Débat et conclusion

Débat et conclusion, lors du colloque "La Chine sans œillères" du 12 mai 2026.

Marie-Françoise Bechtel

Merci infiniment.

Nous avons terminé les présentations globales et extrêmement approfondies de l’ensemble des questions que nous voulions traiter, à l’exception, peut-être de celle-ci : comment l’affaire de Taïwan est-elle en train de peser sur l’ensemble des relations internationales ?

Claude Martin

Bien qu’essayant, en dehors des invitations que vous me lancez, de ne plus intervenir sur la Chine ni dans les médias ni sur les réseaux sociaux, considérant que je ne suis maintenant qu’un retraité, il m’est arrivé deux ou trois fois d’être interpellé par des radios qui m’ont trouvé dans ma retraite bien cachée où j’essaye d’écrire un autre livre. J’ai eu une discussion sur Taïwan avec un spécialiste autoproclamé de la Chine, ancien spécialiste de criminologie internationale, qui assénait des certitudes et des prophéties : selon lui la Chine, profitant de l’exemple de l’Ukraine, va se saisir de Taïwan. Je lui ai répondu que je ne pensais pas que la Chine envahirait Taïwan, pour de nombreuses raisons. D’abord parce que ce serait très difficile pour elle, ensuite parce qu’elle n’en a pas besoin et que de toute façon ce n’est certainement pas le moment.

Cela fait partie des exemples que je donnais à l’instant du fait que la Chine est un pays raisonnable sur la scène internationale. Elle a des aspirations, elle souhaite très certainement être le centre du monde, elle souhaiterait certainement qu’on change la charte des Nations Unies et que définitivement on supprime tout ce qui concerne les droits de l’homme. Elle souhaiterait beaucoup de choses… mais elle est prête, me semble-t-il, à s’accommoder d’une politique dans laquelle il y aurait encore un écart entre ce à quoi elle aspire et ce qu’elle va faire. Cet écart est celui de la prudence, c’est celui de l’habileté et de l’intelligence. La question de Taïwan est certainement un des sujets qui préoccupent la Chine mais de façon épisodique, quand il y a une annonce de livraison américaine d’armes, lors d’une déclaration un peu excessive de la présidente taïwanaise… alors on sort les griffes et on fait des manœuvres. Mais à d’autres moments, quand on obtient que les partenaires cessent de tenir des propos énervants, la Chine elle-même regarde Taïwan avec beaucoup de calme. C’est certainement l’un des sujets sur lesquels Xi Jinping et Trump s’entretiendront. Mais on a observé une certaine retenue réciproque dans la période récente et il me semble que l’évolution à Taïwan même, la politique intérieure de Taïwan, dans lesquelles il y a des éléments qui peuvent satisfaire tout à fait la Chine, font que le sujet n’est pas sur l’agenda du président chinois qui, comme on l’a vu encore récemment, a beaucoup de problèmes avec son armée.

Depuis toujours, en Chine, les relations du Parti et de l’armée sont problématiques, elles ont donné lieu à des crises, à des affrontements et à des semi-coups d’État que chacun connaît. Je ne pense pas que l’armée chinoise ait le goût du risque et de l’expérience que pourrait être une invasion de Taïwan, et je pense que le Président chinois lui-même n’a pas vraiment envie de s’y risquer.

Cela fait partie des éléments que je mentionnerai pour dire que la Chine, sur la scène internationale, est une grande puissance mais une puissance calme, modérée et finalement stabilisatrice.

Marie-Françoise Bechtel

Quelles que soient ses particularités et spécificités, le pouvoir tenu par Xi Jinping n’est quand même pas celui de ses prédécesseurs, il a une autre manière de centraliser les choses et de rendre la vie de la population chinoise rude. Même si on ne donne pas de leçons de droits de l’homme, ce qui est une affaire entendue, on peut quand même regarder les réalités comme elles sont.

Claude Martin

Ce serait un vaste sujet que de parler des droits de l’homme en Chine.

C’est un sujet très préoccupant. Il ne s’agit pas du tout de s’interdire de rêver que la Chine devienne une démocratie.

Marie-Françoise Bechtel

Ou même que l’on retourne à la modération qui précédait Xi Jinping…

Claude Martin

La tendance des diplomates est toujours de trouver un équilibre pour favoriser le dialogue. Mais je pense que dans les causes qui ont entraîné le durcissement chinois il y a certainement de la part de Xi Jinping le désir de serrer de plus en plus les boulons.

Parmi les lois de la dernière Assemblée nationale il y en a une qui m’a stupéfié, sur l’unification ethnique de la Chine : les Ouïgours n’existent plus, il y a des Ouïgours mais ils parlent le chinois.

On voit aussi dans l’armée cette volonté de renforcer la discipline. En effet l’armée a encore les moyens de résister. Les militaires chinois, constitués en un corps organisé, arrivent encore, même dans une société très informatisée de style Big Brother, à communiquer et à fermenter un peu dans une certaine opposition.

Mais je pense surtout que le phénomène du durcissement est lié à l’âge de Xi Jinping. Staline lui-même a été atteint dans les dernières années de sa vie par le syndrome de vouloir éliminer tout son entourage. Il y a certainement un manque de confiance, même au sein du petit nombre de gens qui appartiennent encore à son cercle intime. Mais la réalité est que la Chine est très difficile, voire impossible à gouverner. Pendant les mandats successifs du Président Xi Jinping ce pays s’est progressivement transformé en un bloc servi par l’informatique, servi par les technologies, servi par toutes sortes de contrôles, bloc qui s’est transformé, à l’intérieur en système policier, à l’extérieur en muraille informatique.

Malgré cela il y a en Chine un bouillonnement dont Xi Jinping, certainement informé de tout, sait qu’il menace à chaque instant et qu’il risque un jour de déstabiliser le régime.

Je suis beaucoup les réseaux chinois que je trouve passionnants. On ne peut pas dire du mal de Poutine parce qu’il est le grand ami officiel. Or, en réalité, les rapports entre la Chine et la Russie sont plus compliqués. Donc les réseaux sociaux chinois, pour atteindre Poutine et, indirectement, Xi Jinping, disent du bien des Ukrainiens. En revanche, l’Iran des mollahs étant plutôt censé être proche de Xi Jinping, on critique l’Iran ! Ce sont de petits signaux parmi bien d’autres. Les réseaux sociaux révèlent un bouillonnement intellectuel et politique.

Mais ce régime est pour l’instant remarquablement tenu.  Sa grande faiblesse, mentionnée par les deux orateurs précédents, est qu’il reste encore énormément de zones de pauvreté : endettées, les collectivités n’honorent plus leurs contrats. On déplore parfois des situations insoutenables. À la fin du covid, les émeutes avec le papier A4 brandi dans les rues[1], étaient une façon nouvelle de faire savoir qu’on n’était pas d’accord. Il y en aura d’autres, mais je ne pense pas que la pression populaire puisse faire changer ce régime. Je pense que c’est à l’intérieur du petit cercle que se refera un jour la redistribution des cartes.

Dans la salle

Merci à tous les quatre, c’était brillant et éclatant.

Je voudrais rester sur l’aspect positif, Monsieur l’ambassadeur, de notre capacité à faire entendre la voix de la France. Le Président Macron s’en est allé dans un continent, l’Afrique, où nous avons perdu beaucoup de notre influence (la francophonie) et il y mène une stratégie qui semble inspirée par les jeux de stratégie chinois dans lesquels on ne cherche pas à tuer l’adversaire mais à l’encercler.

Quelle stratégie est aujourd’hui adoptée par notre Président de la République, par notre pays, en termes de capacité à peser pour demain sur le plan économique ?

Marie-Françoise Bechtel

Je crois que les réponses ont été largement données, en particulier par Monsieur l’ambassadeur, qui a très bien décrit tout le fil de la détérioration de notre relation diplomatique tout en faisant plus qu’insinuer que pourtant il n’y a que cela de vrai dans les relations que nous pourrions avoir avec ce grand pays.

S’il y a un mot qui caractérise l’ensemble des trois interventions, c’est peut-être le mot « modération ». Vous vous entendez pour dire que la Chine se perçoit, certes, comme une grande puissance, mais une grande puissance modérée qui, à certains égards, est déconcertée tant, comme tout le monde, par les écarts trumpistes, que par la manière dont l’Occident envisage, développe, analyse et finalement croit décider des choses. Le rôle que joue aujourd’hui l’État de droit en Europe est incroyablement improductif. Il l’est à l’égard du monde entier mais tout particulièrement vis-à-vis de la Chine. Vous avez brillamment montré comment il nous a privés de beaucoup de capacités de coopération avec cette grande puissance.

Dans la salle

Je vous suis, Monsieur Tchang, en particulier sur France 24, et j’apprécie la nuance de vos propos et la très bonne connaissance, en particulier de Taïwan, dont ils témoignent. J’enseigne l’histoire, la géographie, la géopolitique et les sciences politiques en lycée. Nous étudions donc les routes de la soie. Je voulais vous interroger sur cette fameuse banque – qui se dit asiatique mais qui est eurasiatique – la Banque asiatique de d’investissement pour les infrastructures (BAII) sur laquelle nous avons travaillé avec les quatre moteurs de l’IA. Où en est cette banque d’investissement et de coopération, sachant qu’elle n’oblige pas les pays européens à faire partie des routes de la soie puisque l’Italie, qui en est sortie, fait toujours partie de la BAII (qui ne doit pas être confondue avec la banque des BRICS) ?

Où en est la coopération bancaire de la BAII avec l’Europe et la France en particulier ?

Jean-Paul Tchang

La politique chinoise est évidemment définie et fondée par et sur des intérêts nationaux chinois bien compris et la route de la soie rentre dans ces considérations.

J’ai rappelé les deux choses importantes pour l’économie : les ressources et les débouchés (les marchés). La route de la soie est une synthèse, une approche pour atteindre les deux. Cela a commencé vers 2012. À l’origine de l’idée de la route de la soie, il y avait déjà les premières coopérations énergétiques entre les pays de l’Asie centrale et la Chine. Si les ressources utilisent cette route dans un sens pourquoi ne pas imaginer d’exporter les marchandises dans l’autre sens ?… se sont dit les Chinois de manière un peu opportuniste. Ensuite ils se sont rendu compte qu’on pouvait construire des infrastructures, des trains, des routes… et pourquoi pas, dans un troisième temps (ce qui a été fait ces dernières années), implanter des industries de transformation sur place ! La route de la soie devient donc un tableau combiné d’exportations, de savoir-faire, de marchandises et une opportunité d’investissement présentée comme win-win (gagnant-gagnant).

Cela a été contré par une grande méfiance de la part de « l’Occident » : on n’a pas voulu y participer, soupçonnant le projet de cacher une ambition expansionniste chinoise. À vrai dire le côté mercantile était quand même prédominant. S’en sont suivies beaucoup de manœuvres et autres opérations occidentales pour empêcher ou, en tout cas, créer des difficultés pour le développement du projet. Une très grande méfiance du côté européen s’exprime dans un discours assez explicite lorsque les Chinois ont pris la concession du port du Pirée et ont voulu investir dans le port de Gênes.  Les Chinois ont donc restreint leur ambition.

En avril 2025 une réunion de diplomates a été organisée par le Comité central sur la « diplomatie des pays limitrophes ». J’ai parlé tout à l’heure des catégories distinctes dans lesquelles les Chinois classent leur diplomatie : relation avec les grandes puissances, etc. La diplomatie des pays limitrophes en fait partie, tout comme la troisième catégorie « multilatérale » (BRICS, Organisation de coopération de Shanghai, etc.). C’est la première fois qu’une telle réunion met en avant la diplomatie des pays limitrophes. C’est aussi une façon de consolider le projet de la Route de la soie en la limitant en priorité à la zone limitrophe, c’est-à-dire l’Asie centrale et l’ASEAN. Les Chinois ont construit un chemin de fer entre Bandoeng et Djakarta, en Indonésie, un autre train va du Yunnan jusqu’à Vientiane, Laos. En dépit de l’opposition jusqu’ici des Russes, – mais Poutine a finalement cédé -, ils viennent de signer la construction d’une nouvelle ligne de chemin de fer qui partira du Xinjiang pour arriver au Kirghizstan et en Ouzbékistan, soit 523 kilomètres de long. Tout ce qui est limitrophe à la Chine voit se renforcer sinon accélérer les opérations de la Route de la soie.

Ils limitent là leurs ambitions pour ne pas être accusés de provocation, notamment en Amérique latine, à cause de la doctrine Monroe, remise au goût du jour par Donald Trump.

La Chine est dans une situation totalement différente vis-à-vis de l’Europe en raison des différends qui les opposent, à la fois idéologiques et économiques (déséquilibres commerciaux).

Avec les pays asiatiques c’est un peu différent parce que tous ces pays sont gagnants sur le plan commercial. La Chine leur apporte énormément de choses et de débouchés. Tous les pays du Sud-Est asiatique sont en assez bons termes avec la Chine, à l’exception peut-être des Philippines, et entretiennent des   relations commerciales renforcées ou des investissements réciproques avec la Chine. Pour les pays d’Asie centrale, c’est aussi une façon d’être un peu plus distants de Moscou pour se rapprocher de la Chine.

Jean-François Huchet

Je voudrais revenir sur ce que disait l’ambassadeur Claude Martin à propos des occasions ratées imputables aux Occidentaux, en particulier aux États-Unis.

Je pense que l’Europe n’a pas joué le rôle qu’elle aurait pu jouer dans la bonne insertion de la Chine, notamment dans les institutions dites de Bretton Woods. Quand on regarde ce qui s’est passé au FMI ou à la Banque mondiale on peut comprendre le point de vue de Pékin. Certes, ce qui sort de Pékin est parfois à prendre avec des pincettes mais certaines fois il y voir aussi une manière de regarder le monde. Nous devons véritablement le regarder avec beaucoup d’attention, c’est tout le décentrage qui est nécessaire aujourd’hui dans les relations internationales.

Il est vrai que nous avons raté beaucoup d’occasions de laisser un peu plus de place à la Chine, notamment de reconnaître le vrai poids économique qu’elle était en train de prendre. Concernant l’OMC je crois qu’il y avait une attente de la part de la Chine. Dans l’histoire des pays émergents c’est le seul pays qui a été en capacité de créer deux institutions – la Banque Asiatique d’investissement pour les infrastructures (AIIB) et le système de paiement interbancaire appelé CIPS (China International Payment System) – qui aujourd’hui, on peut en être d’accord, ont été redimensionnées. Si elles n’ont pas le rôle que parfois peut jouer la Banque mondiale, aujourd’hui, en termes d’aide, on le sait très bien en Afrique, elles permettent à la Chine de jouer un rôle très important même si c’est une aide liée. Le jour où le yuan aura pris de l’importance, en cas de crise des échanges sur le dollar, les institutions chinoises pourraient, non pas remplacer les grandes institutions, mais jouer un rôle parallèle. On le voit par exemple avec le système de paiement qu’elle a créé, à côté du Swift (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication). J’y vois donc, non pas une nécessité de renverser les institutions de Bretton Woods, mais le moyen de faire comprendre à l’Occident que la Chine est en capacité de discuter et de créer des institutions.

Marie-Françoise Bechtel

Ce que vous dites est très réconfortant. En creux cela dessine quand même, quoiqu’encore en grisé dans un monde de reliefs, que nous atteignons un versant qui pourrait être différent. 

Mais, encore une fois, nous ne sommes pas devins et l’histoire n’est pas derrière nous, elle est plutôt devant nous !

Sur cette remarque un peu générale, je dois le reconnaître, je vais vous remercier tous. Je remercie infiniment les intervenants non seulement extrêmement « sachants » mais très pédagogues qui ont distillé une vision à la fois pratique et quasi conceptuelle des choses, appuyée sur un immense savoir que nous ne saurions prétendre égaler. C’est un motif supplémentaire de reconnaissance dans une époque de courte vue…

Merci beaucoup.


[1] À Pékin, Shanghai, Urumqi… Des habitants exaspérés par les confinements à répétition manifestent dans les rues et brandissent des feuilles de papier vierges comme symbole de la censure.

Le cahier imprimé du séminaire « La Chine sans œillères » est disponible à la vente dans la boutique en ligne de la Fondation.

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