Introduction par Marie-Françoise Bechtel, présidente de la Fondation Res Publica, lors du colloque "La Chine sans œillères" du 12 mai 2026.
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,
Cher président fondateur,
Chers intervenants,
Nous avons toujours pris au sérieux, à la Fondation Res Publica, la question de la Chine. Nous n’y avons peut-être pas grand mérite car qui pourrait nier aujourd’hui l’importance de la Chine dans un monde globalisé. Nous ne l’avons en tout cas jamais fait – et ne le ferons jamais – sous l’angle d’une Chine perçue, comme elle l’est souvent, comme une simple menace pour notre ordre existentiel. C’est une vision courte et malheureusement partagée dans un Occident qui croit que ses paradigmes propres sont adéquats à ceux de l’univers entier et qui se cache largement la marche implacable des choses. Mais l’histoire ne finit pas dans un chapitre de Fukuyama et le monde est en marche avec ou sans nous. Regarder ainsi la deuxième puissance mondiale sans œillères, nous avions déjà tenté de le faire, certains d’entre vous s’en souviennent, à deux reprises : en 2015 avec La Chine et ses défis[1], colloque confié à la savante autorité de l’ambassadeur Claude Martin qui était non seulement intervenu à cet égard mais qui avait géré largement les débats. Nous nous étions interrogés tant sur les caractéristiques nouvelles du système politique qui se dessinait avec l’arrivée au pouvoir, assez récente à cette époque-là, de Xi Jinping, que sur les avancées remarquables d’une économie dont les traits majeurs avaient été disséqués par deux économistes également conviés dont Patrick Artus. En 2018 nous avions tenu un séminaire sur Les nouvelles routes de la soie[2] nous interrogeant sur la voie d’une mondialisation à la chinoise, où nous avions notamment entendu vos analyses, M. Tchang, de la situation d’un pays qui, en 40 ans, avait multiplié son PIB par 80, sorti 700 millions de personnes du seuil de pauvreté et était devenu le premier producteur industriel du monde, cela il y a presque 10 ans.
Nous voyons bien qu’aujourd’hui tout cela mérite si ce n’est une révision du moins une véritable mise à jour. Le défi industriel et technologique relevé aujourd’hui par Pékin, qui ne nous demande plus aujourd’hui de fabriquer des TGV mais se pose en concurrent de Boeing et d’Airbus, en est un des principaux signes.
D’abord parce que la Chine n’est pas juste un cas particulier, c’est un élément majeur de la géopolitique mondiale et de l’histoire. Et cette fois elle le restera, contrairement au lointain passé. Son économie est un défi majeur, notamment pour nous Européens, nous verrons la chose dans toute son extension qui est cruelle.
Mais la position de cette puissance dans le monde va plus loin, elle interroge notre conception même de l’ordre mondial car, fondée sur un empire et une philosophie millénaires, cette puissance est aussi porteuse d’une culture en profondeur qui fait qu’elle ne se contentera pas dans l’avenir de s’aligner sur l’échiquier dessiné par l’Occident mais le fera bien plutôt à la manière qui lui sera propre.
En même temps, et peut-être d’abord, les données propres à l’échiquier interne chinois sont à interroger. La Chine a rattrapé, voire dépassé, son retard dans la plupart des domaines les plus sensibles : le spatial, la haute technologie, la recherche et tout récemment encore l’IA aux défis de laquelle, comme nous tous, elle se trouve néanmoins confrontée.
Pour autant les perspectives sont-elles pour elle sans interrogation, avec une démographie en panne, peut-être une vraie question d’approvisionnement énergétique, comme le montre la guerre d’Iran, ou en sens inverse, avec l’atout majeur que constituent les terres rares puisque, nous le savons depuis peu, la Chine concentre 80 % des capacités mondiales de séparation des terres légères et quasi 100 % pour les terres rares lourdes. Ce point a d’ailleurs été souligné tout récemment par le ministre français de l’industrie Roland Lescure. C’est là un atout majeur puisqu’il semble même que cet atout des terres rares lui a permis de résister aux premiers assauts trumpistes de l’année dernière.
Sur l’ensemble de ces questions d’avenir nous espérons couvrir les sujets majeurs avec des intervenants dont il n’est point besoin de souligner la haute compétence.
Nous commençons ainsi notre réflexion avec Jean-François Huchet, économiste, président de l’Inalco, ancien directeur du Centre d’études français sur la Chine contemporaine, auteur notamment de La crise environnementale en Chine (Presses de Sciences Po, 2016).
Lors de précédents colloques, mais aussi lorsque nous avons entendu votre remarquable intervention il y a deux ans devant notre institut de formation, l’IRSP[3], nous n’étions pas à cette époque dans la pensée que la Chine pourrait avoir un jour quelque difficulté d’approvisionnement énergétique ni, peut-être, comme je l’ai souligné, que les terres rares seraient à ce point devenues un atout majeur. J’avais par ailleurs été frappée par l’importance que vous aviez accordée, lors de cette conférence, à la question démographique, en disant qu’on avait tendance à la sous-estimer totalement du fait, selon vous, de la puissance même de l’économie chinoise. Nous allons donc pour commencer vous entendre sur l’état de cette économie.
[1] La Chine et ses défis : vers un nouveau modèle de développement ?, colloque organisé le 14 décembre 2015 par la Fondation Res Publica.
[2] Les nouvelles routes de la soie, la stratégie de la Chine, colloque organisé le 4 juin 2018 par la Fondation Res Publica.
[3] Quelle place pour l’Europe dans la compétition sino-américaine ?, conférence tenue devant les auditeurs de l’IRSP, le 14 avril 2021. Avec Thierry de Montbrial, fondateur et président de l’Institut français des relations internationales, membre de l’Académie des sciences morales et politiques, auteur de Vivre le temps des troubles (Albin Michel, 2017) ; et Jean-François Huchet.
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