Introduction par Marie-Françoise Bechtel, présidente de la Fondation Res Publica, lors du colloque "Enjeux sécuritaires, un défi républicain" du mardi 6 mai 2025.
Mesdames,
Messieurs,
Monsieur le Président fondateur,
Chers intervenants,
Nous abordons ce soir le sujet des enjeux sécuritaires en tant qu’enjeux internes pour notre société, notre nation et notre République. Cette préoccupation qui monte au sein du pays ne peut laisser indifférente une fondation qui, comme la nôtre, souhaite prendre toute sa part dans le débat civique et, si ce n’est pas trop présomptueux, apporter autant qu’il se peut des réponses républicaines. Nous sommes d’autant plus désireux de prendre notre place dans le débat actuel, récurrent et souvent névralgique, que notre président fondateur, il y a maintenant plus d’un quart de siècle, avait identifié l’importance du sujet. Il en avait analysé les causes et avait su transformer cette analyse en une politique au sens vrai du terme, fondée sur quelque chose de « pensé », terme dont ceux qui connaissent Jean-Pierre Chevènement savent à quel point il revenait souvent dans ses analyses. Et pensé d’assez haut et d’assez loin puisque c’est en se référant à la « sûreté », qui figure à l’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen comme un droit pour le citoyen, le deuxième droit après la liberté, que le ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement avait articulé un dispositif républicain qui sera rappelé dans un instant et qui reste un vrai point de départ pour des questions qui, bien entendu, ont évolué avec le temps. D’où, d’ailleurs, ce colloque.
Notre propos n’est pas de nous afficher en donneurs de leçons politiciennes dans un domaine où elles ne manquent pas au prix parfois de quelques surenchères. Il est plutôt de peser le caractère politique de la question au sens noble du terme et de tenter de dégager des pistes utiles pour l’avenir.
Je ne m’attarderai donc pas – tout en le regrettant – sur le cadre anthropologique de la violence dans nos sociétés, thème en soi passionnant. Ce que nous cherchons à faire ici est alimenter le débat civique. Pour le dire plus familièrement, cela fait une belle jambe à une opinion publique très sensible à la question sécuritaire qu’il existe structurellement un rapport entre violence et société.
Un petit mot tout de même, juste pour pointer la question, sur la théorie durkheimienne de l’anomie. Selon Durkheim la violence interne à la société baisse à mesure que montent les crises externes, le suicide lui-même baissant en temps de guerre, et ce d’une manière constante et générale. Ce n’est pas un point de départ mais un point de référence pour garder à l’esprit que, même en parlant de l’actualité de l’insécurité, il faut se référer à la permanence de l’insécurité, de la violence dans la société. À mon grand regret je ne citerai pas la ligne de réflexion particulièrement forte qui, en France, va de Georges Bataille à René Girard (La Violence et le Sacré, 1972). Dans sa dimension proprement historique je n’aurai pourtant garde d’oublier quelques paroles de Pierre Legendre dans La fabrique de l’homme occidental (1001 nuits, 1997), pour qui le management – et là nous sommes dans l’actualité et non pas dans le lointain de Georges Bataille – se voulait annonciateur d’un monde « affranchi de la tragédie, géré, simplement géré, la politique devenue une technique et la tragédie liquidée comme on renonce à l’absurde ». Et Pierre Legendre de souligner l’écart entre la ligne paisible et continue du progrès, repris par le règne du management qui n’a jamais autant fleuri qu’aujourd’hui et le rattrapage par un effet de violence dont on ne sait si le règne du management l’a engendré, renforcé, mais dont on voit bien en tout cas qu’il n’apporte pas de remède dès lors que, toujours selon Legendre, le meurtre habite l’esprit de l’homme. Autre façon peut-être de reprendre le thème freudien du sacrifice fondateur.
On se souviendra aussi – ce qui nous rapproche davantage du sujet – du scandale qu’avait déclenché Claude Lévi-Strauss, lorsqu’en 1971 à la tribune de l’UNESCO, adaptant son célèbre essai Race et Histoire (1952), il avait, tournant d’ailleurs le dos à cet essai, expliqué calmement que le racisme était inéluctablement voué à augmenter avec l’explosion de la démographie mondiale, le resserrement des espaces et le déplacement des populations. J’étais alors jeune prof de philo, je me souviens encore de la double page du Monde et du scandale des réactions suscitées à l’époque par ce discours.
Sensible à la question sécuritaire, telle est en tout cas aujourd’hui sans aucun doute l’opinion, sans qu’une continuité totale puisse sans doute être évoquée. On peut quand même dire qu’il s’agit d’une constante dans les préoccupations des Français si l’on doit s’en tenir à notre pays. Selon un sondage Ipsos encore confirmé en février 2025, la sécurité, sous l’angle de la délinquance, est dans les premiers rangs des préoccupations des Français comme ailleurs des habitants d’autres pays voisins, même si on note une forte et récente préoccupation quant à la situation internationale, comme le confirme un récent sondage de Harris interactive.
Mais ce n’est pas de la situation internationale – dont nous parlons beaucoup dans cette fondation – que nous parlerons aujourd’hui. Depuis les années 1990 au moins, avec les grandes émeutes de la banlieue lyonnaise, la préoccupation s’inscrit de façon permanente dans l’état d’esprit d’une majorité de la population persuadée à tort ou à raison que les faits de violence n’ont jamais été aussi élevés. Je ne reviendrai pas sur la mesure statistique dont on sait qu’elle est tributaire de la mise à jour des faits liés eux-mêmes aux déclarations faites par les personnes. L’opinion, c’est certain, trouve la justification de son état de préoccupation dans nombre de faits relevés par les médias dont l’empilement jour après jour conforte à son tour son malaise.
Dans le ressenti de la population il y a la possible – pour ne pas dire probable – diversification des formes de violence, de la délinquance traditionnelle aux actes de violence induits par les circuits de la drogue dont nous voyons tous les jours des exemples dans les villes ou bourgades jusqu’ici épargnées et bien sûr les violences urbaines qui s’inscrivent depuis quelques années dans un schéma d’irruption imprévue et instantanée mobilisant des adolescents, et même des pré-adolescents dans des flambées où la protestation initiale est largement recouverte par l’atteinte aux biens ou aux personnes, le vol, les vitrines fracassées et le débordement des forces policières.
Il y a l’extension des formes de violence dans des lieux jusqu’ici préservés, le système scolaire bien sûr mais aussi l’hôpital, voire le cabinet médical et les transports en commun. Les médias nous alimentent au quotidien, non sans raison, sur l’ensemble de ces phénomènes.
Il y a peut-être un point particulier sur le développement singulier de la violence des jeunes. J’attire votre attention sur un article de notre ami Jean-Éric Schoettl (qui ne pouvait pas être à Paris aujourd’hui) publié l’an dernier dans la Revue politique et parlementaire qu’il m’autorise à citer ici. Jean-Éric Schoettl y distingue la violence juvénile qui monte de la délinquance plus usuelle des crimes communautaires en soulignant la complexité de leurs causes. Je vous renvoie à son article, beaucoup plus riche. (Voir extraits en annexe).
Voilà, un peu en désordre, quelques éléments d’interrogation qui seront richement complétés par nos participants que je vous présente dans l’ordre des interventions :
Jean-Yves Autexier, vice-président de la Fondation Res Publica, ancien parlementaire et conseiller auprès de Jean-Pierre Chevènement au ministère de l’Intérieur (1997-2000) est ici en première ligne pour nous exposer les fondamentaux de cette petite révolution copernicienne qu’avait apportée le ministère de Jean-Pierre Chevènement en matière de sûreté et, éventuellement, ses suites.
Nous entendrons ensuite Michel Aubouin, ancien préfet et inspecteur général de l’administration, ancien directeur au ministère de l’Intérieur en charge de l’intégration des étrangers et des naturalisations, auteur, notamment, des ouvrages 40 ans dans les cités (Presses de la Cité, 2019) et Le Défi d’être français (Presses de la Cité, 2023), auteur aussi de quelques articles qui nous ont frappés et dont je dirai quelques mots en introduisant son exposé.
Pour finir nous entendrons Natacha Polony, journaliste et essayiste, auteur, notamment, de Chroniques du « rien n’est perdu » (Éditions de l’Observatoire, 2023), dont nous pouvons pour notre plus grand bonheur lire les textes, éditoriaux et articles et dont nous entendons toujours avec grand plaisir les débats auxquels elle participe. Je donne la parole à Jean-Yves Autexier pour qu’il souligne l’articulation du dispositif qui avait été mis en place à partir de 1997 et, peut-être, les questions qu’il pose aujourd’hui.
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