Christophe Ramaux : « La part socialiste de nos économies réduit considérablement les inégalités… mais il reste de la marge »

Note de Christophe Ramaux, maître de Conférences en économie à l'Université Paris 1 - Centre d'Economie de la Sorbonne, auteur de Pour une économie républicaine. Une alternative au néolibéralisme (De Boeck, 2022), qui approfondit une tribune publiée dans Le Monde.

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Quelle est l’ampleur des inégalités, d’où viennent-elles et comment sont-elles réduites ? La note montre que la redistribution est massive… mais qu’il reste de la marge pour la justice sociale. Et derrière la redistribution, c’est la part proprement républicaine, socialiste en un sens, de nos économies qu’il importe de saisir.

Le néolibéralisme mobilise l’Etat au service du capital avec les aides aveugles aux entreprises et les cadeaux fiscaux aux plus aisés. Il sape la démocratie comme le souligne Jacques Rigaudiat (Ordre néolibéral et haine de la démocratie, PUF, 2026). Gare toutefois au discours catastrophiste qui laisse entendre qu’il a tout emporté, que l’Etat n’est plus qu’au service des plus riches. Ce discours simpliste oublie que la protection sociale et les services publics pour être remis en cause et déstabilisés n’en continuent pas moins d’exister. N’importe-t-il pas d’ailleurs de les réhabiliter pour reconstruire un projet cohérent d’alternative, ce projet qui manque tant… d’où la posture si répandue de déploration ?

Comme toute activité, services publics et protection sociale demandent à être bien gérés. Reste cette leçon : lorsqu’ils sont privatisés, leurs coûts augmentent fréquemment et les inégalités se creusent dans tous les cas. Les inégalités justement : deux études de l’Insee, l’une sur la redistribution simple (Insee Analyses, no119, avril 2026), l’autre sur la redistribution élargie (Insee Analyses, no 118, avril 2026), permettent de saisir à quel point elles sont réduites considérablement par l’Etat social, cette part socialiste de nos économies en un sens[1].

La redistribution est massive et 56 % des personnes y gagnent

Redistribution simple : les 10 % les plus aisés ont, en moyenne, un revenu primaire (celui tiré de l’activité salarié et indépendante ou par les revenus du capital immobilier et financier) 19,6 fois plus élevé que les 10 % les plus modestes, inégalités colossales donc. Après prélèvements (par les seuls impôts directs et les cotisations sociales) et transferts monétaires (retraites, allocations familiales et chômage, minima sociaux…) et non monétaires (l’éducation, la santé…) cet écart passe à 3,7. Redistribution élargie : la réduction de l’écart est plus ample encore puisque l’on passe de 26,3 à 3,5 (cf. tableau ci-dessous).

Le raisonnement en termes de redistribution simple, traditionnellement mobilisé dans les études statistiques, pose plusieurs problèmes : certains prélèvements ne sont pas pris en compte, les impôts sur les produits notamment (TVA, taxes sur l’essence…), et une partie de ce dont bénéficient les ménages, les services collectifs en particulier (armée, police, justice, équipements collectifs…), est aussi évacuée.

On avance par la critique. Les études novatrices que l’Insee publie depuis quelques années en termes de redistribution élargie (la première a été publiée en 2021 avec des données sur 2018[2]) sont en partie un prolongement et une réponse aux travaux de Thomas Piketty et, à leur suite, du Laboratoire sur les inégalités mondiales[3]. Ces travaux sont paradoxaux : ils prétendent ne rien oublier, retenir une approche large de la redistribution, mais invisibilisent largement le rôle de l’État social dans la réduction des inégalités (pour une critique plus ample, voir Ramaux, 2019). Des choix méthodologiques contestables expliquent ce paradoxe avec la neutralisation, à la fois, du rôle des services publics dans la réduction des inégalités et de l’effet de la taille des ménages (et donc du nombre d’enfants)[4]. Or ces deux volets, qui se combinent, jouent un rôle majeur dans la réduction des inégalités : ce que des études antérieures mais parcellaires montraient déjà, les études de l’Insee sur la redistribution élargie l’attestent de façon systématique.

Non sans raison, T. Piketty et le Laboratoire sur les inégalités mondiales insistent sur le creusement des inégalités engendré par la concentration croissante du patrimoine et par la moindre taxation des plus riches. L’Etat social continue cependant à exister y compris pour réduire les inégalités montre l’Insee.

Sur un revenu primaire élargi de 2 083 Mds (toutes les données portent sur 2023[5]), 1 271 Mds sont prélevés (43 % en cotisations sociales, 30 % en impôts sur la production et la consommation et 28 % en impôts sur les revenus et le patrimoine). Mais rien ne se perd permet de saisir le raisonnement en redistribution élargie : ces prélèvements se retrouvent – avec en sus 66 Mds financés par de l’endettement public – en prestations monétaires (592 Mds dont les deux tiers en retraites auxquelles s’ajoutent les allocations chômage, familiales, les minimas sociaux…) et en transferts non monétaires (745 Mds dont 506 Mds individualisables – éducation, santé… – et 239 Mds collectifs – police, justice…)[6]. Au total, 61 % du niveau de vie élargi est ainsi socialisé : nous vivons de toute évidence dans des économies mixtes où l’intervention publique est massive. Et 56 % des personnes y gagnent, reçoivent finalement plus que ce qu’ils ont payé en impôts, taxes ou cotisations sociales : un argument majeur à retenir face aux libéraux qui ne cessent de pointer le poids des prélèvements en omettant d’évoquer toutes leurs contreparties.

De la redistribution simple à la redistribution élargie

Le champ de la redistribution simple part du revenu primaire des ménages (2 011 Mds), soit les salaires (avec toutes les cotisations sociales) (74 %), les revenus des indépendants (7 %) et ceux du patrimoine financier (7 %) et immobilier (en y incluant les loyers fictifs reçus par les propriétaires occupant leur logement) (13 %). En ajoutant à ce revenu primaire les prestations sociales en espèce (dont les retraites) (592 Mds), moins les impôts sur les revenus et le patrimoine (273 Mds) et les cotisations sociales (543 Mds), on obtient le revenu disponible brut (le niveau de vie usuel, soit – avec quelques ajustements comptables – 1 776 Mds). En ajoutant à ce dernier les transferts en nature individualisables (éducation, santé…) (506 Mds), on obtient le revenu disponible brut ajusté (2 282 Mds). Dans cette analyse, les impôts sur la production et la consommation ne sont pas pris en compte, de sorte que le total des prélèvements est inférieur à ce que reçoivent les ménages.Le champ de la redistribution élargie vise à ce que tout soit pris en compte, que « rien ne se perde ». En amont, le revenu primaire élargi (2 083 Mds) intègre aussi les profits non distribués des entreprises (affectés aux ménages au prorata de leurs actions). En aval, le niveau de vie élargi (2 149 Mds) est calculé en déduisant les impôts sur la production et la consommation et en ajoutant non seulement les transferts en nature individualisables mais aussi ceux (police, justice…) délivrés collectivement (239 Mds).

Il reste de la marge pour la redistribution

Parmi les bénéficiaires de la redistribution on compte évidemment les 10 % les plus pauvres : leur niveau de vie élargi (2 217 € par mois par personne entendu ici comme unité de consommation) est multiplié par 4,6 par rapport à leur revenu primaire (483 €), alors que pour les 10 % les plus aisés il est réduit de près de 40 % (de 12 708 € à 7 842 €), d’où la réduction massive de l’écart entre eux (de 26,3 à 3,5).

Faut-il en conclure que la redistribution est excessive comme le soutiennent les néolibéraux au vu de ces chiffres ? C’est oublier que pour les moins aisés le surcroit de niveau de vie engrangé provient surtout des transferts non monétaires, soit la consommation de services publics entendue au sens large (en y intégrant la part remboursée des médicaments et des consultations de médecine libérale ainsi que les allocations logement).

L’accès à ces services représente, pour l’ensemble de la population, plus du tiers – importance méconnue qui mériterait elle aussi d’être popularisée dans le débat politique pour légitimer ces services – de son niveau de vie élargi : 900 € par mois, par personne, sous forme de services individualisables (éducation, santé…) et 425 € de services collectifs (police, justice, armée…) (pour un niveau de vie élargi de 3 808 €). Mais pour les moins aisés il compte pour beaucoup plus : près ou plus de la moitié du niveau de vie élargi pour les 40 % les moins aisés et même près des trois quarts pour les 10 % les plus pauvres (contre 14 % pour les plus aisés)[7].

D’où en retour de quoi relativiser l’ampleur de la redistribution. Celle-ci est certes massive mais elle est liée, pour une très large part, au fait que parmi les ménages les moins aisés on compte (d’où l’importance de raisonner en termes d’unités de consommation) plus d’enfants – des familles monoparentales notamment – lesquels bénéficient naturellement de plus d’éducation. Les 10 % les plus pauvres bénéficient ainsi de 1 117 € par mois de services publics individualisables, près de deux fois plus que les 10 % les plus riches (658 €) et de 475 € de services collectifs (police, justice…), soit, notons-le, un peu plus (car ils sont concentrés dans les centres urbains où ces services sont plus proches) que les 10 % les plus riches. Si l’on met de côté ces transferts non monétaires synonymes d’accès aux droits les plus élémentaires – que nul a priori ne songe à remettre en cause – les écarts de revenus demeurent considérables : les 10 % les plus pauvres ne disposent que de 625 € par mois pour payer leur loyer (déduction faite des allocations logement), faire leurs courses, etc., alors que les 10% les plus aisés disposent de 10,8 fois plus (6 758 €). Il y a décidément de la marge pour la redistribution.

C’est d’autant plus vrai si l’on songe que c’est dans le haut de la distribution, à l’intérieur même du dernier décile, que les inégalités ont explosé ces dernières années, avec un décrochage des 1 % et plus encore des 0,1 % et des 0,01 % les plus riches. L’étude sur la redistribution élargie n’a pas vocation à étudier ce décrochage des ultra-riches, documenté par ailleurs par l’Insee. Elle offre cependant des données par vingtiles où il ressort que les 5 % les plus riches ont un niveau de vie élargi cinq fois plus élevé que les 5 % les plus pauvres, mais 21 fois plus élevé si on écarte les transferts non monétaires.

Saisir l’ampleur de la part socialiste de nos économies

L’étude de l’Insee sur la redistribution élargie présente quatre intérêts majeurs. Trois ont déjà été mentionnés, elle permet de saisir (i) l’ampleur de la redistribution, (ii) la contrepartie de tous les prélèvements (« rien ne se perd ») et (iii) l’ampleur de la part socialisée de nos économies. Mais il est un autre avantage : elle donne à voir que l’Etat social, ce « socialisme déjà là », bénéficie à tous. Chacun bénéficie au cours de sa vie d’éducation, de santé, de services régaliens, de la retraite, etc. Avec un nouveau chiffre peu connu et éloquent : pour les neufs premiers déciles (90 % de la population donc !), plus de la moitié du revenu élargi est socialisé, constitué de prestations et transferts. Il n’y a que pour le dernier décile que cette part s’élève à un tiers (tout de même), d’où la moyenne globale de 61 % du niveau de vie ainsi socialisé. Notons, car c’est une preuve du caractère universel du système socialisé, qu’il y a tout de même parmi les 10 % les plus aisés, 18 % d’entre eux (des retraités aisés mais malades notamment) qui sont bénéficiaires nets, reçoivent plus que ce qu’ils paient en impôts, taxes et cotisations.

Cette socialisation a évidemment pour contrepartie des prélèvements. L’Insee soutient que ceux-ci sont en eux-mêmes anti-redistributifs, les moins aisés ayant un taux de prélèvement, rapporté à leur revenu primaire, supérieur à celui des plus aisés. Une conclusion – qui reprend pour le coup celle de T. Piketty et E. Saez – très contestable (voir la critique émise depuis longtemps par H. Sterdyniak) puisqu’elle omet que les moins aisés paient des impôts (la TVA typiquement) grâce aux prestations monétaires (minima sociaux, allocation chômage ou familiale…) qu’ils reçoivent. Rapporté au revenu après versement de ces prestations monétaires, le système fiscal apparaît bel et bien progressif, même si c’est bien plus par les modalités de la dépense (permise par les prélèvements toutefois) que s’opère la redistribution.

De façon générale, les bénéficiaires nets sont : les plus modestes, les familles avec enfants, en particulier monoparentales, les non-parisiens ou bien encore les non-diplômés[8]. Et bien entendu aussi les retraités puisque l’étude de l’Insee classe leur pension comme de la redistribution[9]. Dans d’autres études, un choix inverse est fait : les retraites (et les allocations d’assurance chômage) sont considérées comme un revenu primaire. Les deux choix ont leur justification. Le second permet d’exhiber que les pensions sont du salaire (différé ou socialisé), ce qui n’est pas rien pour asseoir leur légitimité (« j’ai cotisé, donc j’ai droit »)[10]. Le premier choix, celui retenu dans la présentation de l’Insee, permet d’insister sur la contribution majeure des retraites (elles représentent à 30 % du total des prestations et transferts) au « socialisme déjà là », entendu pour le coup, comme y invitait Jaurès, non seulement comme le produit de la lutte des classes, mais aussi en amont comme le fruit de la citoyenneté, de la République sociale. La dépense publique n’est pas un puits sans fond : elle soutient massivement le revenu et partant la demande et donc l’activité du public comme du privé (les retraités et chômeurs font leur course…) (cf. Ramaux, « Moins de dépenses publiques, c’est moins de consommation », 2026). La consommation globale représente plus des trois-quarts du PIB et plus de la moitié de cette consommation est socialisée, directement – avec la consommation de services publics – ou indirectement – avec la consommation auprès du privé permise par les prestations monétaires. L’autre volet de la demande, l’investissement, près d’un quart du PIB, dépend lui-même largement de l’intervention publique : directement, avec l’investissement public (20 % de l’investissement global), et indirectement car l’investissement privé dépend largement de cette consommation (on ne produit pas des machines pour produire des machines, mais des produits consommés) socialisée. À réduire la dépense publique, on s’expose à réduire l’activité… et partant à ne pas réduire le déficit public.


[1] Le projet socialiste initial visait à réorganiser la société autour de la prise de contrôle des entreprises, leur autogestion, par les travailleurs, avec à l’horizon le « dépérissement de l’Etat ». Ce projet, c’est peu de le dire, ne s’est pas réalisé. Reste à tirer les leçons de cet échec : c’est à travers l’Etat social que s’est développée la part non capitaliste de nos économies (cf. Ramaux, Pour une économie républicaine, De Boeck, 2022).

[2] Sur la genèse de ces études voir ce rapport de l’Insee de 2021 et pour une présentation synthétique voir M. André (2025).

[3] Cf. notamment T. Piketty, Le Capital au XXIe siècle (Le Seuil, 2013) et Capital et idéologie (Le Seuil, 2019) ; F. Alvaredo, L. Chancel, T. Piketty, E. Saez et G. Zucman (coord.) (2018), Rapport sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab, Le Seuil, 2018).

[4] Dans ces travaux, il est supposé que les services publics bénéficient aux ménages dans des proportions similaires – leur effet redistributif est donc neutralisé – à leur revenu primaire. Et seul le nombre d’adultes du ménage est pris en compte, sans tenir compte du nombre d’enfants. À l’opposé, l’Insee raisonne en termes d’unité de consommation (UC), soit 1 UC pour le premier adulte du ménage, 0,5 UC pour chaque membre supplémentaire (conjoint ou enfant) d’au moins 14 ans et 0,3 UC pour les moins de 14 ans. Une famille monoparentale avec 2 enfants de plus de 14 ans compte ainsi pour 2 UC (et non 1).

[5] Le revenu primaire élargi des ménages permet de distribuer près des trois-quarts du PIB.

[6] La redistribution élargie permet d’affecter aux ménages 85 % de la dépense publique.

[7] A noter que l’argument souvent avancé – pour lutter à raison contre le racisme – selon lequel les immigrés « apportent » plus qu’ils ne « coûtent » (étant plus jeunes, ils cotisent plus et perçoivent peu de retraite) doit être nuancé par cette prise en compte des services publics : ayant plus d’enfants, ils bénéficient aussi plus de l’éducation. Ne pouvant tout embrasser, l’étude de l’Insee n’aborde pas cette dimension de l’immigration, tout comme celle – qui n’est pas sans rapport avec elle – de l’avantage HLM (le gain tiré par rapport aux loyers du privé), lequel est beaucoup plus important dans les centres urbains tendus comme Paris et la proche banlieue (sur cet avantage voir notamment l’étude de L. Carrotte, 2023 qui l’évalue en moyenne à 225€ par mois en 2020).

[8] L’écart entre les diplômés (bac+3 ou plus) et les sans diplômes passe de 3,8 pour le revenu primaire élargi à 1,4 pour le niveau de vie élargi, et cela s’explique par un effet de génération : on compte parmi les retraités bien plus de sans diplômes. Notons que si les ouvriers et employés en activité ne « gagnent », ni ne « perdent » globalement à la redistribution, les cadres y « perdent » (d’un tiers).

[9] Point important et sans doute insuffisamment souligné dans la présentation de l’étude par l’Insee : les ménages sont répartis (par décile) selon leur niveau de vie usuel (après versement des pensions donc)et non selon leur revenu primaire. Ce choix permet d’éviter deux biais associés : qu’on ne trouve parmi les 10 % les plus pauvres que des retraités non propriétaires de leur logement et que la redistribution se résume essentiellement aux retraites versées.

[10] L’Insee précise que le choix de considérer les pensions (ainsi que les allocations chômage et les indemnités journalières pour maladie) comme des revenus (différés) du travail conduit à réduire les inégalités de revenus primaires : les 10 % les plus aisés gagnent alors 14 fois plus (et non 26 fois plus) que les 10 % les plus pauvres (le niveau de vie élargi reste lui inchangé). Dans cette optique le revenu primaire des retraités (et chômeurs) est en effet augmenté, alors que celui des actifs est réduit (du montant des cotisations retraite et chômage).

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