Intervention de Claude Martin, ambassadeur de France en Chine de 1990 à 1993, auteur, notamment, de La diplomatie n'est pas un dîner de gala : Mémoires d'un ambassadeur Paris-Pékin-Berlin (Nouvelles éditions de l'Aube, 2018), lors du colloque "La Chine sans œillères" du 12 mai 2026.
Monsieur le Ministre,
Chère Marie-Françoise Bechtel,
Chers amis de la Fondation Res Publica,
Merci de m’avoir invité à participer à cette rencontre. Je suis très heureux de revenir dans cette salle, où s’échangent toujours des analyses lucides, au plus près des réalités, sur la Chine.
Ce pays n’a cessé de me passionner, depuis cinquante ans. J’ai eu la chance de participer à la naissance des relations franco-chinoises, en 1964, et d’assister année après année, depuis lors, à l’émergence de la Chine sur la scène mondiale, où elle s’est progressivement imposée comme l’une des toutes premières puissances de la planète.
Aujourd’hui, elle apparaît clairement, dans la nouvelle configuration du monde, comme l’un des deux « Grands ». Tout en s’en défendant, elle commence à partager avec les États-Unis une sorte de « direction » des affaires du monde. Sans se poser encore en rivale des États-Unis, elle leur fait contrepoids, soutient leurs adversaires, tient en échec leurs projets, exerce parfois sur eux un chantage. Une relation équilibrée s’installe, faite de tensions, mais aussi de dialogue, et de réflexions communes. La rencontre qui doit se tenir demain à Pékin entre Donald Trump et Xi Jinping devrait illustrer ce nouveau et étrange rapport entre les deux partenaires. Aucun ne sollicite l’autre, mais chacun mesure l’intérêt qu’il a à participer à ce singulier duopole.
C’est une nouvelle configuration du monde. Une reconfiguration dont l’Europe est absente, effacée. Et la France avec elle. Nous ne pesons pas, nous ne jouons aucun rôle. Les États-Unis nous tiennent à l’écart. Et la Chine, que nous avons réinstallée à sa place sur la scène internationale, que nous avons aidée à s’affirmer, nous considère comme un acteur mineur, qu’elle ne se donne guère la peine de consulter.
Comment en est-on arrivé là ? Il faut analyser avec lucidité les raisons de cette relégation, de cet effacement de l’Europe, écrasée entre les nouvelles « superpuissances ». Sans nous flageller, nous pouvons assez facilement identifier quelques-unes des causes qui ont conduit à notre échec dans nos efforts pour nous imposer comme puissance dans le jeu mondial, tout particulièrement vis-à-vis de la Chine, puisque c’est d’elle que nous parlons aujourd’hui.
Revenons à 1964. En décidant de reconnaitre la Chine, le Général de Gaulle avait fait un double pari.
Celui, c’était l’objectif principal, de voir le gouvernement de Pékin, jugé alors dangereux par beaucoup, se comporter, une fois officiellement reconnu, en partenaire responsable sur la scène internationale, et coopérer en particulier avec nous à l’établissement d’un monde équilibré, refusant les alliances militaires et les « blocs », et attentif au contraire au respect des identités nationales.
Mais aussi celui, c’était un deuxième objectif, tout aussi important, de voir l’Europe stimulée par cette démarche, et en comprendre l’intérêt. L’émergence de la Chine, se distanciant de l’URSS, pouvait inciter nos partenaires à oser eux-mêmes affirmer une « identité » européenne par rapport au tuteur américain.
Le premier pari a été largement récompensé. Après la phase malheureuse de la Révolution Culturelle, pendant laquelle la Chine avait paru décevoir tous ceux qui croyaient en elle, Pékin s’est révélé un acteur de grande modération et de grande sagesse sur la scène internationale, en particulier à l’ONU, respectant scrupuleusement la Charte, œuvrant positivement à la résolution de plusieurs conflits internationaux. Les Chinois ont sur des dossiers importants coopéré étroitement avec la diplomatie française, nous aidant à établir la paix au Vietnam ou au Cambodge, à apaiser des conflits en Afrique, à faire avancer les négociations internationales sur le climat.
Mais, sur le deuxième pari, la vérité oblige à dire que nous avons largement échoué. Et ceci, dès le début. L’Europe n’a pas suivi notre démarche de 1964, nos partenaires ont attendu que Kissinger (1971) puis Nixon (1972) renversent la politique américaine (se référant explicitement, il faut le rappeler, à la « décision visionnaire du Général de Gaulle »), pour reconnaître la Chine, et se ruer alors, mais en ordre dispersé, sur le marché chinois. En 1978, la Communauté s’est donné un cadre, très léger, pour ordonner les échanges des États-membres avec Pékin, mais la concurrence est restée la règle, stimulée par la rivalité souvent ancestrale entre les grands industriels européens. La corruption, le non-respect de la propriété industrielle ont fait des ravages, et les investissements non contrôlés se sont multipliés dans les conditions les plus dangereuses, dans les deux sens.
Le plus remarquable a été, pendant toute cette période, le souci qu’ont eu nos industriels, nos partenaires, et la Commission, de maintenir avec les Américains un dialogue « constructif », qui n’était pas loin de ressembler à une sorte de tutelle de Washington sur les échanges euro-chinois. Nos grandes entreprises étaient naturellement sensibles, pour certains projets de coopération, aux mises en garde reçues de l’Amérique, qui restait leur principal marché. En 1989, après les évènements de Tiananmen, la Communauté a reçu de Washington une forte incitation à adopter à l’égard du régime chinois des « sanctions » qu’elle aurait prises de toute façon, mais dont les modalités ont été étroitement concertées, pour « affirmer l’unité des préoccupations occidentales », sanctions que l’Amérique a ensuite levées en partie sans nous prévenir. La concertation s’est poursuivie ensuite, au fil des années, entre sherpas du G7. Jusqu’à l’admission de la Chine à l’OMC, dont les négociations ont été largement menées « en commun ». C’est véritablement ensemble, ou d’un commun mouvement, que nous avons consenti à inscrire dans cet accord la disposition qui devait nous faire le plus mal : l’octroi à la Chine du statut « d’économie en développement », permettant à la Chine de bénéficier de concessions commerciales non réciproques. Disposition sur laquelle les États-Unis ont fini par revenir, en nous demandant une fois de plus de les suivre.
Tout est là : nous suivons. Nous participons à des démarches qui sont en réalité « occidentales ». Ou qui sont inspirées par un souci de ne pas être « moins disants », même si nous affichons notre autonomie, notre motivation propre, comme c’est le cas dans le domaine, dont il faut dire un mot, des « Droits de l’Homme ».
Il n’est pas dans mon propos de dire ici que nous ne devons pas défendre les démocrates chinois, œuvrer à leur libération, protéger les minorités et notamment les Ouighours, réclamer un meilleur fonctionnement de la justice. J’ai eu l’occasion, après la tragédie de Tiananmen, d’organiser dans tout notre pays une puissante action collective pour permettre l’accueil des dissidents rescapés. C’était le devoir et l’honneur de la France que de mener cette politique. Et, aujourd’hui, nous devons continuer à agir pour que la Chine s’ouvre enfin politiquement, pour qu’elle respecte l’état de droit.
Mais nos rapports avec Pékin ne doivent pas se réduire à cette action, et être conditionnés par elle, ni au niveau français, ni au niveau européen. Dans divers textes et déclarations, reliés au Traité de Lisbonne mais qui n’en font pas partie juridiquement, il est certes indiqué que la défense des droits de l’Homme « doit être au cœur » de toutes les politiques de l’Union. Un texte fixant les objectifs de la « politique étrangère commune » de l’Europe va même jusqu’à prévoir que la « défense des droits de l’homme » soit érigée en « priorité » de la politique extérieure de l’Union. Il est évident que cette exigence, si elle était totalement respectée, achèverait d’ôter aux Européens leurs dernières chances de se faire entendre dans leurs efforts pour rétablir, dans ce qui est déjà une position de faiblesse, les termes d’un échange commercial plus équilibré.
« Les États-Unis ont les mêmes exigences », nous dit-on. Sans doute. Mais ils savent les moduler, les formuler plus discrètement, et parfois les oublier. Ils ont, surtout, des instruments de pression, que nous n’avons pas, que l’Europe n’aura jamais. Il y a évidemment un lien entre les exigences que nous pouvons formuler, et les moyens dont nous disposons pour nous faire entendre. Soyons réalistes. Et essayons de trouver, sur le terrain purement économique et commercial, les bases d’un échange qui trouverait son propre équilibre.
Après l’épreuve de force tarifaire que Donald Trump a fait subir à tous ses partenaires, après les secousses que le Président américain a fait endurer à l’Europe, essayons de trouver avec la Chine les bases d’un nouveau rapport qui tienne compte de sa puissance, mais aussi de l’intérêt que notre marché, nos technologies, notre stabilité peuvent représenter pour son propre développement.
Il n’est évidemment pas question de laisser les exportations chinoises, déroutées du marché américain, nous envahir. Il n’est pas question de laisser les automobiles, et tous les produits chinois subventionnés, écraser notre industrie. Mais un sursaut de protectionnisme général, brutal, et aveugle n’est pas pour autant la solution. Dans bien des domaines, nous avons besoin de la Chine, de ses technologies avancées, comme elle a eu besoin des nôtres il y a vingt ou trente ans. Importons son savoir-faire dans un « contrat » équilibré qui lui assure un débouché sans nous installer dans une dépendance durable. Ouverture et possibilité de protection doivent se combiner dans un équilibre subtil, qui doit inspirer aussi la recherche en commun d’un nouveau cadre international qu’il faudra bien établir sur les ruines de l’OMC. Cette disposition à travailler ensemble à une remise en ordre du commerce mondial est notre principale monnaie d’échange, un « cadeau » qui ne va pas de soi dans notre dialogue futur avec Pékin. Sachons l’utiliser sans trop de souplesse ni de précipitation.
Ce sont là des idées simples, que peu de nos partenaires partagent en Europe. Les Allemands, même durement frappés par la violence de l’attaque industrielle et technologique chinoise, croient encore, comme vis-à-vis des Américains, aux vertus du libre-échange, cherchent encore à le préserver à tout prix. L’Italie hésite. La Commission, surtout, peine à changer de logiciel, obsédée par son désir de tenir en main « toute » la relation avec la Chine, y compris la question des droits de l’Homme, sur laquelle le Parlement européen la surveille. La Grande-Bretagne, sortie du club, pourrait apporter quelques idées utiles si elle y revenait un jour, mais cela prendra du temps. Autant dire qu’il est difficile d’être optimiste. L’Europe n’est pas près de pouvoir demander à figurer sur la photo.
Mais la France, dans tout cela ? Son destin, son rôle dans le monde ne sont pas entièrement tributaires de l’avenir très incertain d’une Union trop lourde, trop nombreuse, trop bureaucratique, et qui, vis-à-vis de la Chine, notamment (mais c’est également vrai vis-à-vis de la plupart de ses partenaires), n’a pas su acquérir le poids d’une vraie puissance politique.
La France, elle, existe, et elle a dans le concert des nations une place et une influence qui se sont trop souvent trouvé masquées, diluées, en tous cas, affaiblies par son souci de s’intégrer dans une démarche européenne.
Vis-à-vis de la Chine, la France reste un partenaire majeur, un interlocuteur de très grand intérêt. Membre permanent du Conseil de Sécurité, elle a eu l’occasion de montrer aux Chinois, j’en ai tout à l’heure donné quelques exemples, qu’elle savait à New York être utile, tenir son rang, rassembler des majorités, résister à plus puissant qu’elle, aider à résoudre des crises. Elle ne peut qu’intéresser la Chine, elle-même fortement désireuse de voir l’ONU rétablie dans son rôle, et dans ses règles. Mais notre autorité et notre habilité en tant que puissance nucléaire, signataire du TNP, membre actif de l’AIEA, nous donnent aussi quelques titres à l’attention de Pékin. La diplomatie chinoise est, sur ces questions, très proche de nous. Elle soutient l’Iran, mais nullement le désir de Téhéran, ou d’autres, d’acquérir l’arme absolue. Elle ne peut que souhaiter un dialogue sur le sujet avec notre pays, auquel nous sommes évidemment prêts.
Je termine donc cette très brève réflexion sur notre relation avec la Chine par un constat paradoxal. Nous avons voulu, en 1964, amorcer le dialogue avec Pékin en entraînant l’Europe avec nous, et les Chinois nous y encourageaient. Ils étaient même impatients d’avoir en face d’eux, pour échapper aux deux « superpuissances » de l’époque, un unique interlocuteur européen. Et aujourd’hui, revenus de ce rêve, c’est au contraire la France qui les intéresse. Une France qui saurait s’affranchir de la discipline européenne, pour redevenir un acteur singulier dans les affaires du monde. Ce constat mérite d’être médité. Il n’est pas question bien sûr de revenir sur notre engagement européen. Mais ne laissons pas l’Union des Vingt-sept entraver la renaissance possible, et souhaitable, d’un vrai dialogue franco-chinois.
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