La société russe en 2026

Intervention de Arnaud Dubien, directeur de l'Observatoire franco-russe et chercheur associé à l'IRIS, lors du séminaire "La Russie" du 31 mars 2026.

Merci beaucoup Madame la présidente.

Je suis très honoré et très heureux de participer à ce séminaire de la Fondation Res Publica.

Si vous le voulez bien je vais me concentrer sur la société russe, ce que j’en vois, et je serai évidemment ravi de répondre à vos questions sur les évolutions les plus récentes et sur les conséquences pour la Russie de ce qui se passe au Moyen-Orient. Mon adjoint, Igor Delanoë, aura peut-être aussi des choses à dire sur le sujet. 

La société russe… vaste sujet. Il n’est pas facile de trouver un angle. Je me propose de vous parler des « quatre Russies » vues en 2011 et en 2025 par certains collègues russes. Ensuite j’évoquerai une étude prospective, « Russie 2033 », qui est surtout un autoportrait de la société russe. Je dirai aussi quelques mots, comme cela m’a été demandé, de sondages sur le rapport à la guerre d’Ukraine. Puis, si j’ai le temps et si vous le souhaitez, je parlerai de façon brève d’un cas d’étude qui me paraît significatif des interactions récentes entre la société russe et le pouvoir russes.

Le début de mon récit nous ramène près de quinze ans en arrière. Fin 2011, la Russie sort péniblement de la crise financière qui a brisé net la trajectoire que l’on peut qualifier de « chinoise », avec une croissance économique de plus de 7 % à l’époque des deux premiers mandats de Vladimir Poutine. La Russie, fin 2011 connaît d’importants soubresauts politiques. On se souvient que l’intelligentsia moscovite, une partie de la jeunesse qui avait cru à l’hypothèse Medvedev, manifeste contre les fraudes aux élections législatives, proteste contre le retour annoncé de Vladimir Poutine au Kremlin… c’est dans ce contexte que le quotidien économique Vedomosti publie, le 30 décembre 2011, un article de Natalia Zoubarevitch, une économiste et géographe de l’Université de Moscou réputée proche des milieux d’opposition.

Elle distingue dans cet article quatre Russies.

La première est celle des grandes villes : Moscou, Saint-Pétersbourg et les villes dites « millionnaires » comptant au moins un million d’habitants. À l’époque, y vivent 21 % de la population du pays. L’auteur relève dans cette Russie des grandes villes un recul de l’industrie, une montée en puissance des « cols blancs », une évolution rapide de la structure de la consommation et de la façon de s’informer. C’est là qu’en 2011 se trouvent les « citadins en colère », avides d’Occident et de la modernisation qu’il incarne alors aux yeux de la classe moyenne russe.

La « deuxième » Russie est selon elle celle des villes intermédiaires, une catégorie qui va des chefs-lieux de districts à des agglomérations de 300 000, voire 700 000 habitants, telles Nijni-Taguil, capitale des chars dans l’Oural ou Togliatti, la grande cité automobile de la Volga. Dans cette deuxième Russie l’auteur voit à l’époque une industrie, certes parfois mal en point, mais encore dominante, un mode de vie encore assez soviétique, des PME/PMI assez peu présentes, tandis que la fonction publique intermédiaire, nombreuse, joue un rôle important. N. Zoubarevitch évalue cette Russie, où l’État joue un rôle majeur et qui constitue le cœur de l’électorat de Poutine, à environ un quart du pays.

L’auteur décrit ensuite deux autres Russies : la Russie périphérique, c’est-à-dire la Russie des petites villes et des campagnes, à la population vieillissante et en déclin depuis des décennies. Selon elle cette Russie périphérique pèse près de 40 % du pays. Une autre, plus marginale encore dans tous les sens du terme, est celle des républiques nationales du Caucase du Nord et de Sibérie méridionale en particulier. Dans cette dernière catégorie, les réalités économiques, sociétales et politiques sont parfois si différentes du reste du pays que se pose de fait la question de leur intégration dans un espace unique. C’est particulièrement vrai de la Tchétchénie.

Voilà les quatre Russies vues fin 2011, c’est-à-dire à un moment très particulier, à un moment charnière : fin de la parenthèse Medvedev et retour de Poutine au pouvoir. Et on sait que depuis 2012 s’ouvre une séquence politique nouvelle.

Début 2025, deux autres chercheurs, plus proches du pouvoir mais intéressants de mon point de vue, reprennent ce concept dans une publication montrant un paysage assez différent. Ces deux chercheurs sont Valéry Fiodorov, le directeur de VTsIOM, l’institut de sondage parapublic, et Evguéni Mintchenko, responsable du centre d’étude des élites au MGIMO (institut de relations internationales de Moscou), et consultant politique bien connu.

Quelles sont les Quatre Russies que ces deux collègues distinguent aujourd’hui ?

D’abord la « Russie partie » (physiquement ou mentalement), la « Russie des capitales », la « Russie profonde » et la « Russie combattante ».

La première, la « Russie partie », rejette catégoriquement ce qu’on appelle pudiquement dans les milieux officiels « l’opération militaire spéciale ». Elle est partisane des valeurs occidentales (ou, plutôt, ouest-européennes) et se voit comme faisant partie intégrante du monde globalisé. Cette Russie, d’après l’étude de Fiodorov et Mintchenko, pèse environ 15 % de la Russie actuelle.

La « Russie des capitales » (Saint-Pétersbourg, Moscou et les grandes villes), également aisée, a fait le choix de s’accommoder de la guerre d’Ukraine ou, plus exactement, de l’ignorer. Elle privilégie son confort, sa sécurité matérielle, et attend que les choses se tassent. Cette deuxième Russie représenterait entre 25 % et 30 % du pays.

La « Russie profonde » a accepté la décision de Poutine en février 2022, moins par conviction idéologique (elle n’est pas va-t-en-guerre même si elle va au front) que par conformisme, d’abord, puis par intérêt matériel. En effet, cette Russie des champs et des villes petites et moyennes, qui était la grande perdante des années dites de « transition » (1990-2000), est celle qui bénéficie directement de la redistribution économique et symbolique de l’après 24 février 2022.

C’est cette Russie qui fournit à l’armée russe l’essentiel de ses contractuels qui touchent des soldes supérieures à 2500-3000 euros par mois en plus de substantielles primes d’engagement. Est issue de cette Russie la masse des employés du complexe militaro-industriel, où les salaires ont aussi explosé, qui permettent aux ouvriers de Kourgan ou de Smolensk d’acheter un logement et d’envisager des vacances en Thaïlande ou ailleurs, ce qui n’était évidemment pas le cas avant. Cette « Russie profonde » achète des smartphones neufs à ses enfants, ce qui est aussi assez inédit. D’après Fiodorov et Mintchenko cette Russie pèserait environ 40 % du pays. C’est sur elle que s’appuie le régime. C’est elle qui va promouvoir, dans une certaine mesure, dans les législatives du mois de septembre ainsi que dans les divers scrutins locaux et régionaux.

Enfin, la « Russie combattante » soutient la guerre d’Ukraine tout en regrettant que le Kremlin n’ait pas décidé la mobilisation générale et ne se donne pas les moyens d’aller « jusqu’au bout ». Cette « mouvance Z » se recrute parmi les militaires, les habitants des régions frontalières touchées par les bombardements ukrainiens, certains bénévoles. Il y a des considérations idéologiques même si quelques carriéristes, notamment des fonctionnaires régionaux, voient dans un bref passage dans le Donbass un tremplin pour leur carrière. Les deux auteurs évaluent cette « Russie combattante » entre 17 % et 19 % de la population russe.

Dans ce paysage chamboulé, qui a évolué entre 2011 et 2025, Poutine navigue à vue. Mon hypothèse est qu’il voit dans la « Russie partie » et, paradoxalement, dans la « Russie combattante » les principales menaces pour le système. Les « relocalisés », c’est-à-dire ces Russes ayant quitté le pays en février-mars puis à l’automne 2022 pour échapper à la mobilisation, sont l’objet d’une répression croissante qui vise à les dissuader de rentrer en Russie.

Mais les « durs » sont également dans le collimateur du Kremlin, surtout depuis l’affaire Prigojine. Cette mouvance reste très surveillée, beaucoup de ses représentants sont emprisonnés. Et la préoccupation du Kremlin, à ce stade, est d’éviter la jonction entre la « Russie des capitales », cette deuxième Russie un peu conformiste que j’ai évoquée, et celle ayant émigré, et d’autre part d’éviter la jonction entre la « Russie profonde » et la mouvance Z. C’est très important pour le pouvoir.

J’en viens maintenant au deuxième point de ma présentation, l’étude publiée en 2023 par Alexis Tokarev, un sociologue russe qui offre une approche assez singulière avec des groupes de discussion dans plusieurs régions du pays, du Kamtchatka au Caucase du Nord. Cette étude dessine en quelque sorte un autoportrait de la Russie. De façon générale, me semble-t-il, l’étude de la Russie, et avant elle de l’Union soviétique, souffre du même biais idéologique et méthodologique : centrée sur le pouvoir et la néo-kremlinologie, souvent approximative et sensationnaliste, elle oublie de s’intéresser aux hommes et aux femmes qui font le pays. En résulte une vision de la Russie assez monolithique paradoxalement assez proche de l’image que veut en donner le pouvoir.

Que nous dit cette étude intitulée Sociologie de l’image de l’avenir – 2033 ?

Les auteurs du rapport relèvent que « probablement, le seul trait commun chez les sondés est le niveau extrêmement bas de responsabilité pour leur avenir personnel et la volonté de la transférer à l’État ». En d’autres termes, la Russie est ce pays de paternalisme triomphant où « rien ne dépend de moi ».

Cet état d’esprit est naturellement prédominant chez les générations ayant connu l’URSS, mais  également, c’est plus inattendu, au sein de la jeunesse russe qui, contrariée par les sanctions, ne comprenant pas très bien la guerre d’Ukraine qui la prive de Netflix et de l’accès aux autres marques internationales, attend pourtant tout ou presque de l’État, notamment un travail à l’issue de ses études et un logement gratuit (comme à l’époque soviétique dont leurs parents leur ont vanté les bienfaits et certains avantages).

De façon générale, le rapport au pouvoir est ambivalent. Il est décrit comme lointain, comme un monde à part, détesté mais pas forcément méprisé parce qu’on y fait de l’argent. Les Russes s’en accommodent et – ce qui est central pour comprendre leur position – veillent à se tenir à bonne distance de ce voisin jugé nocif sans pour autant vouloir s’en débarrasser.

Le Russe moyen se plaint volontiers de la faible efficacité de l’État, du système éducatif inadapté, de la médecine de mauvaise qualité… mais c’est paradoxalement de lui qu’il attend – et non de la société civile ou des entreprises privées – des changements positifs.

Dans ce contexte, Poutine est un peu à part. Effectivement perçu comme un leader, il est relativement épargné par la critique, seule une partie de la jeunesse estimant – apparemment sans trouver d’autres arguments pour son départ – « qu’il est en place depuis longtemps ».

Toujours dans cette étude, qui est un autoportrait mais aussi une étude dans laquelle les auteurs demandent quelle Russie les gens voudraient à l’horizon de dix ans, il y a cette idée que « Moscou est partout ». C’est à la fois négatif parce que Moscou aspire ressources, talents, richesses, mais, en même temps, Moscou est très enviée pour son niveau de vie, son ouverture au monde et ses infrastructures.

Cette fracture territoriale, particulièrement sensible dans un pays aussi vaste que la Russie, est un défi majeur. « Moscou et le désert russe » n’est en effet pas un modèle viable dans la durée.

J’en viens maintenant à deux sondages récents sur la guerre d’Ukraine.

Le premier est réalisé par le Centre Levada. Youri Levada, ancien directeur du VTsIOM jusqu’en 2003, évincé de son poste, a créé cet institut indépendant (labellisé depuis « agent de l’étranger », il est tout sauf complaisant à l’égard du pouvoir). Ce sondage Levada très récent (réalisé courant février et publié le 3 mars) nous montre que 44 % des répondants disent suivre le conflit de façon attentive et régulière dans les médias. C’est le niveau le plus bas depuis février 2022. On voit donc que l’intérêt a tendance à baisser, ce qui est peut-être – pour revenir à ce que disait Madame la présidente – un des effets de la crise au Moyen-Orient. Deuxième chiffre qu’il faut retenir de ce sondage : 72 % des répondants soutiennent l’action des forces armées à des degrés divers, 30 % « plutôt », 40 % de façon plus ferme et, à l’inverse, 17 % disent ne pas soutenir l’action des forces armées de la Russie, ce chiffre étant plus important, sans surprise, chez les femmes et les moins de 25 ans. Troisième chiffre significatif de mon point de vue : 67 % des Russes considèrent qu’il est temps de passer à des discussions de paix. C’est un chiffre en augmentation de 6 points par rapport à la précédente vague de sondages. À l’inverse, 25 % se disent en faveur de la poursuite de la guerre, niveau le plus bas depuis février 2022. Mais, là où l’on voit l’ambivalence, 57 % des personnes interrogées jugent justifiées les frappes contre le système énergétique ukrainien.

Deuxième sondage réalisé très récemment par un autre institut, un nouveau venu, un peu moins connu mais très sérieux, Russian Fields. L’opération militaire spéciale est-elle un succès ? Oui 57 %, non 32 %. Va-t-elle se terminer en 2026 ? Oui 52 %, non 39 %. C’est la tendance qui est intéressante. Les gens sont de moins en moins optimiste : ils étaient 67 % fin 2025 à considérer qu’elle allait se terminer dans les mois à venir. Or cet optimisme lié en particulier au sommet d’Anchorage et aux discussions avec l’administration Trump est en train de s’évaporer. Enfin, derniers chiffres : si Vladimir Poutine signait demain un accord de paix, le soutiendrez-vous ? Oui à 83 %. Cela veut dire que la société russe serait réellement soulagée si ce conflit se terminait. D’autre part, cela signifie que Vladimir Poutine dispose d’une marge de manœuvre beaucoup plus grande que son homologue ukrainien pour signer un accord.

Enfin, quelle paix veulent les Russes (la population russe, pas le pouvoir) ? Quelles seraient les clauses d’un accord de paix jugées obligatoires par les sondés ? Reconnaissance des républiques de Donetsk et de Lougansk comme faisant partie intégrante du territoire russe, 75 % ; renoncement de l’Ukraine à l’OTAN, 71 % ; levée des sanctions, 70 %. À l’inverse, annexion de territoires hors ceux déjà annexés (Kharkov, Odessa), 48 % seulement. On voit que le jusqu’auboutisme n’est pas partagé par une majorité de Russes.

Je voudrais parler d’une affaire, qui a ému la société russe et dont on n’a pratiquement pas parlé en Occident – ce qui ne constitue pas une surprise – c’est l’affaire Dolina qui s’est passée fin 2025, début 2026. Il s’agit de prime abord d’une affaire assez banale d’escroquerie téléphonique (véritable fléau ces dernières années en Russie). Des inconnus se faisant passer pour des représentants des services de renseignement mettent en garde le vendeur d’un appartement contre des personnes malveillantes et lui suggèrent de verser le fruit de la transaction sur un compte dédié sécurisé. Évidemment, quelques semaines plus tard, l’ancien propriétaire comprend qu’il a été floué et se retrouve ruiné et à la rue. Sauf qu’en l’espèce le vendeur était une personnalité connue : Larissa Dolina est une chanteuse qui a à son actif de nombreux hits, qui passait régulièrement à la télévision et avait même chanté l’hymne national aux côtés de Vladimir Poutine en 2014 lors des cérémonies commémorant l’annexion de la Crimée. En d’autres termes, Mme Dolina est un membre de l’élite culturelle cooptée par le régime, une notable riche et bien connectée au sein des cercles dirigeants à Moscou. Ce qui lui a permis, dans un premier temps, de retourner la situation en sa faveur. La police faisant, semble-t-il, preuve de plus de zèle qu’à l’accoutumée, on a retrouvé les escrocs ayant manipulé Dolina. Surtout, la plaignante a obtenu de la justice qu’elle annule la transaction immobilière… sans avoir toutefois avoir à rembourser l’acheteur, qui était pourtant à l’évidence de bonne foi. C’est à ce moment que l’affaire Dolina devient une affaire politique et prend de l’ampleur sur les réseaux sociaux en Russie. Mme Dolina est convoquée à la Douma d’État pour s’expliquer et à la mi-décembre, le tout-Moscou s’interroge sur ce que va dire Vladimir Poutine. Pourra-t-il ignorer la question ? En effet tous les Russes en parlent chez eux le soir. C’est alors que survient un coup de théâtre : saisie par l’acheteur de l’appartement de Larissa Dolina, la Cour suprême de Russie annule, le 16 décembre, toutes les décisions judiciaires antérieures et reconnaît la validité de la transaction immobilière, donc les droits de propriété de l’acquéreur sur cet appartement que Mme Dolina devra quitter en janvier.

Plus qu’un fait divers rocambolesque alimentant la chronique mondaine, l’affaire Dolina est un révélateur. En premier lieu des humeurs de la société russe qui, contrairement à une idée reçue, est un organisme vivant, complexe, très sensible aux questions de justice sociale. À maints égards, l’affaire Dolina rappelle – toutes proportions gardées – les mobilisations des années 2018-2019 dans la région d’Arkhangelsk contre un projet de centre d’enfouissement de déchets ou à Ekaterinbourg contre la construction d’une cathédrale dans le principal parc public de la ville. Sujets a priori non politiques mais qui, en réalité, comme l’affaire Dolina, le sont profondément car ils pointent des traits constitutifs du système actuel (passe-droits, justice aux ordres, absence de recours pour les  » simples  » citoyens, etc.).

L’autre enseignement majeur de cette affaire Dolina est que le pouvoir ne peut ignorer ces humeurs malgré le serrage de vis à tous les niveaux que l’on observe depuis 2012 (et qui s’est spectaculairement renforcé depuis le début de la guerre d’Ukraine). En l’occurrence, le pouvoir, le système, est allé à l’encontre de l’un de ses principes les plus fondamentaux qui est de ne pas se déjuger en cours de route. Il l’a fait parce qu’un autre de ses principes, le « pas de vague », a été remis en cause par l’affaire Dolina. Deux facteurs plus conjoncturels ont joué qui ne sont pas inintéressants de mon point de vue. D’une part, la nécessité, si ce n’est d’exemplarité, en tout cas d’une certaine discrétion de la part des élites alors que le pouvoir demande aux Russes de se serrer la ceinture. D’autre part, les frustrations liées à la quasi-impossibilité pour les jeunes générations d’accéder à la propriété en raison des taux d’intérêts exorbitants pratiqués par les banques : il est actuellement impossible, sauf à bénéficier de prêts bonifiés, d’emprunter à moins de 20 % en Russie.

Donc, à l’approche des élections législatives de septembre 2026, le pouvoir russe a décidé de sacrifier une idole pour calmer le peuple.

En guise de conclusion, je dirai que la société russe sort de cet hiver assez fatiguée. Une étude conjointe de l’Institut de prévisions économiques et de l’Institut de psychologie de l’Académie des sciences montre que 42 % des répondants présentent des symptômes de dépression et 27 % présentent les symptômes d’une inquiétude difficilement gérable. C’est le niveau le plus haut depuis le début de la guerre d’Ukraine. Et les ventes d’anti-dépresseurs étaient en hausse de 24 % l’an dernier en Russie.

Donc la société russe ne va pas bien. Les inquiétudes sont moins liées à la guerre elle-même qu’à la situation socio-économique, l’inflation avant tout, qui inquiète 84 % des personnes interrogées. Sur les perspectives générales, 64 % des répondants s’attendent à une dégradation de leur situation matérielle personnelle.

Je terminerai sur une boutade. En effet, comme le savent tous les russisants, il y a dans chaque plaisanterie une part de plaisanterie. L’un de mes collègues moscovites que j’interrogeais sur les rapports de forces politiques me disait que le parti majoritaire aujourd’hui en Russie est « le parti du retour à la vie normale », ce qui me paraît refléter assez fidèlement la réalité de ce que je vois en Russie aujourd’hui.

Je vous remercie.

Marie-Françoise Bechtel

Merci beaucoup.

Non seulement vous n’avez pas été trop long mais vous avez comblé les attentes qui étaient les nôtres puisque vous nous avez donné à la fois des sondages argumentés, chiffrés, que vous avez analysés avec précision, et vous avez jeté un œil spectral, si je puis dire, sur l’ensemble des couches de la société, nous révélant l’évolution des mentalités collectives depuis la guerre d’Ukraine.

Nous vous remercions vivement.

Je salue la présence de votre associé, Igor Delanoë, qui nous a rejoints.

Je me tourne vers le professeur Jean-Robert Raviot.

Vous êtes un penseur de cette entité historique qu’est « l’empire russe », la première question étant d’ailleurs de savoir ce que l’on désigne par là.

Lors de notre colloque sur l’architecture de sécurité en Europe[1] qui s’est tenu en mars 2025, Thierry de Montbrial rappelait que « la chute de l’URSS fut une combinaison de deux événements : la chute du communisme, bien entendu, mais, plus fondamental encore peut-être du point de vue géopolitique, la chute de l’empire russe, le dernier empire du XXe siècle… Un événement unique, historiquement extraordinaire et largement inattendu. ». Or cet empire russe que les puissances européennes ont beaucoup pratiqué tout au long du XIXe siècle, que ce soit dans l’alliance ou dans le conflit, avec les renversements historiques que l’on sait, de l’alliance antiturque liée à la guerre grecque à la guerre de Crimée portant largement sur l’enjeu de l’accès de la Russie à la Méditerranée, puis retour vers l’alliance de la Grande guerre… cet empire, on a un peu la sensation que ces mêmes puissances, France, Angleterre puis Allemagne, le redécouvrent aujourd’hui en s’interrogeant notamment sur sa composante territoriale. Interrogation alimentée par les relations quelque peu élastiques, semble-t-il, pour le public non informé – dont je fais partie – qui semblent caractériser aujourd’hui nombre des anciens pays de l’ex-URSS, entre ceux restés très pro-russes, comme le Kirghizstan ou la Biélorussie, qui semble avoir d’ailleurs en ce moment quelques petits problèmes de confort à cet égard, ceux qui regardent vers l’extérieur, comme l’Azerbaïdjan,  ainsi que, pour des raisons par définition différentes, l’Arménie, sans compter ceux qui regardent de plusieurs côtés à la fois comme le Kazakhstan qui diversifie, semble-t-il, ses partenaires, sans oublier l’attentisme de la Géorgie… tout cela donne quand même un sentiment de délitement de la périphérie par rapport au centre.

Tous ces constats incluant un vrai désordre dans les liens internes à l’ex-empire soviétique conduisent me semble-t-il à une interrogation : quel est au fond le « quid » historique de l’empire russe ? ici intervient, cher professeur, votre œuvre, qui descend très au fond de cette question. D’où tient-il sa permanence ou au contraire sa relative instabilité ? Et comment, dans l’éternel débat des frères Karamazov, trancher entre tropisme européen et tropisme asiatique qui a divisé comme on le sait deux des trois frères ?

Vous nous direz, je pense, quel est le fil directeur des phénomènes et évolutions désordonnés qui ont caractérisé cet empire, à nos yeux du moins, notamment au XXe siècle si l’on pense déjà à la différence de vision entre Lénine et Staline. Dans une vidéo récemment diffusée on voit Vladimir Poutine disant avec une brutalité et une netteté qui m’ont frappée : Lénine était un imbécile (ce sont ses termes tels que traduits) parce qu’il a voulu un empire décentralisé et c’est Staline, dont la vision était opposée, qui avait raison. Votre analyse vous conduit à dire que le logiciel impérial russe est plutôt permanent, m’a-t-il semblé, et peut se caractériser par ce que vous nommez le « moscopolitisme » qui, dites-vous, caractérise un État bouclier entre deux races ennemies, Mongols et Européens, qui n’est ni européen ni asiatique mais avant tout moscovite.

C’est cette forte interpellation de l’histoire qui nous donne également une très forte envie de vous entendre.

Vous êtes docteur en science politique, professeur de civilisation russe et soviétique à l’Université Paris-Ouest Nanterre La Défense, et auteur, notamment, de Le logiciel impérial russe (L’Artilleur, 2024).


[1] Quelle architecture de sécurité en Europe ? Colloque organisé par la Fondation Res Publica le 26 mars 2025, avec Thierry de Montbrial, Pierre Lellouche et Jean de Gliniasty.

Le cahier imprimé du séminaire « La Russie » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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