Note de lecture de l’ouvrage de Baptiste Detombe La Révolution affective : quand le numérique détruit le lien (Albin Michel, 2026), par Joachim Le Floch-Imad, directeur de la Fondation Res Publica.
« Nous n’avons jamais été aussi connectés dans le monde numérique ni concentrés dans les espaces urbains, et pourtant nous ne nous sommes jamais aussi peu parlé. » C’est de ce paradoxe que part Baptiste Detombe dans La Révolution affective, paru chez Albin Michel au sein de la collection « L’Atelier du Présent », dirigée par Bénédicte Delorme-Montini et Marcel Gauchet. Un an après L’Homme démantelé (Artège), le jeune essayiste resserre la focale sur « l’obsolescence relationnelle programmée » à l’heure du tout-numérique. Les écrans ne se bornent pas à neutraliser l’esprit critique et à accaparer notre temps. Ils captent aussi, selon lui, notre disponibilité intérieure, cette faculté qui nous permet de nous tourner vers autrui, faisant progressivement de la rencontre une anomalie et de la solitude la norme.
Le diagnostic sur la fragilisation du lien social est sévère. Si le mal frappe davantage les couches populaires et les moins diplômés, il n’épargne presque aucune catégorie socio-économique, si bien que 32 % des Français sont en situation d’isolement. Les ménages d’une seule personne se multiplient, notamment chez les plus jeunes : seuls 55 % des moins de 30 ans vivaient en couple en 2020, contre 70 % en 1990. Selon l’IFOP, 28 % des jeunes de 18 à 24 ans ayant déjà eu une relation sexuelle n’en avaient pas eu au cours de l’année écoulée en 2024, contre 5 % en 2006. Et le nombre annuel de mariages est passé de 400 000 dans les années 1970 à 240 000 aujourd’hui. De même que le marché du travail a vu exploser les « contrats courts » et les « statuts d’autoentrepreneurs », nous sommes entrés selon l’auteur dans l’ère de la « précarité affective », faite d’amitiés à durée déterminée, de couples éphémères et d’amours sans lendemain.
Si 73 % des personnes isolées considèrent la technologie comme la principale cause de leur isolement, l’ouvrage a le mérite de ne pas en faire l’unique responsable. Le smartphone ne fait que couronner un processus plus ancien qui, sur fond de disparition des structures communes et des formes traditionnelles de la vie collective, a érigé l’autonomie, le confort individuel et l’intolérance au compromis en horizons presque exclusifs de l’existence. La relation devient un bien de consommation, dont on dispose et dont on se défait à sa guise. C’est dans ce contexte que s’impose ce que Detombe, invoquant à juste titre Christopher Lasch et son analyse du narcissisme comme réponse à un « environnement imprévisible et écrasant », décrit comme le paradoxe du choix : exposé à une infinité de profils, chacun finit par déprécier ceux qui l’entourent et s’imagine pouvoir trouver mieux ailleurs. Il en résulte une frustration presque structurelle, qui pousse bien des individus au renoncement et au repli sur soi.
Sans être à l’origine de la crise, le numérique agit comme un formidable accélérateur, tant la « technoférence » appauvrit les échanges. Un téléviseur allumé réduit de 85 % le nombre de mots échangés dans une pièce, tandis que la seule présence d’un smartphone, même éteint, rend la conversation plus convenue. Les écrans accroissent également la conflictualité entre parents et adolescents. Le défilement incessant des profils instaure une comparaison permanente et disperse la condition de l’attachement qu’est l’attention. Surtout, dans la mesure où ils monopolisent notre temps et nos pensées, les écrans appauvrissent la palette des petites attentions qui nourrissent l’amitié comme l’amour. Si l’écran facilite la mise en contact ou entretient une relation à distance, il ne garantit ni l’attention ni la rencontre, la connexion ne faisant pas la relation.
Les pages les plus incisives sont consacrées à ce que Detombe appelle « l’arsenal du pompier pyromane ». Après avoir happé une part croissante de la population mondiale et contribué à déliter le lien social, l’industrie numérique se présente en sauveuse des victimes de la misère affective qu’elle a alimentée. À chaque degré de solitude, elle adapte son offre : à ceux qui aspirent encore à nouer des relations, mais que gagne le découragement, elle propose des intermédiaires et des conseillers ; à ceux qui ont renoncé, des substituts toujours plus sophistiqués qui les enferment dans leur isolement. Tel est le tour de force de la technique : prétendre remédier aux maux qu’elle a engendrés, en offrant des palliatifs qui nous enfoncent un peu plus dans notre détresse. La panoplie est vaste : applications de rencontre et coachs virtuels ; pornographie, qui promet d’épargner les frictions de la relation et nourrit une logique d’évitement ; jouets sexuels, dont le marché mondial, évalué à 40 milliards de dollars en 2024 et attendu à 90 milliards en 2033, prospère sur la promesse d’une alternative aux déceptions amoureuses ; influenceurs, enfin, qui cultivent l’illusion d’une intimité partagée, ont contribué pour plus d’un milliard d’euros au PIB français en 2024 et achèvent de transformer le lien social en marchandise. Signe des temps, le dictionnaire de Cambridge a consacré « parasocial » mot de l’année 2025. La logique est implacable : le cycle de consommation a horreur de ce qui dure, car ce qui dure tarit le besoin de consommer.
La Révolution affective propose également une réflexion stimulante sur l’intelligence artificielle, dont la diffusion fulgurante pourrait précipiter les bouleversements affectifs en cours. Là où Internet avait mis plusieurs décennies à s’imposer, trois ans auront suffi pour que près d’un jeune Français sur deux recoure chaque semaine à l’IA. Or, plus la solitude s’installe, plus grandit la tentation de chercher auprès de la machine le réconfort que l’on ne trouve plus auprès de ses semblables. Avec l’essor de l’IA érotique, dont Sam Altman assumait le développement dès octobre 2025, c’est la chair elle-même qui menace de devenir superflue. Cette inquiétude vaut également dans le champ de l’école, où il est à craindre que l’intelligence artificielle soit utilisée, dès le plus jeune âge, comme une « prothèse intellectuelle » atrophiant l’esprit critique et décourageant l’effort. Et ce alors même que « l’IA a davantage besoin de l’école que l’école n’a besoin d’elle » : son usage risque de demeurer sous-optimal si l’intelligence humaine n’a pas été cultivée en amont. D’où la nécessité, à laquelle Jacques Muglioni a consacré des réflexions admirables et brûlantes de modernité, d’une école fidèle à sa mission première de transmission des savoirs, préservée des modes, des intérêts et des pressions de la société.
La noirceur de l’ouvrage peut parfois donner le sentiment que Detombe force le trait et passe un peu rapidement sur les avantages que notre société pourrait tirer de la révolution numérique. Son analyse n’en est pas moins solidement étayée et ne vise pas à accabler le lecteur, mais à regarder en face les aspects les plus dérangeants de la réalité pour identifier les bons remèdes et « remettre en question l’arsenal addictif et la tentation monopolistique de l’industrie numérique ». La réponse ne saurait se réduire à la nostalgie d’un monde où les liens auraient été parfaitement solides ni à une simple injonction à aimer davantage. Elle passe, selon l’auteur, par une reconquête politique : recréer les conditions de la rencontre, rendre à la puissance publique le pouvoir de fixer les limites de la technique et soumettre les plateformes à l’intérêt général. C’est là toute la portée républicaine de La Révolution affective : une communauté politique n’est ni une juxtaposition d’individus ni une somme de connexions, mais un monde commun où les citoyens peuvent se parler, se contredire et décider ensemble de leur destin.
Aussi ardue que soit la riposte à l’offensive en cours, des signes de sursaut apparaissent. Des États commencent à encadrer l’usage de l’IA relationnelle et à lutter contre la surexposition aux écrans, notamment chez les jeunes. Les applications de rencontre comptent désormais plusieurs millions d’utilisateurs en moins. Après avoir atteint un pic en 2022, le temps consacré aux réseaux sociaux a depuis reculé de près de 10 % dans les pays développés, une diminution particulièrement marquée au sein de la génération Z. Surtout, Detombe fait le pari que la détresse provoquée par l’effacement du lien finira par réveiller ce besoin primordial dont tout nous pousse à nous détourner, et qui sera, selon lui, « immanquablement le plus fort ». Contre l’esprit de renoncement, il invoque la leçon intemporelle de Stendhal : « L’homme est comme le lierre, s’il ne s’attache pas, il meurt. » Espérons qu’il ait raison et que ce besoin retrouvé fasse naître une volonté collective de fixer des limites à un monde numérique dont la logique est d’étendre sans cesse son emprise.

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