Note de lecture de l’ouvrage de Natalia Routkevitch Le recommencement de l'histoire (Éditions Frantz Fanon, 2026), par Marie-Françoise Bechtel, présidente de la Fondation Res Publica.

L’ouvrage Le recommencement de l’histoire : D’une perestroïka l’autre, que vient de publier Natalia Routkevitch[i], jeune politologue franco-russe, constitue entre autres mérites un prolongement particulièrement intéressant du séminaire qu’a tenu notre Fondation, le mardi 31 mars 2026, sur le thème « La Russie ».
Le cœur de l’ouvrage tient dans un questionnement de l’avenir de la Russie avec ou sans une Europe qui après s’être longtemps bercée de la fin de la guerre, se retrouve « déboussolée » face aux secousses du monde au point d’être elle-même mise en question dans son avenir historique. Au-delà, l’auteur s’engage dans une réflexion sur l’avenir de l’universalisme tel que le conçoit un Occident collectif[ii] aujourd’hui atteint dans son identité et sa puissance.
Ce cadrage, qui sort des sentiers battus, conduit d’abord l’auteur à une analyse approfondie de l’effondrement de l’URSS qu’elle a vécu dans son enfance suivie d’un questionnement sur le lien Russie-Occident débouchant sur une critique de fond de l’Occident dit collectif dans ses éléments identitaires mêmes.
Une première interrogation parcourt l’ouvrage : que s’est-il passé depuis le déclenchement de la dissolution de l’URSS (1991), « apparemment pacifique », pour que nous nous retrouvions dans une fracture continentale marquée par une crise profonde qui est aussi celle de nos démocraties ? Pour l’auteur, le « tunnel d’un interrègne », tel que théorisé par Gramsci à travers l’effacement d’un monde ancien et l’avènement d’un monde nouveau, annonce ici le déclin différé de démocraties en proie à une crise interne : « La chute de l’URSS n’a pas scellé la victoire de la démocratie libérale, mais annoncé son déclin différé. Elle n’a pas signé le triomphe des Lumières mais a précipité leur extinction. » Telle est la thèse que défend l’auteur à travers l’analyse de l’effondrement de l’URSS, l’affrontement Russie-Occident et « les commandements de l’Occident collectif ».
La fracture d’abord. L’analyse débute par une question qu’il n’est jamais inutile de rappeler : « Comment un pays aussi immense, qui servait de référent et d’alternative à des millions de personnes dans le monde et jouait un rôle essentiel dans le maintien d’un certain équilibre entre le capital et le travail en Occident a-t-il pu s’effondrer en si peu de temps ? » et ce, comme le soulignait Henry Kissinger, sans aucun précédent d’une désintégration totale aussi rapide. L’appât que constituait l’Occident pour les élites économiques mais aussi pour une intelligentsia avide de libertés au prix de quelques illusions, la naïveté de Gorbatchev, menant à « la sidérante auto-dissolution d’une superpuissance » avec l’imposition par l’Occident « d’une asymétrie diplomatique colossale » n’a pu être rendue possible que par l’émergence en URSS « d’une minorité matériellement intéressée par des changements radicaux ». Cette analyse que l’auteur n’est pas seule à produire débouche sur une vision neuve par plusieurs aspects. D’abord l’analyse de ce que fut le projet soviétique comme « modernité alternative ancrée dans l’héritage des Lumières ». Si l’on ne peut reproduire ici les passages particulièrement intéressants sur cette question, on en relèvera l’intérêt tant il met l’analyse en rupture avec une vulgate qui veut que le projet soviétique, nonobstant sa foi dans la science, son investissement dans l’éducation et la culture, soit entièrement réductible à ses aspects totalitaires.
Ensuite la liaison entre ce qui est arrivé à l’URSS qui pose en fait la question du destin de l’Europe occidentale elle-même. C’est là sans doute l’affirmation la plus forte et la plus originale de l’ouvrage.
Il est tout d’abord clair, pour ceux qui veulent garder les yeux ouverts sur la profondeur historique du conflit russo-ukrainien qu’il ne saurait être fait l’économie d’analyses nous éloignant de la vulgate médiatico-politique qui prévaut en la matière.
A l’appui de l’idée que la guerre d’Ukraine empêtre l’avenir de nos démocraties de l’Ouest tout autant qu’elle hypothèque celui de la Russie, l’ouvrage développe une argumentation sérieuse. En raison d’abord du fait que cette guerre elle-même a des causes profondes qui ne se limitent pas à l’appétit de puissance de l’empire russe[iii].
Plus en profondeur, c’est dans l’histoire longue de notre continent que l’auteur cherche les germes d’un conflit qui a ses racines beaucoup plus haut que la guerre froide : des frères ennemis chrétiens remontant au sacre de Charlemagne, à la « conceptualisation de la russophobie au XIXe siècle », la « cristallisation de l’ « Occident collectif » avec la guerre de Crimée, l’affrontement sur « le concept de civilisation » lors de la Seconde Guerre mondiale, le rempart de l’Europe communautaire contre l’URSS suivi « des unificateurs de l’Europe face à la Russie » (ces deux derniers facteurs ne pourraient-ils d’ailleurs être regardés comme une effet plutôt qu’une cause ?).
C’est ainsi le questionnement non plus géopolitique et diplomatique mais civilisationnel que l’auteur aborde de front. C’est ce questionnement qui fait l’originalité de l’apport de Natalia Routkevitch. S’il est ici impossible d’en résumer toute la richesse, on en relèvera quelques points essentiels :
*la montée de la contestation intérieure de la démocratie libérale par les mouvements protestataires populistes y compris outre-Atlantique, « une grande fracture qui traverse les démocraties occidentales (et) ne cesse de s’approfondir année après année »
* simultanément l’éclosion de la « Je- civilisation », de l’homo economicus, l’érosion de la démocratie par le libéralisme, la désymbolisation du politique et l’anti-historisme, le totalitarisme technologique apparaissent entre autres éléments d’analyse des « commandements de l’Occident collectif »
Tous ces éléments sont certes partagés par d’autres analystes de l’état des sociétés occidentales contemporaines. L’apport de l’auteur nous semble tourner autour de deux enjeux. En quoi tout d’abord cette évolution vers une sorte de décomposition de la démocratie, si elle creuse le fossé avec la Russie, pourrait-elle mettre celle-ci en mesure dans les temps futurs d’inventer une sorte de compromis entre les excès occidentaux et les déficits de liberté qu’elle connaît elle-même ? Et comment l’élément civilisationnel justement mis en avant comme fondamental reste-t-il la condition fondamentale des rapports entre la Russie et le reste du continent ?
Ces questions me semblent se poser en creux des analyses mêmes de l’auteur. Mais c’est à ses conclusions qu’il convient de rendre la parole : dans les dernières pages de l’ouvrage, Natalia Routkevitch pose quelques questions robustes. Si la modernisation à l’occidentale est en voie de s’imposer au monde entier, comme le souligne Marcel Gauchet dans un entretien avec l’auteur[iv], « un autre paradigme de développement, une autre modernité, distincte de celle menée sous les drapeaux occidentaux » est-elle possible ? » Invoquant le philosophe russe Alexandre Panarine et rapprochant sa pensée de celle du professeur Alain Supiot, l’auteur estime que la vision des Droits de l’homme imprégnée des Lumières qui tendaient elles-mêmes à trop identifier l’humanité au modèle européen devrait intégrer d’autres visions venant d’autres civilisations. La chose, sans doute, devait être dite mais la réalisation demeure pour le moins un chantier. Il reste qu’« interroger l’infaillibilité que s’attribue de facto l’Alliance des démocraties » est un prolégomène utile. Le retour à un ordre mondial de type westphalien, également invoqué par l’auteur, aiderait au moins à rééquilibrer non seulement les parties du monde entre elles mais peut-être leurs apports à une nouvelle définition de l’universel.
Cet ouvrage soulève ainsi quelques interrogations qu’il ne referme pas comme il est naturel en raison de leur richesse. Il a le mérite de poser une des questions centrales de l’avenir de notre continent dans le temps et – oserons-nous l’exprimer ainsi – de nous sortir du nez dans le guidon. Il donne par-là espoir en une génération, celle de l’auteur riche également de sa double culture, qui pourra peut-être un jour nous sortir des débats étriqués dont la prédominance menace notre avenir lui-même.
[i] Natalia Routkevitch, Le recommencement de l’histoire : D’une perestroïka à l’autre, Paris, Éditions Frantz Fanon, 2026.
[ii] Sur cette notion, souvent reprise dans l’ouvrage, on trouvera la définition de l’auteur pages 139 à 147 avec, notamment, la référence au colloque de notre Fondation du 18 juin 2024 « Occident collectif, Sud global, qu’est-ce à dire ? ».
[iii] Voir le colloque de la Fondation Res Publica (cité par l’auteur) « Quelle architecture de sécurité en Europe ? », organisé le 16 avril 2025.
[iv] Ne résistons pas à la tentation de le citer : la modernisation à l’occidentale « est une proposition de mafia qui ne se refuse pas »…
S'inscire à notre lettre d'informations
Recevez nos invitations aux colloques et nos publications.