tellement la population pour savoir ce qu’elle en pense. Mais les sondages de Russian Field ou autre Levada sur la perception de ce qu’on appelle en Russie aujourd’hui l’Occident collectif, montrent clairement que la cote de popularité de l’Occident collectif depuis 2014 et en particulier depuis 2022 s’est vraiment effondrée. L’occidentalisme s’est effondré et l’adhésion de la population à ce que j’appelle le moscopolitisme semble très majoritaire, même si on ne dispose pas de sondages sur ces questions.

Je conclurai en disant que l’évolution du monde ne sera écrite ni à Moscou ni à Bruxelles ni à Paris mais que cette dynamique moscopolite, même sans Poutine, paraît la seule à pouvoir faire tenir la Russie à peu près sur la voie de la continuation de l’histoire. Je fais donc le pari que, dans quelques décennies, cette dynamique continuera d’exister, peut-être sous une autre forme mais, en tout cas, elle sera toujours d’actualité.

Je laisse la parole à Monsieur l’ambassadeur qui a vécu cela de l’intérieur.

Marie-Françoise Bechtel

Et nous comptons bien profiter de son expérience, comme il nous est déjà arrivé.

Avant de lui passer la parole je dirai que cet empire moscovite qui a des difficultés à rassembler des territoires qui seraient cohérents avec ce qu’en est la tête elle-même, est quand même quelque chose qui est très difficile à comprendre chez nous…

Jean-Robert Raviot

C’est plus facile à rassembler et à conquérir qu’à maintenir.

Marie-Françoise Bechtel

Tout à fait.

Vous nous avez dit aussi que l’État russe que nous voyons comme un État extrêmement vertical en réalité ne l’est pas tellement…

Jean-Robert Raviot

Il est vertical mais ce n’est pas parce qu’on tient debout qu’on est toujours très solide sur ses jambes…

Marie-Françoise Bechtel

C’est vrai.

La verticale du pouvoir a été quand même l’axe des réformes de Poutine dans les années 2000. Je me rappelle très bien qu’on envoyait en France, chez les ministres chargés de l’Intérieur et de la Fonction publique, les « polpread », c’est- à-dire les envoyés de l’État central, pour prendre l’attache des préfets de région et voir un peu comment ils faisaient. C’était tout à fait intéressant, on sentait qu’il y avait quand même une certaine obsession pour le rétablissement d’un équilibre au profit du pouvoir central. C’était, il est vrai, une époque où le délitement des territoires était à son apogée. C’est tout ce que je voulais dire.

Vous nous expliquez qu’au fond tout cela est un peu mythique parce que le pouvoir central ne peut pas tenir un équilibre territorial qui correspondrait à ce que nous appelons l’empire, c’est-à-dire un ensemble de territoires qui à la fois seraient administrés d’une manière cohérente et s’ajusteraient les uns aux autres. Après tout on avait aussi le modèle de l’Empire ottoman où on ne cherchait pas du tout cette cohérence, on cherchait juste un assemblage.

Jean-Robert Raviot

Je qualifierai aussi d’impérial le caractère un peu différentiel de la gestion du territoire qui se maintient. En dépit de la verticalité, de la centralisation des normes, des lois, etc., la politique reste un traitement différentiel des différentes régions, des différents sujets de la Fédération. Cela est tout à fait quelque chose d’impérial et de post-impérial.

Marie-Françoise Bechtel

Il est très intéressant de rapprocher cela de ce qu’Arnaud Dubien nous a dit de l’état d’esprit de la population. Peut-être cela explique-t-il aussi cette fragmentation que vous avez si bien décrite, sondages à l’appui, au début de votre exposé. Encore que ce ne soit pas sans évoquer ce qu’on écrit aujourd’hui de la fragmentation du territoire français entre la France périphérique et celle de l’élite, incluant entre les deux une France moyenne. Peut-être aussi que l’évolution des temps, avec des conditions sociales et économiques qui ont beaucoup changé est en elle-même un mode d’explication, je n’en sais rien mais tout cela évoque tout de même un phénomène profond que vous avez très bien expliqué et mesuré, s’agissant de la Russie.

Je me tourne vers Jean de Gliniasty, ancien ambassadeur de France à Moscou, directeur de recherche à l’IRIS, auteur, notamment de La Russie, un nouvel échiquier [2] et de France, une diplomatie déboussolée [3].

Vous nous avez fait profiter souvent de votre pensée.

Pourquoi est-il aujourd’hui important de s’interroger sur les rapports qui peuvent être construits entre la Russie et le reste du continent européen que je n’appelle pas l’Union européenne parce que je n’oublie pas le Royaume-Uni qui a été un acteur très fort des rapports entre l’Europe et la Russie.

Pour ceux qui ne veulent se résigner ni à un conflit d’ampleur sur le territoire européen où, il faut le rappeler, existent trois puissances nucléaires, ni à un grignotage guerrier assorti d’une dépendance à géométrie variable envers la puissance américaine, qui scanderait en quelque sorte le temps vécu des générations à venir, avec les allers et retours que l’on peut imaginer entre les deux options, ne faut-il pas poser la question de ce qui peut être acceptable pour les uns comme pour les autres ? Je cite là encore Thierry de Montbrial pour qui devant une situation politique difficile et a fortiori en cas de guerre la première question à se poser est la suivante : « quels sont les intérêts fondamentaux de l’autre partie ? » afin de mesurer ce que peut être un comportement, une réponse, un ensemble de moyens appropriés. Je songe souvent à cette phrase quand je vois la manière dont s’effilochent, se contredisent, s’embrouillent aujourd’hui l’ensemble des positions au sein de l’Union européenne, pour finalement ne donner aucun horizon clair.

Vous aussi, Jean de Gliniasty, lors du colloque que nous avons organisé en mars 2025, sur L’architecture de sécurité en Europe, vous aviez donné une analyse précise et rigoureuse que vous aviez intitulée : « L’échec de la voie diplomatique » sur la question de la paix en Europe. Les développements intervenus depuis lors dans le conflit sur notre continent, les développements inattendus issus de la nouvelle crise du Moyen-Orient, enfin le positionnement actuel des États d’Europe et de la Russie elle-même, vous semblent-ils aujourd’hui de nature à renforcer ce diagnostic ou vous poussent-ils à renouveler l’analyse que vous faisiez de l’architecture de sécurité qui, vous le disiez, est une combinaison nécessaire de la diplomatie et du militaire ?


[1] Kaja Kallas, femme d’État estonienne, haute représentante de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité.

[2] Jean de Glinisaty, La Russie, un nouvel échiquier. De la nostalgie de l’empire à la guerre en Ukraine : Vladimir Poutine applique-t-il la stratégie du fou ?, Paris, Eyrolles, collection dirigée par Pascal Boniface, 2022.

[3] Jean de Gliniasty, France, une diplomatie déboussolée, Paris, Éditions de l’Inventaire, collection Valise Diplomatique, 2024.

Le cahier imprimé du séminaire « La Russie » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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