Troisième gauche : le nouveau paradigme migratoire
Intervention de Renaud Large, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès et coordinateur de l’enquête « La troisième gauche » (juin 2025), lors du colloque "La question migratoire aujourd'hui" du mardi 24 février 2026.
Je vous remercie, Madame la présidente.
Je salue également la présence de Jean-Pierre Chevènement et je vous apporte les amitiés de la fondation amie, la Fondation Jean Jaurès que je représente ce soir.
Aquilino Morelle a parlé de deux gauches. Une gauche qui, sur le sujet migratoire, opère une stratégie d’autruche, essayant de ne pas voir le sujet, et une autre, à l’inverse, qui, avec Jean-Luc Mélenchon, estime que la frontière n’existe pas et que les flux migratoires devraient être pleins et entiers avec la France.
L’idée de « troisième gauche » c’est qu’il existe, à bas bruit, un nouveau paradigme sur le sujet migratoire à gauche.
Je vais essayer de vous le démontrer.
Nous sommes partis d’un constat, sur ce rapport, que nous avons intitulé « La troisième gauche, enquête sur le tournant post-sociétal de la gauche européenne » (juin 2025) selon lequel, entre 2015 et 2025, le nombre de gouvernements de gauche en Europe a été divisé par deux. Cela nous a un peu interpellés, nous nous sommes demandé ce qui s’est passé en 2015 pour que la gauche disparaisse aussi rapidement du spectre et avons émis l’hypothèse que la crise migratoire de 2015 constituait une cause de ce problème.
La gauche, lors de chaque grande crise, comme la crise migratoire de 2015, a repensé son logiciel idéologique, le déplaçant pour répondre à la crise qu’elle affrontait.
Deux exemples nous paraissent assez emblématiques :
Au début des années 2000, à la crise de la mondialisation la gauche a apporté deux réponses idéologiquement neuves :
La première est celle de la troisième voie blairiste où la gauche accompagne le mouvement de la libéralisation, essayant de préserver ce qui reste de l’État providence.
La deuxième réponse, plus radicale, plus ancrée dans le mouvement social, est celle de l’altermondialisme.
On voit que les réponses à cette crise de la mondialisation, mécaniquement, dans la mesure où elles sont pertinentes, répondent au sujet de la crise. La gauche arrive au pouvoir en Allemagne et en Angleterre. Et le mouvement social altermondialiste reprend du vent dans les voiles à cette période-là.
Deuxième moment, la crise financière de 2008, où on voit émerger, notamment sous l’impulsion de la théorie du discours de Laclau et Mouffe, le mouvement populiste de gauche selon lequel il faut transversaliser le peuple face à la crise financière, face à l’effondrement du système financier. Au tournant des années 2010 on voit, arriver un certain nombre de gouvernants, en Grèce, une montée en Espagne, y compris en France où la France Insoumise prend à ce moment-là du vent électoral dans les voiles sur ce sujet-là. Et la réponse, adaptée à la crise, entraîne une poussée de la gauche.
À partir de la crise migratoire de 2015, la réponse de la gauche, qui est peu ou prou celle qu’a décrite Aquilino Morelle à la fin de son intervention, entraîne une chute progressive des gouvernements de gauche. Fin de l’histoire, on éteint la lumière… a-t-on envie de dire. Mais en réalité ce n’est pas si simple que cela. Si on regarde un certain nombre de mouvements de gauche qui depuis 2015 se restructurent, on voit, et notamment en Scandinavie, précisément au Danemark, un nouvel agencement et une réponse au sujet migratoire qui, pour le coup, entraîne des succès électoraux assez puissants et un maintien au pouvoir des sociaux-démocrates après des échecs. On peut voir la même chose en Suède. La Suède est encore dans l’opposition mais les élections arrivent en septembre, on aura l’occasion d’en reparler. La Grande-Bretagne est un cas spécifique sur lequel je reviendrai.
À propos du Danemark, je vais vous conter l’histoire du grand changement idéologique qui a été celui de la Première ministre. Mette Frederiksen a une longue histoire avec le parti social-démocrate où elle milite depuis ses quinze ans. Elle vient de la gauche du parti. Elle a été syndicaliste. Devant l’échec des
sociaux-démocrates danois qui ont géré le pays depuis de longues années, elle se rend compte que la position démocrate sur l’immigration leur fait perdre des points face à l’extrême-droite locale (le Parti du peuple danois), cela dans des proportions énormes au point de perdre le pouvoir. Quand elle arrive aux affaires elle se demande comment avoir sur le sujet migratoire une réponse qui soit fidèle à la tradition de la gauche danoise et qui colle à ce que les catégories populaires, les ouvriers danois demandent matin, midi et soir. Elle diligente alors un jeune député, Mattias Tesfaye. Celui-ci, fils d’un réfugié rwandais, qui a lui-même été maçon dans la banlieue de Copenhague, ne vient même pas du parti social-démocrate mais de l’alliance rouge-verte (l’extrême-gauche locale). Voyant que le parti était en train de changer sur un certain nombre de sujets, qu’une dynamique se mettait en œuvre, il se fait élire député en 2015. Mette Frederiksen lui demande de se pencher sur le sujet de la migration et de trouver une doctrine, en tout cas, de déceler la position du parti sur le sujet migratoire. Comme beaucoup de chercheurs et de théoriciens politiques il se tourne vers les archives et se rend compte qu’au mitan des années 1980 les maires des banlieues de Copenhague demandaient à la centrale du parti un aggiornamento sur le sujet migratoire, disant : nous n’arrivons plus à intégrer les populations qui arrivent, dans notre modèle social-démocrate il faut qu’un travailleur immigré ait sa carte, soit intégré aux associations, ait un logement digne, etc. et les flux qui arrivent font qu’on n’arrive plus à recréer cette société ouvrière locale. Le parti qui est en train de prendre le tournant libéral des années 1980 ignore ces positions. Tesfaye, le jeune parlementaire se plonge là-dedans et y voit pour la gauche une position intéressante sur le sujet migratoire qui s’inscrit dans le sujet du travail. Dit autrement : si on n’intègre pas correctement, si une personne qui arrive n’a pas de travail, pas de lien associatif, pas de logement digne on ne pourra pas créer une nation ni, a fortiori, faire tourner l’État providence qui est constitutif de l’identité du pays. La réponse, qui aujourd’hui peut paraître évidente, est complètement révolutionnaire en 2015 où les sociaux-démocrates danois se disent que la régulation de l’immigration est d’abord et avant tout un sujet d’intégration par le travail et un sujet de cohésion nationale.
J’ai beaucoup rencontré les sociaux-démocrates danois à partir du tournant de l’année 2019. On voit que le sujet qui revient en permanence est ce qu’on doit aux « gens ordinaires » : une régulation migratoire, une intégration digne des travailleurs qui viennent de l’étranger.
Vous connaissez la suite de l’histoire, le parti social-démocrate revient aux affaires en 2019, élection assez triomphale de Mette Frederiksen, 2022, réélection assez triomphale de Mette Frederiksen qui part pour un deuxième mandat et vous la voyez aujourd’hui Première ministre. Donc cette nouvelle formule, celle de la social-démocratie danoise, produit mécaniquement des effets électoraux. Le Parti populaire danois (Dansk Folkeparti), l’extrême-droite locale s’effondre littéralement. Les classes populaires repassent du côté du parti social-démocrate. Première pièce dans cette troisième gauche qui nous paraît assez intéressante.
Mette Frederiksen n’a pas fait vraiment école pour l’instant en Europe. Quoique deux autres pays s’inspirent de ce paradigme danois et notre postulat, en tout cas ce qu’on imagine de ce signal faible danois, c’est que beaucoup de partis sociaux-démocrates européens vont opérer cette transformation.
Je prends les deux plus récents :
En Suède, comme au Danemark, la social-démocratie perd le pouvoir face à une coalition d’extrême-droite. La patronne du parti social-démocrate confie à une jeune parlementaire, fille de réfugiés kurdes de Syrie, le soin de travailler sur le sujet de l’immigration et de l’intégration. Et, peu ou prou, la doctrine qu’elle élabore à ce moment-là est rigoureusement la même que celle des Danois : pour intégrer correctement, pour avoir une cohésion de notre modèle social, on a la nécessité d’être souverains aux frontières et de réguler la population qui rentre sur notre territoire. Les sociaux-démocrates suédois étaient dans l’opposition, ils repassent en tête des intentions de vote et c’est même le parti social-démocrate qui a les intentions de vote les plus hautes d’Europe, plus que Sanchez en Espagne, plus que Mette-Frederiksen au Danemark, ils sont entre 34 % et 37 % en fonction des sondages locaux ! C’est phénoménal. Ils font figure de favoris dans le cadre des élections qui arrivent en septembre.
Le cas anglais est le plus symptomatique. Keir Starmer, qui est dans une position assez difficile d’un point de vue électoral, arrive après une histoire assez chahutée du Labour qui a pris différentes directions. On pourrait parler de Jeremy Corbin qui s’assimile peu ou prou à ce que fait Jean-Luc Mélenchon en France. Keir Starmer, lui, va essayer de concilier les différentes factions du Labour : la troisième voie blairiste, très présente encore dans le parti, une partie des corbinistes encore présents dans le parti. Il va s’appuyer pour cela sur une « troisième troisième voie » qui est le Blue Labour, une structure au sein du parti travailliste qui a une position très régulatoire sur le sujet de l’immigration, pour une raison simple qui est celle de l’intégration des « communautés locales » (communautés ouvrières, coopératives locales). Leur position est de dire : si nous ne sommes pas souverains à nos frontières, si nous ne contrôlons pas l’immigration qui rentre, nous allons déliter tout ce qui a fait le cœur, l’ADN du Parti travailliste, à savoir ces communautés ouvrières. Un leader du Blue Labour, Maurice Glasman, nommé à la Chambre des lords en 2011, va porter ce mouvement qui représente aujourd’hui un gros tiers des forces vives du parti et a des positions au sein du gouvernement Starmer. Je nuance le point : Starmer est dans une situation compliquée électoralement, le Blue Labour, en tout cas ce qui pourrait s’assimiler au paradigme danois en Angleterre, représente un tiers du parti et Starmer arbitre entre ces différentes factions. Peut-être sa situation électorale s’explique-t-elle comme ça. Ça ne marche pas à tous les coups, l’Angleterre le démontre.
L’Espagne est le contre-exemple absolu. Ce pays a une politique de non-régulation migratoire, une politique de régularisation massive pour le travail. Néanmoins le Premier ministre espagnol se maintient au pouvoir, des classes populaires le suivent et son taux d’adhésion dans les sondages est assez élevé.
À mon sens deux trois choses nuancent un peu le cas espagnol.
La première c’est que l’Espagne bénéficie d’une croissance importée : les 3 % de croissance de l’Espagne viennent pour beaucoup des 3 % de population qui rentrent. Il y a plus de consommateurs, le pouvoir d’achat global ne profite pas à la population native. Le prix de l’immobilier à Barcelone et à Madrid le démontre. Je pense que les prochaines élections vont démontrer qu’il n’y a pas une satisfaction de la population sur le pouvoir d’achat. C’est le premier point.
Deuxième point, le cas espagnol, comme d’ailleurs le cas anglais, est très spécifique. Sánchez est sans doute le tacticien le plus doué du XXIe siècle en politique. Il arrive à sortir de situations inextricables. Il fait des alliances avec les autonomistes dans les différentes régions quand il perd tel ou tel soutien… Il n’y a pas ailleurs en Europe d’équivalent tactique à Sánchez. Ce deuxième point fait de l’Espagne un cas à part.
Le troisième point, le plus important, c’est que le PSOE est sans doute le dernier parti social-démocrate à avoir les catégories populaires votant à gauche. Il fait face à une extrême droite, Vox, issue du franquisme, rigoureusement libérale et très élitaire, qui n’a pas d’ancrage populaire. C’est ce qui fait que, bon an, mal an, il n’y a pas d’alternative au PSOE pour les catégories populaires.
Je termine sur le sujet français.
La France, comme le disait Aquilino Morelle, est dans une position rigoureusement inverse de celle de la troisième gauche que je viens de vous décrire. Subsiste néanmoins la tradition communiste dont parlait Aquilino Morelle. La conclusion c’est que Georges Marchais a fait école en Scandinavie.
Un deuxième point me paraît intéressant dans la tradition française, celle du programme commun de 1980. Je remonterai même jusqu’au congrès de la CGT au début des années 1920. À la Fondation Jean Jaurès, un élu de la ville de Nantes, Bassem Asseh, a fait un formidable travail sur les congrès de la CGT historique, notamment ceux des années 1920. On a observé que la CGT demande à être présente au conseil d’administration de l’ancêtre de l’office que préside le préfet Leschi, de façon à opérer une régulation des flux migratoires pour éviter la déflation salariale, afin, d’une part, de ne pas constituer ce que Marx appelle l’armée de réserve du capital et, d’autre part, de pouvoir opérer une transition vers les syndicats des personnes qui arrivent sur le sol français (prendre une carte, s’intégrer dans les associations, etc.). C’est écrit noir sur blanc.
Pendant soixante ans c’est quelque chose qui a fait partie de l’ADN de quasiment l’intégralité de la gauche. Mais à partir du tournant des années 1980 on va chercher notre doctrine en matière migratoire du côté du patronat. On sort d’une société de la régulation et de la frontière pour aller vers une « société liquide », selon la théorie de Bauman, dans laquelle on oblitère, on fait disparaître toute contenance politique. Dès lors, la définition de l’identité de la gauche se dilue et se fond avec cette « société liquide ».
Cela veut dire que nous avons une tradition historique, comme les Suédois, comme les Danois, comme les Anglais. Nous avons la possibilité d’y revenir dans les années futures, comme j’ose l’espérer, grâce au mouvement d’une troisième gauche, comme l’ont fait nos amis danois, nos amis scandinaves et nos amis d’outre-Manche.
Marie-Françoise Bechtel
Merci beaucoup.
Votre propos était intéressant et novateur à beaucoup d’égards. Vous nous avez appris beaucoup de choses et vous les avez remises en perspective avec, notamment, tout ce que ces modèles différents doivent à la spécificité historique des pays. Le Danemark est quand même très particulier par rapport à nous et l’Espagne aussi, ce qui fait qu’entre les deux il est normal qu’il y ait un extrême écart. Quant à la gauche britannique il faudra la voir venir. On se souvient de l’époque Tony Blair, l’homme qui a vendu le plus de salades au monde entier, il continue d’ailleurs en ce moment-même à Gaza. À propos de la délinquance, Tony Blair disait « Tough on crime, tough on the causes of crime » (rude sur le crime, rude sur les causes du crime, sachant que le mot « crime » en anglais inclut les délits), faisant allusion par cela au fait qu’il y avait trop de paupérisation post-thatchérienne dans les couches populaires britanniques. Mais il s’est bien gardé d’agir sur les causes, lesquelles relèvent de cette même paupérisation. Donc il faut voir que les Anglais sont de très grands vendeurs en matière de modèles, qu’ils soient administratifs, politiques ou économiques. Mais, vous connaissez cela mieux que moi, si vous pensez qu’il y a quelque chose du côté du Blue Labour, c’est quelque chose qu’il faut certainement regarder, peut-être même d’assez près.
Nous allons revenir vers la France avec notre ami le préfet Didier Leschi, directeur général de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII), auteur, notamment, de Ce grand dérangement : l’immigration en face (Gallimard, 2023). Vous allez nous dire où en est la situation française et, peut-être, où elle pourrait en être demain.
—–
S'inscire à notre lettre d'informations
Recevez nos invitations aux colloques et nos publications.