La bombe de la dénatalité

Note de lecture de l’ouvrage d’Oscar Bockel La bombe de la dénatalité (Les éditions du Cerf, 2026), par Joachim Le Floch-Imad, directeur de la Fondation Res Publica.

Bockel

Le 16 janvier 2024, Emmanuel Macron appelait au « réarmement démographique » du pays. La formule eut le mérite de replacer la natalité dans le débat public, mais le vocabulaire martial choisi suscita une levée de boucliers et des procès en instrumentalisation du « ventre des femmes » à des fins de puissance nationale. La controverse fit beaucoup de bruit, les quelques mesures annoncées beaucoup moins. Deux ans plus tard, le mal s’est profondément aggravé : 643 905 enfants sont nés en France en 2025, soit 24 % de moins qu’en 2010 ; l’indicateur conjoncturel de fécondité est tombé à 1,56 enfant par femme et, pour la première fois depuis 1945, le solde naturel est devenu négatif.

C’est dans ce contexte que paraît La Bombe de la dénatalité d’Oscar Bockel, haut fonctionnaire et diplomate, déjà auteur avec Tristan Claret-Trentelivres d’une note pour la Fondation Res Publica sur la « stratégie du troisième enfant ». Son ouvrage a d’abord le mérite de sortir la natalité de l’étroitesse qui gagne le débat public pour l’envisager comme un « fait social total », à la croisée de l’intime et du collectif, de la culture, de l’économie et de la géopolitique. Il impressionne par ailleurs par l’ampleur de sa documentation et de ses références qui, de la littérature scientifique la plus pointue aux classiques des sciences sociales, permettent de restituer la profondeur historique et anthropologique du phénomène et d’éclairer ce que les seules statistiques ne suffisent pas à saisir.

La première force du livre consiste à renverser l’imaginaire hérité du second XXe siècle. Paul Ehrlich annonçait en 1968, dans La Bombe P, une explosion démographique accompagnée de famines et de guerres. Ses prophéties malthusiennes ne se sont néanmoins jamais réalisées, si bien Le péril qui se dessine désormais n’est plus la surpopulation, mais la dépopulation. De 5,3 enfants par femme en 1963, la fécondité mondiale est tombée autour de 2,2 en 2025, sans qu’aucun plancher naturel ne semble enrayer sa chute. S’appuyant sur des travaux plus pessimistes que ceux de l’ONU, Bockel estime même que la fécondité mondiale serait passée sous le seuil de remplacement dès 2024 et que le pic démographique pourrait survenir dans les années 2060.

Surtout, cette moyenne masque un basculement presque général. La dénatalité n’est plus l’apanage d’un Occident vieillissant : l’Union européenne est tombée à 1,34 enfant par femme, la Corée du Sud à 0,8. Parmi les quarante premières économies mondiales, Israël serait la seule à rester au-dessus du seuil de remplacement et vingt-huit affichent déjà une fécondité inférieure à 1,5. Même l’Afrique, qui concentre désormais plus de 30 % des naissances mondiales, connaît une transition accélérée. Pour rendre sensible la violence du mouvement, l’auteur mobilise le « taux d’attrition générationnel » : la fécondité coréenne actuelle implique une perte de 60 % de la population à chaque génération ; le niveau français, une chute de 23 %, soit l’équivalent démographique d’« une Première Guerre mondiale permanente ». La France n’est donc pas une exception malheureuse, mais la composante d’un bouleversement planétaire. Sa singularité historique rend toutefois son recul particulièrement saisissant tant la démographie fut longtemps au cœur de son imaginaire de la puissance : « La grandeur des rois se mesure par le nombre de leurs sujets », écrivait Vauban. Premier pays à avoir entamé sa transition démographique, au milieu du XVIIIe siècle, la France avait su développer une politique familiale originale, universelle et respectueuse des libertés, à laquelle Bockel attribue un gain durable de 0,2 à 0,4 enfant par femme et cinq à dix millions de Français supplémentaires. Or ce modèle s’effrite : la fécondité métropolitaine est passée de 2,02 en 2010 à environ 1,53 en 2025. La réforme de 2014, qui a modulé les allocations familiales et abaissé le quotient familial, n’explique évidemment pas une évolution mondiale ; elle a néanmoins pu y contribuer, en rompant avec l’universalité et en fragilisant le consensus autour de la politique familiale.

Pourquoi s’en inquiéter ? Parce qu’un pays moins peuplé n’est pas simplement le même pays en plus petit. C’est un pays plus vieux, moins dynamique et plus difficile à gouverner, où chacun finit, à des degrés divers, par pâtir de la contraction démographique : « Une société vieillissante et en dépopulation est une société tout entière gagnée par le déclin ». En France, un écart de fécondité de 0,4 point pourrait creuser de plus de 40 milliards d’euros par an le déficit des retraites. Plus largement, le seul vieillissement démographique amputerait de 14 points le PIB par habitant de l’OCDE d’ici 2050. La dénatalité dévitalise aussi les territoires et installe une forme de « gérontonomie » : le poids croissant des retraités dans les choix collectifs favorise l’immobilisme politico-économique, au détriment des actifs et des nécessaires investissements d’avenir. Elle accélère enfin le déclassement géopolitique : l’Europe et l’anglosphère représentaient plus du quart de la population mondiale vers 1900 ; elles ne concentrent plus que 6 % des naissances, ce qui n’est pas sans influence sur leur capacité à peser dans les affaires du monde.

Parmi les idées reçues que l’auteur s’emploie à démystifier figure l’argument décroissant selon lequel moins d’enfants signifierait nécessairement une planète mieux préservée. Une société vieillissante, appauvrie et moins innovante, argue Bockel, sera moins capable de financer la décarbonation et de répondre au défi écologique. Ni les robots ni l’immigration ne constituent davantage des solutions providentielles. L’IA pourra accroître la productivité, mais non rendre indifférents le nombre d’actifs et la capacité d’innovation. Quant à l’immigration, elle peut atténuer certaines pénuries sans corriger durablement le vieillissement : selon une projection de l’ONU citée dans le livre, 61 millions d’entrées en France d’ici 2050 seraient nécessaires pour stabiliser le rapport entre actifs et plus de 65 ans. Un scénario irréaliste, d’autant que les immigrés vieillissent eux aussi et que la fécondité de leurs descendants converge avec celle du pays d’accueil.

L’analyse des causes constitue l’une des parties les plus fortes de l’ouvrage. Bockel distingue la première transition démographique, qui a surtout réduit le nombre d’enfants par mère, de la seconde, caractérisée par un renoncement croissant à la parentalité. Le nombre idéal d’enfants demeure pourtant, en France, très supérieur à la fécondité réalisée : 2,27 en 2023, contre 1,56 en 2025. La crise procède donc moins d’un rejet de l’enfant que de la difficulté à transformer un désir abstrait en projet réel. Trois mécanismes se combinent et se renforcent mutuellement selon lui. Le développement spectaculaire des smartphones et des réseaux sociaux depuis les années 2010 raréfie d’abord la sociabilité en présence, aggrave l’anxiété et diffuse des modèles de vie irréalistes, en même temps que des injonctions individualistes valorisant « l’expression du désir sans contrainte ». La « déconjugalisation » réduit ensuite le nombre d’unions stables : « les unions qui ne se forment plus, ce sont autant de naissances qui n’adviendront pas ». Une statistique résume l’ampleur du phénomène : la part des Français n’ayant pas eu de rapports sexuels au cours des douze derniers mois est passée de 10 % en 2006 à 24 % en 2024 ; chez les 18-24 ans, elle a bondi de 5 à 28 %. Enfin, l’enfant a été dépriorisé dans les aspirations individuelles. L’intensification des normes parentales, l’isolement des familles, le coût du logement et la concurrence de la carrière, des loisirs ou des voyages en font la « cerise sur le gâteau » d’une existence déjà accomplie : « L’évolution de nos sociétés a accru le coût d’opportunité de l’enfant, qui n’est plus un passage obligé mais un choix, le résultat d’une vocation ou un “bien de luxe” qu’on n’envisage réellement que lorsque les planètes sont parfaitement alignées. » Les conditions idéales étant rarement réunies, l’ajournement devient souvent renoncement. L’infertilité, l’éco-anxiété ou les difficultés économiques jouent également un rôle, mais ne suffisent pas, montre Bockel, à expliquer l’universalité de la rupture.

À défaut de réaction, Bockel met enfin en garde contre le risque de réponses autoritaires ou technosolutionnistes à la crise démographique. La dernière partie de l’ouvrage défend donc le natalisme, non dans la lignée des expériences qui l’ont délégitimé, de l’Italie fasciste à la Roumanie de Ceausescu, mais dans la tradition française des quatre-vingts dernières années : celle d’un « natalisme à la fois social et respectueux de la liberté individuelle ». Cette ambition pragmatique prend le contre-pied de l’idée reçue selon laquelle l’intervention de l’État serait nécessairement inefficace, puisque « tout aurait été essayé et rien ne fonctionnerait ». Bockel montre au contraire que, sous certaines conditions, la politique familiale peut enrayer la dénatalité. L’État doit s’abstenir de moraliser ou de normer les choix familiaux et rechercher le consensus qui fit la force du modèle d’après-guerre. Il doit surtout distinguer politique sociale et politique nataliste, préserver l’universalité et concentrer ses moyens là où leur effet sera maximal.

Concrètement, Bockel recommande une prime non imposable de 40 000 euros au troisième enfant, 200 000 places d’accueil en cinq ans, un statut de jeune parent dans l’entreprise et une meilleure information sur la fertilité. D’un coût estimé à huit milliards d’euros, ce paquet produirait, selon ses hypothèses, 60 000 à 80 000 naissances supplémentaires et relèverait la fécondité de 0,15 à 0,20 point. Un scénario de trente milliards ajouterait un droit opposable à la garde, un congé parental plus long et mieux rémunéré et une politique du logement familial, pour un gain d’environ 0,45 point. L’auteur a le mérite de proposer des objectifs mesurables et des arbitrages explicites, tout en rompant avec une approche à courte vue de la dépense publique. Il rappelle que « la valeur ajoutée pour la société d’un enfant supplémentaire [est] généralement estimée à plus d’un million d’euros » : le calcul coût-bénéfice d’une politique nataliste serait donc, à long terme, très favorable.

La question démographique sera l’une des plus déterminantes du XXIe siècle, avec l’intelligence artificielle et la question écologique et énergétique. Toutes trois interrogent la soutenabilité de nos sociétés et leur capacité à investir dans le long terme. La Bombe de la dénatalité n’épuise pas un débat aussi sensible, mais offre une base remarquablement stimulante et pédagogique pour l’élever. Souhaitons que l’ouvrage aide à arracher la natalité aux anathèmes et au défaitisme, et qu’il nourrisse une discussion dont la France ne peut plus se permettre de faire l’économie.

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